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L'Egypte après Morsi

Ancien ministre des Affaires étrangères de l'Allemagne, Joshka Fischer, s'interroge à travers une chronique, sur le sort résérvé à l'Egypte après la chute de Morsi. Qui l'emportera ? A quel prix...  

Le 29 juillet 2013 à 17h18

Le renversement de Morsi est-il une contre-révolution classique sous les dehors d'un coup d'Etat militaire ? Ou bien l'intervention de l'armée a-t-elle empêché une main-mise sur le pouvoir par les Frères musulmans et évité ainsi un effondrement économique du pays et sa dégringolade vers une dictature religieuse ?

Personne ne peut nier que c'est bien un coup d'Etat militaire qui a eu lieu en Egypte et que les forces qui soutenaient le régime de l'ex-président sont à nouveau au pouvoir. Mais les quelques libéraux pro-occidentaux et toute une partie de la jeunesse issue des classes moyennes urbanisées qui ont manifesté contre Moubarak en 2011 soutiennent maintenant le coup, ce qui lui accorde une certaine légitimité (démocratique?). Néanmoins on ne peut faire l'impasse sur le renversement d'un gouvernement démocratiquement élu.

Dans ces conditions, quelles sont les options possibles pour l'Egypte ?

Va-t-elle répéter le scénario tragique de l'Algérie lorsque l'armée a annulé un processus électoral pour empêcher les islamistes d'arriver au pouvoir, ce qui a conduit à une guerre civile de 8 ans et fait quelques 200 000 morts ? Cela va-t-il être le retour à la dictature militaire ? Ou bien l'Egypte va-t-elle se transformer en une sorte de « démocratie » kémaliste comme celle qui a dominé longtemps en Turquie - un gouvernement civil avec l'armée qui tire les ficelles en coulisse ? Ces trois voies sont concevables, mais il est impossible de prédire dans laquelle va s'engager l'Egypte.

Une chose est certaine : la distribution fondamentale du pouvoir au sein de la société égyptienne n'a pas changé. L'armée et les Frères musulmans se partagent le pouvoir, par contre les libéraux n'ont pas de pouvoir réel et s'en remettent maintenant à l'armée. N'oublions pas que le principal concurrent de Morsi lors de l'élection présidentielle de 2012 était Ahmed Chafik, un ancien général et le dernier Premier ministre de l'ère Moubarak - certainement pas un libéral.

Une victoire des Frères musulmans ou de l'armée ne serait pas une victoire pour la démocratie. Le Hamas qui gouverne à Gaza depuis 2006 constitue peut-être un exemple de ce que veulent les Frères musulmans : un pouvoir sans partage, y compris sur l'armée. Quant à la main-mise de l'armée sur le pouvoir depuis les années 1950, elle s'est traduite par des décennies de dictature militaire.

Le rôle de la jeunesse de la classe moyenne

Il faut compter avec un troisième facteur qui est nouveau et dont le rapport au pouvoir est différent de celui de l'armée et des Frères musulmans. Prenant la tête des manifestations pendant deux ans, la jeunesse de la classe moyenne urbaine a conquis une légitimité. Par ses compétences technologiques et linguistiques, elle est capable de dominer le débat global sur l'Egypte.

Ce que veulent ces jeunes gens, ce n'est pas le pouvoir c'est le progrès. Ils veulent que le futur ressemble à la vie qu'ils voient sur internet et en Occident. Si leur mouvement parvient à s'institutionnaliser, cela affectera beaucoup la répartition du pouvoir en Egypte.

L'évolution du drame qui se déroule en Egypte dépendra du triangle de contradictions et de demandes entre ces trois groupes. N'oublions pas qu'intervient le sentiment qu'a cette jeunesse d'être sans d'avenir dans le cadre des dictatures militaires nationalistes du passé, ainsi que la pauvreté de masse, le deuxième élément déclencheur de la révolution de 2011.

L'opposition entre l'armée et les Frères musulmans repose non seulement sur la religion, mais également sur les problèmes sociaux, notamment les inégalités qui rongent les sociétés arabes. Les Frères musulmans assument un rôle analogue à celui des partis de gauche en Europe au 19° siècle. Pour affaiblir les Frères musulmans il faut tenter de résoudre les graves problèmes sociaux qu'ils soulèvent.

Quelle qu'elle soit, la solution qui va l'emporter va être jugée à l'aune de la résolution de la crise économique (notamment le manque de travail pour les jeunes) et de la réduction de la pauvreté de masse qui va en augmentant. Mais les chances de réussite sont minimes.

Quand le nationalisme étouffe la société

A travers le monde arabe, le nationalisme étouffe la société et freine la coopération, le démantèlement des barrières douanière et la création d'une communauté économique. Pourtant les économies des pays arabes en crise sont de dimension trop réduite pour réussir par elles-mêmes. Même si les conditions sont favorables, elles ne peuvent offrir à une population nombreuse et jeune l'espoir d'un futur prometteur. Il leur faut accroître leur coopération, ce qui étant donné une langue commune, reposerait sur une fondation plus solide que la coopération en Europe.

L'Occident devrait travailler avec les trois forces politiques dominantes en Egypte - l'armée, les Frères musulmans et les jeunes des classes moyennes - parce qu'aucune de ces forces ne peut à court terme être à elle toute seule constituer une solution. La pire politique serait de marginaliser ou même de persécuter à nouveau les Frères musulmans et de réprimer l'islam politique.

Plus largement, avec la guerre civile en Syrie qui déstabilise le Liban et pourrait en faire autant en Jordanie, et avec l'Irak en proie à une violence sectaire du même genre, le coup d'Etat militaire en Egypte semble annoncer la fin des révolutions arabes - au moins pour l'instant. Partout on voit des signes de retour en arrière.

Ne nous leurrons pas. Même si le sort de la bataille pour le pouvoir semble fixé, il n'y aura pas un retour au status quo précédent. Lorsque les révolutions de 1848 en Europe ont été suivies l'année suivante par un coup d'arrêt, cela ne s'est pas traduit par un retour à la situation antérieure - tout était différent, ainsi que nous le savons maintenant. Les monarchies sont restées au pouvoir durant des décennies, mais rien n'a pu arrêter l'avancée de la Révolution industrielle et de la démocratie.

Néanmoins par la suite les conséquences furent dramatiques pour l'Europe. Elles ne le seront peut-être pas autant pour le monde arabe, mais son avenir ne sera ni paisible ni stable.

 

© Project Syndicate 1995–2013

Joshka Fischer
Le 29 juillet 2013 à 17h18

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