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Le revenu minimum de dignité : vers un nouveau contrat social

Que se passerait-il si les progrès technologiques permettaient de produire toujours plus de richesses avec une intervention humaine de plus en plus réduite ? À qui devraient bénéficier les gains de productivité générés par l’intelligence artificielle, l’automatisation et l’économie des données ? Ces questions, qui paraissaient encore relever de la science-fiction il y a quelques décennies, occupent désormais une place centrale dans le débat sur l’avenir de nos sociétés.

Le 19 juin 2026 à 15h06

Derrière ces interrogations se trouve une question plus fondamentale encore : quel niveau minimum de sécurité économique une communauté politique doit-elle garantir à chacun de ses membres pour lui permettre de vivre dignement et d’exercer pleinement sa citoyenneté ?

Le revenu universel, une notion controversée

Longtemps, cette réflexion s’est principalement exprimée à travers l’idée du revenu universel, c’est-à-dire le versement à chaque citoyen d’un revenu indépendant de son activité professionnelle et de ses ressources. Cette proposition, alors considérée comme utopique, retrouve aujourd’hui une nouvelle actualité sous l’effet des transformations du travail provoquées par la révolution numérique.

L’idée d’un revenu garanti est cependant bien plus ancienne que les débats contemporains sur l’intelligence artificielle. Dès la fin du XVIIIᵉ siècle, Thomas Paine défendait le principe d’une allocation accordée à chaque individu comme compensation de l’appropriation privée des ressources naturelles. Par la suite, cette réflexion a été reprise sous des formes diverses par des penseurs aussi différents que Bertrand Russell, certains courants socialistes et des économistes libéraux tels que Milton Friedman. La diversité de ses défenseurs montre que la question dépasse les clivages idéologiques traditionnels et renvoie à une interrogation permanente sur la justice sociale et le partage des richesses.

Pour les économistes libéraux, le revenu universel représente avant tout un instrument de simplification de l’action sociale. Il permettrait de remplacer une multitude de dispositifs d’aide par un mécanisme unique, plus transparent et moins coûteux administrativement. Dans cette perspective, il ne constitue pas une remise en cause de l’économie de marché, mais un moyen d’en corriger certaines insuffisances.

À l’inverse, pour une partie de la pensée critique, le développement des technologies numériques révèle une contradiction croissante : alors que la création de richesse repose de plus en plus sur des connaissances collectives, des données et des innovations produites par l’ensemble de la société, les bénéfices de cette richesse tendent à se concentrer entre les mains des détenteurs du capital technologique. Le revenu universel apparaît alors comme un instrument de redistribution permettant de rétablir un partage plus équitable des fruits du progrès.

Ses défenseurs soulignent également qu’il pourrait reconnaître et valoriser des activités essentielles mais souvent ignorées par le marché : le travail domestique, l’éducation des enfants, l’engagement associatif, la création culturelle ou l’aide apportée aux personnes dépendantes.

Cette convergence entre des traditions intellectuelles opposées ne doit toutefois pas masquer leurs divergences profondes. Pour les uns, le revenu universel constitue un moyen de rationaliser l’État social ; pour les autres, il ouvre la voie à une transformation plus radicale du rapport entre travail, revenu et organisation sociale.

Mais, au-delà de ces débats, une interrogation demeure : le véritable enjeu du XXIᵉ siècle est-il de garantir à chacun un revenu identique, quelles que soient sa situation et ses ressources, ou de reconnaître à tout être humain le droit de disposer des moyens indispensables à une existence digne ? C’est cette seconde perspective qui conduit progressivement à l’idée d’un revenu minimum de dignité, conçu non comme une simple assistance aux plus pauvres, mais comme l’expression d’un nouveau socle de solidarité nationale.

Travail, progrès technologique et droit à une existence digne

Les critiques du revenu universel ne portent pas uniquement sur son coût ou sur ses modalités de financement. Elles soulèvent une interrogation plus fondamentale : quelle place le travail doit-il continuer à occuper dans nos sociétés ?

Depuis les débuts de l’industrialisation, le travail a constitué bien davantage qu’un simple moyen d’assurer sa subsistance. Il est un facteur d’intégration sociale, une source de reconnaissance individuelle, un espace d’apprentissage, de socialisation et de participation à la construction collective de la société. Une société où une partie importante des individus serait durablement éloignée de toute activité productive pourrait voir apparaître de nouvelles formes d’exclusion, même si un revenu matériel leur était garanti.

Cette réflexion conduit à dépasser l’opposition parfois caricaturale entre le droit à un revenu et la valeur du travail. Le véritable enjeu n’est pas de remplacer le travail par une allocation, mais de faire en sorte que chaque individu puisse disposer à la fois d’une sécurité économique minimale et des moyens de participer pleinement à la vie sociale. Le revenu minimum de dignité ne doit donc pas être conçu comme une incitation à l’inactivité, mais comme une protection contre la précarité et l’exclusion, permettant à chacun de construire un parcours personnel et professionnel plus libre.

Les expériences conduites dans plusieurs pays apportent des enseignements utiles à ce débat. En Finlande, l’expérimentation menée entre 2017 et 2018 a montré une amélioration du bien-être psychologique et de la confiance des bénéficiaires, sans diminution significative de leur volonté de travailler. Au Canada, l’expérience Mincome des années 1970 a mis en évidence des effets positifs sur la santé, la réussite scolaire et la stabilité des ménages. En Alaska, le dividende versé annuellement à l’ensemble de la population à partir des revenus pétroliers illustre une forme originale de partage collectif d’une richesse naturelle. Des expériences plus récentes menées aux États-Unis et en Inde ont également montré des résultats encourageants en matière de réduction de la pauvreté et de sécurité économique.

Ces expériences doivent toutefois être interprétées avec prudence. Elles restent limitées dans le temps, concernent des populations spécifiques et ne répondent pas entièrement à la question décisive : comment financer durablement une garantie de revenu à l’échelle d’une nation entière ? Le débat ne porte donc pas seulement sur l’efficacité sociale d’un tel mécanisme, mais aussi sur sa soutenabilité économique et sur les choix collectifs qu’il implique en matière de fiscalité et de redistribution.

L’essor de l’intelligence artificielle donne aujourd’hui une dimension nouvelle à cette discussion. Les progrès de l’automatisation et des systèmes intelligents pourraient transformer profondément l’organisation du travail et la répartition des revenus. Comme lors des précédentes révolutions industrielles, de nouveaux métiers apparaîtront probablement tandis que d’autres disparaîtront. Mais une question essentielle demeure : qui bénéficiera des gains extraordinaires de productivité rendus possibles par ces technologies ?

Si les richesses créées par l’économie numérique se concentrent entre les mains d’un nombre limité d’acteurs économiques, les inégalités pourraient s’accroître et fragiliser la cohésion sociale. Dans cette perspective, le revenu minimum de dignité ne constitue pas nécessairement une rupture avec la société du travail, mais une tentative d’adapter le contrat social à une économie où la création de richesse dépend de plus en plus du capital technologique, de la connaissance et des données.

La véritable révolution à venir ne sera peut-être pas la disparition du travail, mais la redéfinition des mécanismes par lesquels les sociétés distribuent les fruits du progrès économique. Le défi n’est donc pas seulement de produire davantage de richesses, mais de faire en sorte que chacun puisse en bénéficier suffisamment pour mener une vie digne.

Le revenu minimum de dignité : une nouvelle frontière de l’État social marocain

Si le débat sur le revenu universel est souvent présenté dans les pays développés comme une réponse au risque de disparition des emplois sous l’effet de l’intelligence artificielle, il se pose dans des termes différents pour un pays comme le Maroc. Les défis auxquels il est confronté sont d’abord ceux d’une économie en transition : l’importance persistante du secteur informel, les inégalités territoriales, le chômage élevé des jeunes, la faible participation des femmes au marché du travail et les limites des ressources budgétaires disponibles.

Dans ce contexte, la question essentielle n’est pas de savoir s’il faut attribuer à tous les citoyens un revenu identique et inconditionnel. L’objectif prioritaire est plutôt de déterminer le niveau minimum de ressources et de protection que la communauté nationale considère comme nécessaire pour garantir à chaque citoyen une vie conforme à la dignité humaine.

Le revenu minimum de dignité pourrait ainsi être défini comme un droit social fondamental garantissant à toute personne, lorsque ses propres ressources sont insuffisantes, l’accès aux moyens nécessaires pour satisfaire ses besoins essentiels : se nourrir convenablement, se loger dans des conditions décentes, accéder aux soins, assurer l’éducation des enfants et participer à la vie sociale.

Une telle approche ne signifie pas que l’État se substitue au travail ou à l’initiative individuelle. Au contraire, elle repose sur une articulation entre solidarité et responsabilité. La meilleure protection sociale demeure l’accès à un emploi décent et productif. Le revenu minimum de dignité doit donc être pensé comme un filet de sécurité permettant d’éviter l’extrême vulnérabilité, tout en étant accompagné de politiques actives de création d’emplois, de formation professionnelle, d’insertion économique des jeunes et d’intégration progressive du secteur informel.

Le Maroc a déjà engagé une transformation profonde de son modèle social. La généralisation de l’assurance maladie obligatoire, l’extension des allocations familiales, la mise en place du Registre social unifié et la réflexion sur l’élargissement de la protection contre le chômage traduisent l’émergence progressive d’un nouveau socle de solidarité nationale. La question du revenu minimum de dignité pourrait constituer l’une des prochaines étapes de cette évolution, à condition qu’elle soit pensée de manière progressive, soutenable financièrement et adaptée aux réalités économiques du pays.

Sa mise en œuvre soulèvera nécessairement plusieurs défis : la définition d’un seuil de dignité socialement accepté, l’identification transparente des bénéficiaires, la mobilisation de ressources fiscales suffisantes et la recherche d’un équilibre entre l’aide publique et l’incitation à l’activité économique. Le débat ne doit donc pas se limiter au montant d’une allocation, mais porter sur le type de société que nous souhaitons construire.

Le véritable enjeu du XXIᵉ siècle n’est peut-être pas de garantir à chacun un revenu sans contrepartie, mais de reconnaître que toute personne, du seul fait de son appartenance à la communauté nationale, possède le droit de vivre dans des conditions compatibles avec sa dignité. Dans un monde marqué par les transformations technologiques, les nouvelles formes de précarité et l’accroissement des inégalités, le revenu minimum de dignité pourrait devenir l’un des piliers d’un nouveau contrat social conciliant justice sociale, responsabilité individuelle et développement économique.

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Le 19 juin 2026 à 15h06

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