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Le pire des mondes en Allemagne

BERLIN – Le résultat des élections législatives fédérales en Allemagne est à la fois inattendu et inquiétant, du moins dans une perspective allemande. Les deux principaux partis politiques, le parti social-démocrate (SPD) et l’Union chrétienne-démocrate (CDU), avec son parti frère l’Union chrétienne-sociale (CSU) de Bavière, ont été sanctionnés par les urnes, après avoir gouverné ces quatre dernières années au sein de la grande coalition conduite par la chancelière Angela Merkel.  

Le 11 octobre 2017 à 14h42

Le score du SPD est le plus mauvais de toutes les élections fédérales depuis les premières élections d’après-guerre. De même, l’alliance CDU/CSU enregistre ses résultats les plus bas depuis 1949, et la CSU a subi la pire défaite de son histoire lors d’élections fédérales, un fait d’autant plus marquant que la prochaine échéance électorale du Land de Bavière est prévue à l’automne 2018.

En un mot, ces élections ont été un camouflet pour la grande coalition de Merkel. Et elles peuvent également être perçue dans une certaine mesure comme un vote de contestation de l’action de la chancelière allemande. Elle est appréciée au plan international en tant que dirigeante efficace et garante de la stabilité et de l’autorité morale en Occident. Mais au plan national, ce n’est plus vraiment le cas.

Les grands vainqueurs des élections

La plus grande erreur de Merkel lors de ces élections a été d’adopter la même tactique défensive qui lui avait permis de remporter une victoire écrasante lors des deux élections fédérales précédentes. Elle semble avoir pensé qu’éviter la controverse et ne pas parler des principaux problèmes qui se posent à l’Europe serait à nouveau une stratégie gagnante. Elle a clairement manqué de jugement, compte tenu de la crise des réfugiés en 2015 et de ses conséquences pour l’Allemagne, sans même parler de l’émergence du parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD) qui a remporté près de 13% des suffrages.

De nombreux Allemands se demandent de quoi sera fait l’avenir et en quoi consiste l’identité nationale allemande. Merkel n’a pas apporté de réponses probantes à ces questions. Et pendant qu’elle gardait le silence, les populistes, dont le vice-président de l’AfD, Alexander Gauland, se répandaient dans les médias avec des déclarations nostalgiques et révisionnistes.

En fait, le grand vainqueur de ces élections est l’AfD, dont les rangs comptent des néonazis et d’autres extrémistes. La progression de ce parti est une honte pour l’Allemagne. Après une absence de 72 ans, des députés de l’extrême-droite siègent à nouveau au Bundestag, où l’AfD est à présent la troisième formation politique. Ce parti est même devenu la deuxième force politique dans les Länder qui composent l’ancienne Allemagne de l’est.

L’Allemagne n’est pas le seul pays européen où les populistes de droite ont enregistré des succès électoraux. Mais la résurgence de l’extrême droite n’est nulle part plus perturbante qu’en Allemagne, en raison de son passé. Pour empêcher que cette tendance politique inflige des dommages irréparables à la démocratie allemande, il faut que les partis qui continuent à défendre les valeurs démocratiques prennent au sérieux leurs responsabilités liées à la formation d’un nouveau gouvernement.

La formation du nouveau gouvernement, longue et pénible

Il est à peu près certain qu’Angela Merkel restera chancelière du prochain gouvernement. Lorsque les membres de la CDU-CSU débattront de la question dans les jours qui viennent, ils ne trouveront pas d’autre candidat aussi crédible ou aussi populaire. Recul électoral ou pas, il n’est pas possible de se débarrasser d’un chancelier sans avoir une alternative convaincante en coulisses. Merkel a de la chance: les critiques n’ont pas commencé à pleuvoir, et même si c’était le cas, elles ne seront pas assassines, du moins pour le moment.

Un autre résultat inattendu de ces élections est que le SPD a maintenant décidé de rejoindre l’opposition – comme si la participation au gouvernement était une malédiction à éviter à tout prix. En conséquence, le processus de formation du nouveau gouvernement sera long et pénible, une situation inédite en Allemagne.

Avec le retrait du SPD, la seule option mathématiquement viable est une coalition "Jamaïque" - ainsi nommée à cause des couleurs noir, jaune et vert du drapeau jamaïcain qui correspondent aux couleurs des formations politiques allemandes – comprenant la CDU/CSU, le parti libéral-démocrate (FDP) et les Verts (die Grünen). Mais la formation d’une telle coalition ne sera pas une tâche aisée: si ces partis n’auront pas trop de peine à faire les concessions politiques nécessaires, leurs points de vue sur certains sujets cruciaux sont diamétralement opposés.

Donner la priorité à la sécurité et les réformes économiques 

Il est de plus probable que diverses échéances électorales nationales prolongent les discussions. Les chefs de file des partis auront une attitude peu conciliante pour sauver la face devant leurs électeurs, et il ne faut rien attendre de concret avant la tenue d’élections régionales anticipées en Basse-Saxe le 15 octobre prochain. Et même alors, les tractations en vue d’un nouveau gouvernement traîneront sûrement en longueur.

Les seules alternatives à une coalition jamaïque sont un gouvernement minoritaire CDU/CSU ou de nouvelles élections au printemps 2018 qui renforceraient sans doute la position de l’AfD. Ces deux cas de figure seraient préjudiciables pour l’Allemagne, largement perçue comme un point d’ancrage stable sur lequel compter en Europe.

Cela signifie que la démocratie allemande et la stabilité européenne dépendent de la capacité des petits partis à faire prévaloir la raison. Les partis de la coalition jamaïque doivent se rallier à Merkel et accepter les compromis nécessaires à la formation d’un gouvernement. Il est à espérer que leurs dirigeants auront l’intelligence de coopérer de bonne foi au lieu de rechercher de mesquins avantages partisans. Ils pourraient commencer par donner la priorité à la sécurité, aux réformes économiques et à la modernisation écologique et numérique comme les trois piliers d’une nouvelle forme de coalition.

En ce qui concerne Merkel, échouer à former un gouvernement majoritaire stable signifiera sans doute la fin de son mandat de chancelière. Et de manière plus générale, cet échec pourrait plonger le pays dans une nouvelle période de chaos politique, ce qui ne serait souhaitable ni pour l’Allemagne, ni pour l’Europe.

© Project Syndicate 1995–2017

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Le 11 octobre 2017 à 14h42

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