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Paola Subacchi

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Le nouveau visage des banques centrales

  LONDRES – C’est une véritable relève de garde qui se joue aujourd’hui autour du monde au sein d’un certain nombre de banques centrales majeures. Haruhiko Kuroda est désormais installé en tant que gouverneur de la Banque du Japon (BOJ), confronté à la difficile tâche consistant à mettre un terme à deux décennies de stagnation. Mark Carney, gouverneur actuel de la Banque du Canada, et successeur désigné à la gouvernance de la Banque d’Angleterre (BoE) en juillet prochain, pèse d’ores et déjà de sa présence dans les débats autour de la politique monétaire britannique. De même, aux États-Unis, la fin de mandat de Ben Bernanke en tant que président de la réserve fédérale, prévue pour janvier, suscite d’ores et déjà les spéculations sur la question de son successeur.  

Le 10 juin 2013 à 11h36

Les seuls récalcitrants à cette tendance, parmi les principales économies mondiales, ne sont autres que la zone euro et la Chine. Ceci n’implique pour autant pas nécessairement une constance absolue. Mario Draghi est président de la Banque centrale européenne depuis à peine un an, et le gouverneur de la Banque populaire de Chine, Zhou Xiaochuan, a failli être remplacé en février, approchant de l’âge de la retraite.

Il y a une vingtaine d’année, de tels événements n’auraient intéressé que banquiers et hommes d’affaires. Mais depuis l’explosion de la crise financière mondiale, la nécessité de relancer et d’appuyer la croissance économique aux États-Unis, au Royaume-Uni et au Japon – ainsi que la lutte face au risque d’effondrement financier de la zone euro – a conduit les principales banques centrales à communiquer davantage et à adopter des politiques monétaires plus agressives, parmi lesquelles des mesures peu conventionnelles, telles que l’assouplissement quantitatif (QE). C’est ainsi que le nom de nombreux dirigeants de banques centrales nous est devenu familier ; certains d’entre eux revêtant désormais des surnoms de tabloïd, tels que « super Mario » Draghi.

Cette nouvelle tendance prédominante a également contraint certains banquiers centraux de réévaluer leurs processus de prise de décisions. Au Japon, les acteurs extérieurs ont pu récemment bénéficier d’un rare aperçu au cœur des activités de la BOJ, à travers la divulgation de fuites relatives au compte-rendu d’une réunion portant sur les mesures politiques. De même, la publication accidentelle du procès-verbal d’une réunion de la Fed en mars relative à la fixation des taux, divulguée un jour trop tôt à plus de 100 personnes parmi lesquelles dirigeants de banque, soutiens au Congrès et autres lobbyistes bancaires, a soulevé un certain nombre de questions quant au fonctionnement des contrôles des banques sur la divulgation des informations de première importance.

En réalité, la Fed fait l’objet d’une attention de plus en plus étroite depuis 2008, année où l’existence de taux d’intérêt nominaux proches de zéro l’a conduite à devenir la toute première banque centrale à procéder à un assouplissement quantitatif. Dans un effort de réduction du coût de l’emprunt, la Fed a opté pour l’acquisition d’actifs à long terme sur le marché, injectant de la liquidité dans le système financier. La BoE et la BCE ont depuis adopté des mesures similaires.

Début avril, la BOJ a annoncé plusieurs plans s’inscrivant dans le cadre du programme d’achat d’obligations le plus agressif à ce jour, promettant d’injecter 1 400 milliards $ dans l’économie au cours des deux prochaines années afin d’atteindre l’objectif d’une inflation de 2%. Il y a là un véritable dopage aux stéroïdes de la politique monétaire, et, pour les opposants à la création monétaire suscitatrice d’inflation, une propension à jouer avec le feu. Mais pour un État japonais en proie à la déflation depuis une génération, ce risque vaut la peine d’être pris. Reste à savoir si la démarche musclée de Kuroda permettra d’appuyer la consommation intérieure et l’investissement.

Ces mesures non conventionnelles s’inscrivent dans une transformation plus large des mesures de politique budgétaire. Non content de s’avérer de plus en plus audacieuse et expansive, la politique monétaire se trouve de plus en plus étroitement liée à la politique budgétaire. Ceci se vérifie tout particulièrement au Japon, où la politique monétaire constitue une composante centrale de la stratégie économique du Premier ministre Shinzo Abe, surnommé « Abenomics, » laquelle implique une collaboration entre le gouvernement et la banque centrale.

Ceci nuirait-il à l’indépendance des banques centrales en aboutissant à une subordination de facto des technocrates non élus aux responsables politiques désignés par le peuple ? Le Japon constitue sans doute une exception, la contrainte du seuil zéro sur les taux d’intérêt nominaux exigeant finalement de s’éloigner des mesures habituelles. En Europe, le président de la Bundesbank, Jens Weidmann, a en revanche reproché à la BCE d’outrepasser son mandat à travers un programme empreint de « transactions ouvertement monétaires, » grâce auquel Draghi entend honorer sa promesse de lutte pour la survie de l’euro.

C’est ainsi que les questions relatives au rôle des politiques monétaires ainsi qu’à l’indépendance et à la responsabilité des banques centrales, autrefois limitées à de rares discussions académiques, s’inscrivent aujourd’hui dans un débat politique plus large. Or, au lieu de s’efforcer de définir une approche unique, les banquiers centraux devraient chercher à concevoir des approches individualisées au sein du cadre orthodoxe de la politique monétaire, qui tourne autour de la stabilité des prix et de l’indépendance.

Le mandat de la Fed dicte par exemple que la stabilité des prix peut être explicitement liée à un soutien actif en faveur de la croissance du PIB et de l’emploi ; pour la BoE et la BCE, il peut s’agir d’une condition de satisfaction d’un plus large objectif de viabilité de la croissance et d’emploi. Tant que les responsables politiques observeront la règle de non-ingérence – au moins publiquement – les banques centrales seront perçues comme non contraintes par les intérêts politiques.

En considérant que la création agressive de monnaie constituait une approche légitime de lutte contre la déflation, la BOJ a brisé un certain nombre de conventions autrefois sacro-saintes. Elle a d’un autre côté entrepris une démarche sans précédent d’incorporation de la politique monétaire dans le cadre d’une stratégie économique globale basée sur la coordination entre les différents domaines de mesures et leurs institutions associées.

Cette approche intégrée pourrait s’avérer efficace dans les pays où l’économie réelle et le secteur financier sont étroitement liés, assurant l’application ponctuelle et ordonnée des politiques, tout en empêchant les retombées négatives. Une telle coordination n’entraverait pas plus l’indépendance des banques centrales que la coopération multilatérale n’empiète sur la souveraineté des États impliqués.

Si l’impact de l’Abenomics sur l’économie du Japon reste à déterminer, son impact sur les débats relatifs à la politique monétaire ainsi qu’à la relation entre les banques centrales et les États est d’ores et déjà visible. On ne peut qu’espérer que Carney suivra au sein de la BoE cette tendance à défier les idées reçues. Une nouvelle ère de politiques monétaires actives et variées pourrait bien avoir débuté, porteuse d’avantages potentiels pour tous.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

© Project Syndicate 1995–2013

Tags : Sri Lanka
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Le 10 juin 2013 à 11h36

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