Abdeslam Seddiki
Membre du bureau politique du PPSLe monde du travail face aux risques psychosociaux
Stress, harcèlement, insécurité de l’emploi ou surcharge professionnelle provoqueraient plus de 840.000 décès chaque année dans le monde, avec un coût humain, sanitaire et économique colossal. Un signal d’alarme qui interpelle aussi le Maroc, appelé à mieux intégrer la santé mentale et le bien-être au cœur du dialogue social et des politiques de prévention.
Alors que les travailleurs du monde entier viennent de célébrer la journée du 1er Mai à travers des marches et des meetings en exprimant dans l’allégresse leurs revendications pour l’amélioration de leur niveau de vie et des conditions du travail, un nouveau rapport de l’Organisation internationale du travail (OIT), intitulé Le milieu de travail sur le plan psychosocial vient d’être publié. Un domaine qui mérite une attention particulière de la part des organisations syndicales au lieu de se focaliser par trop sur les questions purement matérielles. Les chiffres annoncés par l’organisation établie à Genève créent la stupeur et appellent à une vigilance accrue.
Des pertes humaines et économiques considérables
Ainsi, plus de 840.000 personnes meurent chaque année de pathologies liées à des risques psychosociaux, tels que les longues heures de travail, l’insécurité de l’emploi et le harcèlement sur le lieu de travail. Ces risques psychosociaux sont principalement associés aux maladies cardiovasculaires et aux troubles mentaux, y compris le suicide.
Le rapport relève également que ces risques sont responsables de près de 45 millions d’années de vie ajustées sur l’incapacité perdues chaque année, reflétant les années de vie en bonne santé perdues en raison de maladies, de handicaps ou de décès prématurés. Ils entraîneraient en outre des pertes économiques équivalentes à 1,37% du produit intérieur brut mondial chaque année, variant entre 1,12% dans la région des Amériques et 1,72% sur le continent africain.
Le rapport met en lumière l’impact croissant de la manière dont le travail est conçu, organisé et géré sur la sécurité et la santé des travailleurs. Il avertit que les facteurs de risques psychosociaux – notamment les longues heures de travail, l’insécurité de l’emploi, des exigences élevées associées à un faible contrôle, ainsi que les violences et le harcèlement au travail – peuvent créer des environnements de travail nocifs s’ils ne sont pas correctement pris en compte.
L’environnement psychosocial de travail
L’environnement psychosocial de travail est défini comme l’ensemble des éléments liés à l’organisation du travail et aux interactions professionnelles : la manière dont les emplois sont conçus, le travail organisé et géré, ainsi que les politiques, pratiques et procédures qui encadrent l’activité professionnelle. Pris individuellement ou combinés, ces éléments influencent la santé et le bien-être des travailleurs, ainsi que la performance des organisations.
Afin de mieux comprendre les risques psychosociaux, le rapport propose trois niveaux interdépendants de l’environnement de travail :
- Premièrement, la nature même du travail, incluant les exigences, les responsabilités, l’adéquation avec les compétences des travailleurs, l’accès aux ressources, ainsi que la conception des tâches en termes de sens, de variété et d’utilisation des compétences.
- Deuxièmement, l’organisation et la gestion du travail, couvrant la clarté des rôles, les attentes, l’autonomie, la charge et le rythme de travail, ainsi que la supervision et le soutien.
- Troisièmement, les politiques, pratiques et procédures plus larges qui régissent le travail. Celles-ci incluent les modalités d’emploi et d’organisation du temps de travail, la gestion des changements organisationnels, la surveillance numérique, les processus d’évaluation et de rémunération, les politiques et systèmes de gestion en matière de sécurité et santé au travail, les procédures de prévention de la violence et du harcèlement au travail, ainsi que les mécanismes de consultation et de participation des travailleurs.
L’importance du milieu de travail sur le plan psychosocial dépasse largement le cadre du travail de bureau ou des relations de travail classiques. Nombre de travailleurs évoluent dans l’économie informelle, au sein de micro, petites et moyennes entreprises (MPME) ou en tant qu’indépendants, là où les risques et les protections varient considérablement. Dans certains de ces contextes, les travailleurs sont confrontés à de multiples conditions de travail défavorables, à une protection sociale limitée et à une application laxiste des normes du travail, ainsi qu’à des contraintes physiques et organisationnelles qui se chevauchent.
Les spécificités sectorielles sont également significatives. Les fonctionnaires, les professionnels de la santé et des soins, les travailleurs des métiers du transport et du commerce de détail, ainsi que ceux des secteurs de l’éducation et des services d’urgence doivent souvent composer avec une charge de travail importante, une forte contrainte de temps et des situations émotionnellement éprouvantes.
En Afrique et dans les États arabes, l’intégration des risques psychosociaux dans la législation Santé et sécurité au travail (SST) demeure limitée. La plupart des cadres réglementaires SST s’appuient sur des dispositions générales sur la protection de la santé physique et mentale des travailleurs, sans traitement réglementaire détaillé ni spécifique des risques psychosociaux.
Comment l’OIT a-t-elle estimé les 840.000 décès ?
Le chiffre de plus de 840.000 décès par an repose sur deux sources principales de données. La première concerne la prévalence mondiale de cinq grands facteurs de risques psychosociaux au travail : la tension professionnelle (fortes exigences associées à un faible contrôle), le déséquilibre efforts-récompenses, l’insécurité de l’emploi, les longues heures de travail, ainsi que le harcèlement et les violences au travail.
La seconde source est constituée de travaux scientifiques démontrant comment ces risques augmentent la probabilité de pathologies graves telles que les maladies cardiaques, les accidents vasculaires cérébraux et les troubles mentaux, y compris le suicide.
En outre, le rapport synthétise un vaste ensemble de données montrant que les risques psychosociaux sont associés à un large éventail de troubles mentaux et physiques chez les travailleurs, notamment la dépression, l’anxiété, les maladies métaboliques, les troubles musculosquelettiques et les troubles du sommeil.
Si de nombreux risques psychosociaux ne sont pas nouveaux, les transformations majeures du monde du travail – notamment la numérisation, l’intelligence artificielle, le télétravail et les nouvelles formes d’emploi – redéfinissent l’environnement psychosocial de travail. Ces évolutions peuvent intensifier les risques existants ou en créer de nouveaux si elles ne sont pas correctement encadrées. Dans le même temps, elles peuvent offrir des opportunités d’amélioration de l’organisation du travail et de flexibilité accrue, soulignant la nécessité d’une action proactive.
La voie d’avenir : trois domaines action
Lorsque le milieu de travail sur le plan psychosocial est caractérisé par l’équité, la confiance et le soutien, il améliore la santé et le bien-être, stimule la motivation et la productivité, et réduit le stress lié au travail ainsi que ses effets négatifs. Les facteurs psychosociaux positifs agissent comme des "ressources" qui, à la fois, atténuent les exigences professionnelles et stimulent l’engagement, conformément au modèle exigences-ressources professionnelles. Améliorer l’environnement psychosocial de travail est essentiel non seulement pour protéger la santé mentale et physique des travailleurs, mais aussi pour renforcer la productivité, la performance des organisations et le développement économique durable.
À ce titre, l’évaluation des risques est un élément fondamental de la prévention au sein du Système de gestion de la santé et sécurité au travail (SGSST). Elle consiste à identifier les dangers, à évaluer les risques associés et à établir des mesures préventives prioritaires. Dans le cas des risques psychosociaux, cela implique d’examiner les conditions organisationnelles dans lesquelles le travail est conçu, organisé et géré.
Quand on évalue les risques, on passe immédiatement à l’action en donnant la priorité aux mesures préventives. Une multitude de mesures par domaine d’action ont été soulignées dans le rapport. Mais la question doit être tranchée sur le lieu de travail, en tenant compte de la nature des tâches exécutées et du cadre général dans lequel s’exerce le travail.
À l’échelle mondiale, la stigmatisation des problèmes de santé mentale demeure un obstacle majeur à la prévention et au soutien en milieu de travail. Malgré une sensibilisation croissante, les préjugés et la discrimination persistent dans la plupart des régions du monde, dissuadant les travailleurs de signaler les dangers psychosociaux, de révéler leurs difficultés ou de demander de l’aide. Les normes culturelles et organisationnelles jouent un rôle important : dans certains contextes, les problèmes de santé mentale sont encore considérés comme des signes de faiblesse personnelle plutôt que comme des problèmes de santé légitimes.
Afin de consolider les progrès réalisés en matière de prévention des risques psychosociaux et de promouvoir un environnement psychosocial favorable à la SST et à la performance organisationnelle, trois domaines d’action prioritaires sont identifiés :
- Renforcer la recherche. Des données cohérentes, fondées sur des outils de mesure harmonisés et une couverture géographique plus étendue sont nécessaires pour combler les lacunes et mieux comprendre la prévalence et les tendances. L’intégration d’indicateurs psychosociaux aux systèmes de suivi de la SST et aux statistiques nationales permettrait d’améliorer le suivi des expositions aux risques psychosociaux et de leurs conséquences.
- Améliorer les cadres politiques et réglementaires. Des approches politiques et réglementaires cohérentes, claires et harmonisées sont nécessaires, car les pratiques varient en termes de portée, de terminologie et de niveau de protection. Pour renforcer la prévention, les politiques et les lois en matière de SST devraient aborder explicitement les risques psychosociaux, en évitant de se concentrer uniquement sur les conséquences, comme la santé mentale au travail.
- Agir sur le lieu de travail. Bien que tous les dangers psychosociaux ne puissent être totalement éliminés, les risques associés peuvent souvent être réduits en améliorant la conception, l’organisation et la gestion du travail. Cela implique de revoir la charge de travail, la répartition des tâches, la supervision et d’autres éléments du milieu de travail, tout en renforçant la capacité des travailleurs à identifier les risques et à y faire face. La responsabilité de la direction est essentielle pour intégrer la prévention dans les décisions de gestion quotidiennes et dans toutes les fonctions organisationnelles. Les approches participatives impliquant les travailleurs et leurs représentants dans l’entreprise, ainsi que la coopération entre les professionnels de la SST, les ressources humaines et la direction, contribuent à garantir que les mesures adoptées soient concrètes, adaptées au contexte et durables.
En somme, le rapport, par sa gravité, interpelle à la fois les décideurs et les organisations professionnelles. En ce qui nous concerne au Maroc, cette question doit être inscrite à l’ordre du jour du dialogue social tripartite. Elle nécessite une révision de la législation du travail pour y intégrer les dimensions relatives à cette problématique.
Aussi, il est grand temps d’adopter une loi sur les maladies professionnelles, à l’instar de la loi sur les accidents du travail déjà en vigueur. Cette dernière nécessite un toilettage et une évaluation critique. Dans l’immédiat, l’Institut national des conditions de vie au travail (INCVT), créé le 19 mai 2010 sur instruction royale, après la catastrophe de Rosamor ayant coûté la vie à 56 travailleurs, est appelé à s’emparer de l’environnement psychosocial de l’entreprise. Pour ce faire, il faut le doter de moyens financiers supplémentaires et de ressources humaines compétentes.
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