img_pub
Rubriques

Le dernier homme encore debout

LONDRES – Un pan considérable de la géopolitique moderne semble aujourd’hui égaler le scénario de Game of Thrones, à l’heure où de nombreux Etats sont confrontés à de telles difficultés politiques et économiques que leur seul espoir consiste à voir leurs rivaux s’effondrer avant eux. Ainsi les gouvernements s’accrochent-ils au pouvoir, tout en exploitant les faiblesses internes de leurs adversaires.  

Le 24 mai 2016 à 12h00

Le président russe Vladimir Poutine en constitue un parfait exemple. Bien que ses récentes campagnes en Syrie et en Ukraine puissent apparaître comme l’œuvre d’un pirate des mers géopolitique, l’aventurisme du président russe puise en réalité sa source dans une fragilité sur le plan intérieur. L’annexion de la Crimée par la Russie, par exemple, s’explique en grande partie par une volonté de conférer au régime de Poutine une légitimité renouvelée, à l’issue d’une période hivernale de mécontentement au cours de laquelle des manifestants avaient envahi la rue pour protester contre le retour de Poutine à la présidence.

Les puissances qui lui sont rivales – en particulier les Etats-Unis et l’Union européenne – ont mis en place des sanctions dans l’espoir d’accentuer les fissures au sein de l’élite russe, en exploitant le fait que Poutine n’ait pas diversifié son économie à l’écart du pétrole et du gaz. De son côté, Poutine espère voir l’économie russe demeurer à flot suffisamment longtemps pour assister à l’effondrement de l’Ukraine. Afin de précipiter cette issue, le Kremlin exploite tous les leviers de déstabilisation dont il dispose: incursions militaires, manipulation de la politique en Ukraine, recours au chantage énergétique et mise en œuvre d’une véritable guerre de l’information.

Poutine et la destabilisation de la Turquie

Poutine considère l’UE comme tout aussi défaillante que l’ancienne Union soviétique, fondée en effet sur un projet multinational utopique, voué à crouler sous le poids de ses propres contradictions. Ici encore, le Kremlin ne ménage pas ses efforts pour précipiter ce processus, soutenant les partis d’extrême droite à travers toute l’UE. Le président russe semble espérer qu’une fois le vote du "Brexit" acté au Royaume-Uni, et une fois la frontiste Marine Le Pen élue à la présidence française, l’UE perdra sa capacité à maintenir les sanctions.

Et Poutine ne se limite pas à l’Europe. Depuis que les forces turques ont abattu un chasseur russe à proximité de la frontière syrienne au mois de novembre, Poutine applique un ensemble de mesures destinées à déstabiliser la Turquie de l’intérieur. Le président russe prononce des sanctions économiques, propage des rumeurs de corruption dans le cercle proche du président Recep Tayyip Erdoğan, invite à Moscou le dirigeant d’un parti kurde, et livre semble-t-il des armes aux militants du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). D’après l’expert en sciences politiques Ivan Krastev, "Poutine semble avoir entrepris une politique à long terme consistant à saboter l’économie turque, ainsi qu’à ébranler Erdoğan sur le plan politique."

Ailleurs au Moyen-Orient, monarchie saoudienne et théocratie iranienne se livrent une course pour la survie. Après des années de sanctions internationales, l’économie de l’Iran est en ruines, tandis que le gouvernement n’est pas encore parvenu à tirer parti de l’accord nucléaire conclu avec l’Amérique pour rebâtir cette économie. Ce que le pays a néanmoins réussi à accomplir, c’est rallier le soutien de l’opinion publique en se positionnant en tant que leader du monde musulman chiite, ainsi qu’en discréditant l’Arabie saoudite en Irak, en Syrie, au Bahreïn et au Yémen.

Les prédictions autour de l’effondrement de la Maison des Saoud sont devenues une constante chez les observateurs du Moyen-Orient. L’Arabie saoudite mise néanmoins sur le fait de pouvoir maintenir de faibles prix du pétrole suffisamment longtemps pour déstabiliser l’Iran et entraîner la mort économique du secteur des énergies de schiste aux Etats-Unis. Le ministre saoudien du pétrole Ali al-Naïmi a fait savoir qu’il ne réduirait pas la production, même si les prix chutaient jusqu’à 20 $ le baril. "Si les prix doivent chuter, ils chuteront", a-t-il affirmé. "D’autres que nous en souffriront considérablement avant que nous ne ressentions la moindre douleur."

La démocratie libérale constituerait le "dernier homme"

Plus à l’Est, la puissance chinoise commence à vaciller. D’après l’analyste Minxin Pei, le règne du Parti communiste chinois pourrait bien toucher à sa fin. "La croissance connaît un ralentissement", écrit-il en effet. "Le parti est aujourd’hui en difficulté, dans la mesure où les règles qu’il avait établies afin de limiter les querelles politiques intestines se sont effondrées… La docilité de la classe moyenne commence à s’éroder, en raison de la dégradation de l’environnement, de la faiblesse des services, des inégalités et de la corruption."

De leur côté, les dirigeants chinois misent sur leur capacité à survivre à un net ralentissement économique, ainsi qu’à surpasser suffisamment l’Amérique en termes de croissance pour réorienter l’équilibre des puissances en direction de l’Asie. L’une des raisons de l’optimisme du président Xi Jinping réside dans l’état désastreux de la politique aux Etats-Unis. Depuis des années, le Congrès se heurte à une impasse sur le chemin des réformes nationales et voici que le monde entier commence à envisager les conséquences d’une éventuelle victoire de Donald Trump aux élections présidentielles de novembre prochain.

Les nationalistes chinois espèrent que le déclin de la puissance relative de l’Amérique en Asie de l’Est conduira le pays à rebrousser chemin, comme cela a été le cas dans d’autres régions, notamment au Moyen-Orient et en Europe. Un article publié le mois dernier dans le Quotidien du Peuple chinois annonce qu’une administration Trump repousserait les alliés asiatiques clés de l’Amérique, tels que le Japon et la Corée du Sud, permettant à la Chine de devenir la puissance militaire dominante du Pacifique. Même en cas de victoire d’Hillary Clinton, ils estiment que l’opinion publique américaine a perdu sa soif d’internationalisme et que le pays est voué à tourner le dos au libre-échange et aux interventions à l’étranger.

L’exercice consistant à couper l’herbe sous le pied de l’adversaire – au risque même d’en pâtir – est une tactique courante dans le monde des affaires, au sein duquel les entreprises se livrent une guerre des prix, espérant que la concurrence sombrera et disparaîtra du secteur en premier. Jusqu’à récemment, cette tactique était toutefois moins courante dans la sphère géopolitique.

Dans son ouvrage de 1993 intitulé "La Fin de l’Histoire et le Dernier Homme", Francis Fukuyama considère que le monde a atteint son dernier stade de développement socioéconomique. La démocratie libérale constituerait le "dernier homme", conclut-il, la ligne d’arrivée en matière de développement. Or, l’écrivain a tout faux au vu du monde actuel. Les grandes puissances de la planète ne prétendent plus aujourd’hui incarner ce dernier homme ; tout ce à quoi elles peuvent aspirer, c’est demeurer le dernier homme encore debout.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

© Project Syndicate 1995–2016

Par
Le 24 mai 2016 à 12h00

à lire aussi

Trains RER: L'ONCF s'associe à la Corée du Sud pour structurer son futur réseau
Quoi de neuf

Article : Trains RER: L'ONCF s'associe à la Corée du Sud pour structurer son futur réseau

Dans l'optique de fluidifier le transport au sein des grandes métropoles régionales d'ici 2030, l'ONCF confie la réalisation et le suivi technique de son futur réseau RER à l'industrie ferroviaire sud-coréenne. Hyundai Rotem assurera l'entretien sur deux décennies tandis que KORAIL encadrera le contrôle qualité de la production et le transfert de compétences vers les équipes marocaines.

Sortie de l'acier, tensions géopolitiques, Mondial 2030... La stratégie d'Aluminium du Maroc expliquée par Abdeslam El Alami
Actus

Article : Sortie de l'acier, tensions géopolitiques, Mondial 2030... La stratégie d'Aluminium du Maroc expliquée par Abdeslam El Alami

Le groupe industriel installé à Tanger a validé la sortie de son activité acier lors de son conseil d'administration du 12 mai dernier. Son PDG, Abdeslam El Alami, invité du 12/13 de Médias24, explique les raisons de cette décision, revient sur l'impact de la guerre au Moyen-Orient sur ses approvisionnements en billettes d'aluminium, et anticipe la demande du secteur à l'horizon 2030.

Épisode 5. Une nation en mission : quand le football rassemble diplomates, institutions et citoyens dans une même aventure
Contributions

Article : Épisode 5. Une nation en mission : quand le football rassemble diplomates, institutions et citoyens dans une même aventure

Les épisodes précédents ont montré comment plusieurs centaines de Marocains ont traversé la planète pour soutenir les Lionceaux de l’Atlas lors de la finale de la Coupe du monde U20 au Chili et comment les joueurs eux-mêmes considéraient ce public comme un acteur de leur réussite. Pourtant, au fil du terrain, une autre réalité est progressivement apparue. Derrière les joueurs et les supporters se trouvait un ensemble beaucoup plus vaste d’acteurs qui avaient le sentiment de participer à la même mission. Des employés de la Royal Air Maroc aux équipages des avions, des diplomates aux responsables institutionnels, chacun semblait mobilisé autour d’un objectif commun : permettre au Maroc de remporter son premier titre mondial. Cette mobilisation collective a produit un phénomène plus surprenant encore : pendant quelques jours, les hiérarchies sociales et institutionnelles habituellement visibles semblaient s’effacer derrière une identité commune, celle de citoyens engagés dans une même aventure nationale.

Grâce au programme “Nasmaa”, 56 patients opérés pour retrouver le chemin de l'audition
Santé

Article : Grâce au programme “Nasmaa”, 56 patients opérés pour retrouver le chemin de l'audition

Ils viennent du Maroc, de Palestine ou de plusieurs pays africains. Pour certains, le son n'a jamais fait partie de leur quotidien. Grâce à une nouvelle campagne du programme Nasmaa menée sous l'égide de la Fondation Lalla Asmaa, 56 enfants et jeunes adultes ont franchi une étape décisive vers l'audition.

L'embellie historique des barrages masque encore la fragilité des nappes
Eau

Article : L'embellie historique des barrages masque encore la fragilité des nappes

Avec 12,6 milliards de mètres cubes stockés au 19 juin 2026, soit un taux de remplissage de 74,43 %, les barrages marocains renouent avec des niveaux inégalés depuis août 2015. Une embellie portée par le bassin de l'Oum Errabiâ, mais qui ne doit pas masquer la vulnérabilité des nappes phréatiques, loin de leurs niveaux d'avant la sécheresse.

Maroc Ecosse. Steve Clarke: “Le Maroc ira loin, mais on leur a rendu la vie difficile”
Mondial2026

Article : Maroc Ecosse. Steve Clarke: “Le Maroc ira loin, mais on leur a rendu la vie difficile”

C'est Ouahbi qui le raconte: à la fin du match, il a salué le coach écossais à qui il a dit qu'il avait une bonne équipe qui aura un bon parcours. En conférence de presse après-match, le sélectionneur écossais a estimé que le Maroc irait loin et qu'il pouvait atteindre le dernier carré.

Médias24 est un journal économique marocain en ligne qui fournit des informations orientées business, marchés, data et analyses économiques. Retrouvez en direct et en temps réel, en photos et en vidéos, toute l’actualité économique, politique, sociale, et culturelle au Maroc avec Médias24

Notre journal s’engage à vous livrer une information précise, originale et sans parti-pris vis à vis des opérateurs.

Toute l'actualité