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Joshka Fischer

Ministre des Affaires étrangères et vice-chancelier allemand de 1998 à 2005. Ancien dirigeant du Parti Vert allemand pendant près de 20 ans.

La nouvelle guerre des idées de l’Europe

Le 28 juin 2022 à 16h40

Modifié 28 juin 2022 à 16h40

La guerre menée par la Russie en Ukraine va une fois de plus diviser l'Europe en deux camps. L'Est sera séparé de l'Ouest et la frontière entre les deux sera probablement une zone dangereuse et militairement sécurisée dans un proche avenir.

BERLIN – Bien sûr, nous ne savons pas quand ni comment la guerre va prendre fin. Mais à la suite de développements récents, il semble désormais raisonnable de penser que l’Ukraine et la Moldavie vont devenir des pays candidats à l’adhésion à l’Union européenne, puis des membres à part entière dans quelques années. Les dirigeants des trois plus grands États membres de l’UE (la France, l’Allemagne et l’Italie) et de la Roumanie l’ont clairement fait savoir lors de leur visite à Kyiv la semaine dernière. Ils ont promis un soutien total aux demandes d’adhésion de l’Ukraine et de la Moldavie, avant que la Commission européenne n’en fasse de même.

Ce processus d’élargissement va changer fondamentalement l’UE, en la transformant décidément en un acteur géopolitique et, en fait, en principal adversaire de la Russie sur le continent. Avec sa guerre d’agression en Ukraine, le président russe Vladimir Poutine a clairement indiqué qu’il aspire à restaurer l’Empire russe. En tant que tel, il suit des principes totalement incompatibles avec ceux de l’UE, qui sont fondés sur une souveraineté égale, l’intégrité territoriale, l’inviolabilité des frontières et l’État de droit.

L’UE a décidé d’accueillir l’Ukraine non pas parce qu’elle le voulait, ou parce qu’elle a ses propres ambitions impérialistes, mais parce que Poutine lui a forcé la main. Poutine a initié le combat et a donc confronté l’Europe à un choix entre deux éventualités bien nettes. L’Europe peut soit se soumettre aux prétentions au pouvoir du Kremlin, soit défendre sa propre identité et ses propres intérêts, fondés sur le respect des droits de l’Homme et des principes démocratiques.

L’UE a maintenant fait son choix, en favorisant la défense de ses principes et de la liberté. Certains critiques de cette décision diront que l’UE aurait dû essayer de négocier avec la Russie. Mais des arguments de cette trempe manquent de crédibilité. Même si l’UE avait été prête à négocier un compromis douteux avec le Kremlin, ce dernier n’aurait pas fonctionné, parce que l’UE occupe une position qui est désormais mutuellement exclusive de celle de Poutine et de son rêve révisionniste d’empire.

Dans la mesure où aucun des deux camps ne peut céder, nous devons nous attendre à un conflit prolongé. Puisque la force militaire et les capacités de dissuasion joueront inévitablement un rôle décisif, la guerre va changer définitivement le caractère de l’UE. Désormais le projet d’intégration économique n’occupera plus la place centrale. À partir de maintenant, la sécurité et les intérêts géopolitiques devront avoir la préséance.

Deuxième phase de l’élargissement de l’UE à l’Est

La déclaration de soutien aux candidatures de l’Ukraine et de la Moldavie marque le début de la deuxième phase de l’élargissement de l’UE à l’Est. Même si aucun de ces deux pays n’accèdera sous peu à l’adhésion, ce processus en lui-même aura un effet irréversible. L’Europe de l’avenir ne sera plus réalisable sans les États d’Europe de l’Est, à condition qu’ils restent disposés et capables d’adhérer à l’Union.

La raison en est simple. Quand l’heure est venue d’adopter une idée, rien ne peut arrêter cette dernière. En revanche, une idée révolue ne peut perdurer que si elle est soutenue par la puissance militaire  -et même cela ne la sauvera pas en fin de compte. Le nouveau conflit entre l’Europe et la Russie est un conflit sur des idées. C’est un affrontement conceptuel entre l’impérialisme et la démocratie.

Compte tenu de l’importance historique de cet événement, les Européens de l’Ouest ne doivent pas se laisser bercer d’illusions quant aux risques auxquels ils sont confrontés. L’ordre européen actuel des États s’est construit à l’origine autour de l’objectif d’intégration de la Russie et de l’Europe. Mais Poutine a irrémédiablement fait dérailler ce projet. C’est une chose du passé.

Avec la guerre en Ukraine, l’Europe est confrontée à un test de maturité : elle arrive à l’âge de sa majorité dans un monde défini par les grandes puissances et les rivalités nucléaires. Qu’on le veuille ou non, ce sont les réalités géopolitiques du début des années 2020. En l’absence d’une alliance continue avec les États-Unis, l’Europe, dans son état de fragilité actuelle, serait trop faible pour survivre dans cette arène. Les intérêts et les valeurs ne suffiront pas à eux seuls à y mettre un terme.

L’autre voie possible, c’est que l’Europe accepte sa faiblesse actuelle et persiste dans ses illusions fantaisistes. La soumission et la dépendance sont au bout de ce chemin. Elle ne peut espérer trouver une considération mutuelle dans un monde défini par la rivalité des grandes puissances.

Le seul véritable choix de l’Europe consiste donc à poursuivre des alliances prudentes, à développer sa propre puissance et ses propres capacités de dissuasion. Une stratégie cohérente pour survivre au nouveau conflit conceptuel doit remplacer les vieilles illusions. L’Europe doit accepter qu’elle se tient dans un voisinage dangereux.

© Project Syndicate 1995–2022

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