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La crise de toutes nos crises

PRINCETON – A première vue, les principales crises internationales actuelles semblent n’avoir que peu de points communs. Certaines d’entre elles, comme le drame de la dette grecque, sont des désastres économiques ; d’autres, comme l’implosion de la Syrie, sont marquées par le chaos politique et les violences ; et d’autres encore, notamment la situation catastrophique dans laquelle se trouve l’Ukraine, se situent entre les deux. Mais malgré ce que peuvent en penser les responsables politiques, ces événements ne sont pas indépendants les uns des autres. Ils reflètent au contraire une crise plus profonde de l’intégration et de la coopération internationales.  

Le 11 septembre 2015 à 20h58

Au cours des 60 dernières années, une paix et une prospérité sans précédent ont prédominé dans le monde, pour une raison simple : les pays ont volontairement choisi d’intégrer une communauté internationale étayée par des règles et des normes communes. Mais cette tendance a été remplacée par des réponses fragmentaires aux différentes crises, que ce soit au moyen de mesures d’austérité ou en tentant de circonscrire localement les dommages, dans l’idée fallacieuse que les problèmes se posant en Grèce, en Syrie et en Ukraine se corrigeront d’eux-mêmes.

Le monde est devenu interdépendant

En ayant recours à des mesures palliatives pour résoudre les crises, les dirigeants mondiaux semblent avoir oublié à quel point le monde est devenu interdépendant. Des troubles ou une stagnation dans une partie d’un système complexe peuvent avoir d’énormes conséquences ailleurs, sous forme, par exemple d’une crise des réfugiés ou d’un accroissement des inégalités.

Par exemple, le malaise de l’Europe – qui persiste en partie parce que ses dirigeants ont improvisé des réponses au cas par cas au lieu de rechercher des solutions globales – a eu de graves conséquences pour l’Ukraine, un pays au bord de l’effondrement. Il est estimé que l’économie ukrainienne sera cette année inférieure de 15% de ce qu’elle était en 2013 et que le ratio dette/PIB approche 200%, soit plus que la Grèce au pire de sa crise. Et la situation sécuritaire dans l’est du pays se dégrade rapidement.

Il n’y a pas de raison que les créditeurs se montrent plus indulgents envers l’Ukraine qu’ils ne l’ont été avec la Grèce, pays membre de la zone euro. Mais une position ferme à propos de l’Ukraine alors qu’elle est en guerre avec la Russie pourrait menacer la zone tampon stratégique de l’Europe allant de la Baltique aux Balkans.

L’économiste Albert O. Hirschman a dit un jour qu’une crise pouvait être soit intégrante, soit désintégrante. Les individus et les organisations, confrontés à une situation adverse et manquant de confiance dans les décideurs politiques, peuvent «sortir» des institutions et des sociétés qui les lient, ou au contraire se fédérer pour les redynamiser.

Malheureusement, les crises actuelles semblent surtout désintégrantes. Prenons par exemple la fuite des capitaux, qui a obligé le gouvernement grec à imposer un contrôle des capitaux. Les mécanismes de sortie peuvent bien sût également avoir un impact positif. Au XVIIIe siècle, la fuite des capitaux a permis de brider des dirigeants prédateurs. Adam Smith considérait que l’émergence de capitaux mobiliers était une force œuvrant à l’élaboration de politiques publiques éclairées au service de l’intérêt général.

Mais dans le monde interconnecté d’aujourd’hui, les capitaux se déplacent bien plus rapidement et vers des destinations plus nombreuses, passant les frontières par un simple clic de souris. De plus, le secteur financier est largement autonome et plus motivé par ses intérêts propres que par le désir de faire progresser le bien commun.

Création d’un nouveau système mondial ou à sa revitalisation

Comme nous l’avons vu en Europe en 2010 et plus récemment en Ukraine et à Porto Rico, la possibilité de se ruer vers la sortie à tout moment élimine pour les investisseurs l’incitation à rechercher un compromis. Alors que les décideurs politiques s’efforcent de réunir un consensus sur un programme de réformes, les perspectives de revitalisation des traités et politiques qui sous-tendent l’intégration et la coopération vont en se dégradant.

Mais l’ordre mondial n’est pas pour autant voué à sombrer dans le chaos. La crise actuelle de l’intégration internationale peut servir de catalyseur à la création d’un nouveau système mondial ou à sa revitalisation.

Cela c’est déjà produit. En fait, l’ordre mondial actuel est le résultat des deux crises majeures que furent la Grande Dépression et la Seconde guerre mondiale, des événements qui ont incité les pays à mettre en place les pactes sociaux et les institutions économiques qui ont étayé la paix et la prospérité pour les décennies suivantes.

Pour qu’une crise se traduise par une réponse constructive et intégrante, il est nécessaire que les responsables politiques modifient leur état d’esprit. Au lieu de voir seulement des problèmes qui doivent être circonscrits, ils doivent percevoir les crises comme une occasion de réaliser des progrès.

A l’heure actuelle, d’importantes politiques intégrantes sont à portée de main. Au plan économique, les législateurs doivent cesser d’injecter de l’argent public dans des plans de sauvetage qui bénéficient à des créanciers privés, au détriment des contribuables, et mettre fin aux programmes d’austérité qui tuent toute perspective de croissance et ne résolvent en rien le surendettement. Ils doivent également réformer les systèmes fiscaux et améliorer la coopération pour limiter l’évasion fiscale, et utiliser les revenus ainsi dégagés pour investir dans les infrastructures et l’éducation. Ces mesures créeront des emplois aujourd’hui et garantiront la prospérité de demain.

Des mesures politiques sont également nécessaires. L’Europe doit se doter d’un cadre plus démocratique qui contraigne les financiers à s’asseoir à la table de négociation. De même, la possibilité d’intégrer l’Ukraine à l’Otan étant aujourd’hui lettre morte, les pays occidentaux doivent agir pour atténuer les tensions avec la Russie, s’assurant que la Fédération russe continue à participer aux efforts de la communauté internationale destinés à répondre à des menaces importantes (comme lors de la négociation de l’accord récemment conclu sur le programme nucléaire iranien).

L’improvisation au cas par cas n’a qu’une issue : la désintégration. Ce n’est que lorsque les dirigeants mondiaux auront pris conscience de la racine commune et de la nature interconnectée des crises internationales actuelles qu’ils seront en mesure d’y répondre efficacement.

Traduit de l’anglais par Julia Gallin

© Project Syndicate 1995–2015


 

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Le 11 septembre 2015 à 20h58

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