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La charia, le “riba” et la banque

Le "riba" recouvre en premier lieu l’usure, sur l’interdiction de laquelle il y a unanimité. Mais, d’après une majorité des oulémas, il englobe aussi "l’intérêt sous toutes ses formes". Toutefois, de nombreux experts estiment, depuis le milieu du XIXe siècle, que l’extension de la notion de "riba" aux intérêts bancaires, sur la base du "qiyas" [analogie] et de l’"ijtihad"**, s’est faite sur des bases juridiques discutables, dans la mesure où les opérations des banques modernes sont de nature totalement différente de ce qui existait en Arabie, au temps de la Révélation.  

Le 9 janvier 2017 à 12h31

Un courant religieux conservateur, prenant naissance dans les Etats du Golfe, se propage depuis plusieurs années dans les autres pays musulmans, s’étendant à de nombreux aspects de la vie quotidienne.

Par exemple, sous l’influence des prédicateurs du Moyen-Orient, des Marocains -comme beaucoup de musulmans résidant en Europe et en Amérique du Nord- se demandent aujourd'hui si les opérations des banques modernes sont conformes à la charia, alors que d’autres citoyens n’hésitent pas à affirmer que seules les opérations des banques "islamiques" sont "halal".

Cette influence des Etats du Golfe sur la culture des musulmans résidant dans d’autres pays, ressort clairement dans la question posée, au cours de l’été 2006, au prédicateur qatari Yusuf al-Qaradawi, alors en visite au Maroc: un Marocain peut-il licitement contracter un prêt à intérêt auprès d’une banque marocaine pour financer l’achat d’un logement, puisqu’il n’existe pas au Maroc de banques offrant des "produits islamiques"?

Le prédicateur s’est référé à une décision du Conseil européen de la fatwa, qui autorise les minorités islamiques vivant en Europe, sans accès à des banques opérant selon les règles de la charia, à prendre de tels prêts, en se basant sur la règle suivante: "La nécessité abolit les interdits" (addarourat toubihou al mahdhourat). D’après lui, cette règle s’applique parfaitement au cas marocain.

Au cœur du débat sur les institutions bancaires des deux types, on trouve le concept d’intérêt. La banque moderne l’applique dans ses opérations, alors que la banque "islamique" en nie l’utilisation.

Or, dans l’esprit de nombreux musulmans, le concept d’intérêt est inextricablement lié à celui du "riba" que le Coran interdit de manière explicite et sans équivoque.

Le "riba" recouvre en premier lieu l’usure, sur l’interdiction de laquelle il y a unanimité. Mais, d’après une majorité des oulémas, il englobe aussi "l’intérêt sous toutes ses formes". Toutefois, de nombreux experts estiment, depuis le milieu du XIXe siècle, que l’extension de la notion de "riba" aux intérêts bancaires, sur la base du "qiyas" [analogie] et de l’"ijtihad"**, s’est faite sur des bases juridiques discutables, dans la mesure où les opérations des banques modernes sont de nature totalement différente de ce qui existait en Arabie, au temps de la Révélation.

En effet, ce n’est qu’aux XIXe et XXe siècles, suite à l’occupation de différents pays musulmans par des Etats européens, que les structures bancaires modernes, utilisant des instruments financiers incorporant le concept d’intérêt, ont fait leur apparition dans ces pays. Les oulémas ont assez rapidement compris le fonctionnement du système, et réalisé que l’intérêt constituait une rémunération justifiée du capital financier et de l’épargne.

L’assimilation du "riba" à l’intérêt bancaire est discutable

C’est ce qui explique que, depuis un siècle et demi, les grands muftis d’Egypte et cheikhs d’Al-Azhar, ayant assimilé cette conclusion, déploient des efforts théoriques considérables pour établir la différence entre les intérêts bancaires (aux retombées économiques positives et donc souhaitables) et le "riba" prohibé.

Ce n’est guère le lieu de citer, ici, toutes les fatwas significatives énoncées sur ces questions en Egypte pendant le dernier siècle. Muhammad Abduh, Mahmud Shaltut, Muhammad Sayyed Tantawi ou Nasr Farid Wasil (tous grands muftis d’Egypte et cheikhs d’Al-Azhar), sont les auteurs de textes importants, pour ne citer que certains des noms connus sur le plan international. Tous ces éminents experts de la charia considèrent que l’assimilation du "riba" à l’intérêt bancaire est discutable, et constitue une interprétation abusive des règles du droit musulman.

Abd al Mun’im Al Nimr, ancien ministre des Habous d’Egypte, fournit une bonne illustration de ces propos: "L’interdiction du "riba" se justifie par le tort porté au débiteur. Mais, puisqu'il n’y a aucun tort porté aux personnes qui procèdent à des dépôts dans une banque, l’interdiction du "riba" ne s’applique pas aux dépôts en banque". Des raisonnements similaires s’appliquent aux divers autres aspects des opérations bancaires.

Quand on limite le domaine du "riba" à celui de l’usure, comme le font ces juristes islamiques éminents, la banque moderne n’est plus concernée par le "riba", puisqu'elle ne se livre pas à l’usure. Et c’est exactement cela le raisonnement marocain en la matière, par exemple.

La banque islamique est plus chère

Quant à la proposition selon laquelle les activités des banques islamiques n’incorporent pas d’intérêt, elle soulève un débat de fond. D’après certains, ces banques se contenteraient, dans certains cas, de procéder à des manipulations sémantiques, substituant un mot à un autre ("loyer" au lieu d’"intérêt" par exemple) ou introduisant des étapes multiples dans une procédure (rédaction de deux contrats au lieu d’un seul), pour atteindre leurs buts lucratifs, tout en respectant, en apparence, les stipulations de la charia. Cela ferait partie des "hiyals" (ruses juridiques) dans lesquelles les théologiens musulmans sont passés maîtres, au cours des siècles.

Ainsi, par exemple, un musulman habitant aux Etats-Unis, et cherchant à acheter un logement en utilisant un crédit bancaire, s’est adressé simultanément à une banque américaine conventionnelle et à une banque islamique opérant aux Etats-Unis pour obtenir un devis au sujet du coût global de l’opération. A sa grande surprise, le devis de la banque islamique était plus élevé que celui de la banque conventionnelle américaine. Sur Internet, il s’est adressé à un site islamique pour essayer d’obtenir une explication.

Un théologien renommé lui a répondu en lui disant que cela s’expliquait par le fait qu’il y avait encore peu de banques islamiques opérant aux Etats-Unis, d’où les devis élevés de ces dernières. Mais, continuait-il, la situation ne manquera pas de s’améliorer à l’avenir, quand il y aura suffisamment de banques islamiques en activité sur le territoire américain pour les obliger à baisser le prix de leurs prestations du fait de la concurrence.

La question que le théologien n’a pas abordé dans sa réponse, et qui est pourtant importante, est la suivante: "Si le devis de la banque islamique qui n’applique pas d’intérêt est supérieur à celui de la banque conventionnelle qui en applique un, quel est l’avantage pour le consommateur qu’une banque n’applique pas le taux d’intérêt assimilé au "riba", si elle lui fait payer des commissions et des frais d’un montant supérieur à celui qu’impliquent le taux d’intérêt et les frais des banques conventionnelles?"

Il faut bien le constater, le prêt sans intérêt de la banque islamique lui revient plus cher (ou dans le meilleur des cas aussi cher) que le prêt avec intérêt de la banque conventionnelle. Ce n’est certainement pas l’objectif recherché par l’islam, quand il dénonce la pratique du "riba".

 

*Cet article nous a été adressé par l’auteur. L’original a été publié par le site Oumma

**Ijtihad, c'est le fait de fournir un effort afin d’en extraire l’avis juridique à partir des textes révélés.

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Le 9 janvier 2017 à 12h31

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