img_pub
Rubriques

La Banque mondiale et le retour de l'État dans un monde fragmenté

Allons-nous vers la fin du Consensus de Washington ? Le dernier rapport de la Banque mondiale sur la politique industrielle relance le débat. Longtemps défenseure du libre-échange, des privatisations et d'un État minimal, l'institution plaide désormais pour un État stratège, capable d'accompagner le développement industriel.

Le 30 juin 2026 à 14h10

En publiant en mars dernier un rapport intitulé "Industrial Policy for Development: Approaches in the 21st Century", la Banque mondiale a surpris plus d'un observateur. L'institution de Washington, qui a longtemps plaidé en faveur de la libéralisation des économies, des privatisations et de la réduction du rôle économique de l'État, semble aujourd'hui redécouvrir les vertus de l'intervention publique et de la politique industrielle.

L'image utilisée par certains commentateurs est particulièrement parlante : un tel revirement serait un peu comme si le gouvernement américain annonçait soudain qu'il n'y a finalement aucun problème avec le cholestérol et les matières grasses, reconnaissant ainsi des décennies de conseils nutritionnels mal avisés.

La formule est volontairement provocatrice, mais elle traduit bien la surprise suscitée par le nouveau discours de la Banque mondiale. Pour autant, il serait simpliste d'y voir un reniement doctrinal. En réalité, ce n'est pas la Banque mondiale qui change le monde ; c'est le monde qui change la Banque mondiale.

Le monde a changé

Pendant près de quatre décennies, le paradigme dominant reposait sur quelques principes simples : ouverture commerciale, déréglementation, discipline budgétaire, privatisations et confiance dans la capacité des marchés à allouer efficacement les ressources. Ce corpus de recommandations, connu sous le nom de "Consensus de Washington", a largement inspiré les politiques économiques de nombreux pays en développement.

Aujourd'hui, ce consensus atteint ses limites. Non parce que l'économie de marché aurait échoué, mais parce que le contexte international qui l'a portée a profondément changé.

La pandémie de Covid-19, les ruptures des chaînes d'approvisionnement, la guerre en Ukraine, les tensions commerciales et énergétiques, la compétition technologique et la montée des rivalités géopolitiques ont remis au premier plan des notions que l'on croyait reléguées au passé : souveraineté économique, autonomie stratégique, résilience et politique industrielle.

La mondialisation n'est pas en train de disparaître. Elle change de nature. Nous passons progressivement d'une mondialisation dominée par la recherche de l'efficacité économique à une mondialisation où la sécurité, la résilience, la maîtrise des technologies et la souveraineté deviennent des objectifs tout aussi importants.

La rivalité entre les États-Unis et la Chine illustre parfaitement cette mutation. L'économie est redevenue un instrument de puissance. Les semi-conducteurs, les terres rares, l'intelligence artificielle, les batteries et les technologies vertes sont désormais au cœur de la compétition stratégique.

Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche ne fait qu'accélérer une évolution déjà engagée. Les politiques de relocalisation industrielle, les droits de douane, les restrictions technologiques et les subventions massives montrent que la première puissance mondiale privilégie désormais la sécurité économique autant que l'efficacité des marchés.

L'affirmation du Sud global participe également à cette recomposition du monde. L'élargissement des BRICS, la diversification des partenariats économiques et financiers, ainsi que l'émergence de nouvelles institutions de financement du développement, témoignent de l'entrée dans un monde plus multipolaire.

 Le renversement des rôles

Cette évolution n'est pas sans précédent historique. Au XIXᵉ siècle, la Grande-Bretagne, devenue la première puissance du monde grâce à la révolution industrielle, était le principal chantre du libre-échange, donnant aux théories de Ricardo une portée quasi universelle. Après la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis, forts de leur suprématie industrielle, technologique et financière, ont pris le relais en faisant de l'ouverture des marchés le fondement du nouvel ordre économique international.

La Chine, quant à elle, a largement bénéficié de son adhésion à l'Organisation mondiale du commerce et de la "mondialisation heureuse". En quelques décennies, elle est devenue la première puissance manufacturière de la planète et domine aujourd'hui plusieurs industries stratégiques, de la construction navale aux batteries, en passant par les panneaux solaires et les véhicules électriques.

Le renversement est saisissant : l'Amérique se protège tandis que la Chine se pose en défenseur du libre-échange. Ce renversement n'a pourtant rien d'anecdotique. Il révèle une constante de l'histoire économique : les puissances dominantes défendent volontiers l'ouverture lorsqu'elle conforte leur position ; elles redécouvrent les vertus de la protection lorsque cette position est contestée.

Cette controverse est ancienne. Dès le XIXᵉ siècle, l'économiste allemand Friedrich List reprochait à la Grande-Bretagne de prêcher le libre-échange après avoir construit sa puissance industrielle derrière des protections douanières. Plus d'un siècle plus tard, l'économiste sud-coréen Ha-Joon Chang reprendra cette idée en accusant les pays développés de vouloir "retirer l'échelle" après être montés sur le toit.

 Ni tout-marché, ni tout-État

C'est dans ce nouveau contexte qu'il faut comprendre le rapport de la Banque mondiale. L'institution ne prône ni le retour au dirigisme économique ni l'abandon de l'économie de marché. Elle plaide plutôt pour un État plus compétent, capable de définir une vision stratégique, de soutenir l'innovation, d'investir dans le capital humain et de créer un environnement favorable à l'initiative privée.

Le véritable débat n'oppose donc plus les partisans du "tout-marché" à ceux du "tout-État". L'expérience internationale montre qu'aucun pays ne s'est développé durablement grâce au seul marché. Mais elle montre également qu'aucun n'a prospéré durablement sous l'effet exclusif de l'intervention publique. Les réussites les plus remarquables reposent sur une complémentarité intelligente entre un État stratège et un secteur privé dynamique.

Le marché est irremplaçable pour créer efficacement les richesses, stimuler l'innovation et répondre aux besoins des consommateurs. L'État est tout aussi indispensable pour investir dans l'éducation, la santé, la recherche, les infrastructures, garantir une concurrence loyale et préparer l'avenir.

Le défi marocain

Cette réflexion concerne directement le Maroc. Les orientations engagées depuis deux décennies en matière de politique industrielle, de transition énergétique, de protection sociale, de souveraineté alimentaire et de diversification des partenariats internationaux s'inscrivent dans une évolution plus générale de la pensée économique mondiale.

Pour autant, le véritable défi ne réside pas dans l'accroissement de l'intervention publique. Un État stratège ne se décrète pas. Il se construit. Sa crédibilité repose sur la qualité de ses institutions, l'efficacité de son administration, la compétence de son capital humain et sa capacité à évaluer les politiques publiques.

L'histoire semble ainsi nous rappeler une vérité simple : l'État ne peut pas tout faire et le marché ne peut pas tout réguler. Entre ces deux extrêmes se trouve une voie plus exigeante, mais infiniment plus féconde : celle d'une complémentarité intelligente entre la puissance publique et l'initiative privée.

Le rapport de la Banque mondiale publié en mars dernier n'annonce donc pas seulement le retour de l'État. Il consacre peut-être l'entrée dans une nouvelle époque où la puissance, la souveraineté et la résilience redessinent les règles de l'économie mondiale. Pour les pays comme le Maroc, le défi n'est ni de choisir l'État contre le marché ni le marché contre l'État. Il est de bâtir des institutions capables de faire travailler intelligemment l'un avec l'autre au service de la souveraineté, de la compétitivité et du bien-être de la population.

Par
Le 30 juin 2026 à 14h10

à lire aussi

Bourse de Casablanca : les minières sauvent un semestre marqué par la correction du marché (bilan)
Actus

Article : Bourse de Casablanca : les minières sauvent un semestre marqué par la correction du marché (bilan)

Après un semestre marqué par une correction du marché, quelles valeurs ont résisté ? Quels secteurs ont tiré leur épingle du jeu ? Et où les investisseurs ont-ils concentré leurs échanges ? Voici le bilan des six premiers mois de 2026 à la Bourse de Casablanca à travers les principales performances de la cote.

Textile : le déficit de main-d’œuvre dans la confection pèse sur les exportations
Textiles

Article : Textile : le déficit de main-d’œuvre dans la confection pèse sur les exportations

Les exportations textiles reculent de 9,1% à fin mai 2026, une baisse que les perturbations logistiques du premier trimestre ne suffisent plus à expliquer. L’aggravation de la baisse en avril et mai montre que le problème dépasse désormais le seul facteur logistique. La cause principale est aujourd’hui le déficit de main-d’œuvre, qui pèse directement sur la production, les délais de livraison et la capacité des entreprises à honorer leurs commandes.

Traitement de l'eau. Le britannique Hydro Industries s'implante au Maroc avec Hydro Services Morocco
BUSINESS

Article : Traitement de l'eau. Le britannique Hydro Industries s'implante au Maroc avec Hydro Services Morocco

Le britannique Hydro Industries Limited s’implante au Maroc avec la création de Hydro Services Morocco, une SAS au capital de 1 MDH dédiée aux métiers du traitement de l’eau, de l’assainissement et du dessalement.

Le Maroc face au choix du Rafale : les clés d'un arbitrage géopolitique contre le tout-américain
Defense

Article : Le Maroc face au choix du Rafale : les clés d'un arbitrage géopolitique contre le tout-américain

Si la volonté d'éviter une dépendance exclusive envers les États-Unis est réelle, l'équation budgétaire et le défi du nombre face à la flotte d'Alger imposent un examen attentif des réalités du terrain.

Maroc-Chine : en attendant le Sahara, la relation bilatérale économique s'accélère
NATION

Article : Maroc-Chine : en attendant le Sahara, la relation bilatérale économique s'accélère

Dix ans après l'établissement d’un partenariat stratégique entre Rabat et Pékin au cours de la visite royale en Chine en 2016, l’ambassadrice chinoise au Maroc a célébré cet événement en déclarant que les relations économiques bilatérales ont connu une progression exceptionnelle. Si les perspectives industrielles et touristiques apparaissent plus que prometteuses, la question d'une éventuelle reconnaissance chinoise de la marocanité du Sahara au Conseil de sécurité de l'ONU demeure toujours entourée de précautions diplomatiques. Explications.

IDE : le flux net progresse de 41,8% à fin mai 2026
Quoi de neuf

Article : IDE : le flux net progresse de 41,8% à fin mai 2026

Les investissements directs étrangers (IDE) au Maroc poursuivent leur progression à fin mai 2026. Porté par une hausse des recettes et un recul des dépenses, leur flux net atteint 23.319 MDH, en hausse de 41,8% par rapport à la même période de 2025. Dans le même temps, les investissements directs marocains à l’étranger (IDME) enregistrent également une nette progression.

Médias24 est un journal économique marocain en ligne qui fournit des informations orientées business, marchés, data et analyses économiques. Retrouvez en direct et en temps réel, en photos et en vidéos, toute l’actualité économique, politique, sociale, et culturelle au Maroc avec Médias24

Notre journal s’engage à vous livrer une information précise, originale et sans parti-pris vis à vis des opérateurs.

Toute l'actualité