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Loubna Serraj

Consultante

Jurez-vous de dire la vérité, toute la vérité et rien que la vérité? Si je dis oui, la croirez-vous?

Le 27 avril 2017 à 14h50

S’il est un mot qui devrait être unanimement plébiscité par tous et toutes, c’est bien celui de Vérité. Elémentaire, mon Cher Watson! La Vérité est l’ultime raison d’être de toute enquête, de toute quête et toute requête d’informations. Elle apaise les esprits tourmentés, apporte la lumière et met au cachot le vilain menteur/coupable. 

“Mais que me répondrait votre incrédulité, si je vous faisais voir qu'on vous dit vérité?“[1]

En d’autres termes, la Vérité est-elle toujours aussi importante, voire aussi suprématiste pour tout un chacun? Une fois que la Vérité éclate, les séquelles engendrées par le mensonge ou la manipulation s’effacent-elles, comme par un coup de baguette magique, dans nos esprits censés être ceux d’êtres rationnels sans pour autant être rationalistes?

Il semblerait bien que non!

 

Donald Trump – peut-on parler de sujet évoquant la vérité sans parler du nouveau président des Etats-Unis! – est l’exemple vivant du deuxième rang auquel est reléguée la Vérité.

En mars 2011 (déjà!), il affirme que Barack Obama n’est pas né aux Etats-Unis, que son élection est, de fait, illégitime et qu’il devrait montrer son acte de naissance. Dont acte. La Maison Blanche publie le document en question en avril 2011. Mais Donald Trump ne s’arrêtera pas pour si peu! La suite des événements le prouve…

Depuis janvier dernier, le tout nouveau président des Etats-Unis prend toutes les libertés pour multiplier mensonges et approximations. Citons pêle-mêle: le massacre du Bowling Green, l’attaque d’Atlanta, l’attentat en Suède ou encore les personnes ayant assisté à son investiture; 1,5 million selon lui alors que les agences fédérales et locales ont estimé entre 700.000 et 900.000. Ce joli florilège n’est que la continuité de toute une campagne électorale où de nombreuses fausses informations ont circulé.

Mais voilà, nous vivons une époque où le mensonge se pare d’un autre verbatim, celui de réalité alternative[2] qui est elle-même nourrie de fake news. Si cette expression a été tournée en dérision par Twitter où le hashtag #alternativefacts a été fort inspirant, elle n’en demeure pas moins révélatrice de quelque chose de plus profond qu’une simple punchline.

 

Qu’importe la Vérité si on peut lui rétorquer, d’un revers de main, une réalité alternative.

Qu’importe la Vérité si on peut jeter le discrédit sur l’ensemble des médias dits traditionnels en arguant qu’il y a forcément complot et qu’ “On nous cache tout. On nous dit rien. Plus on apprend. Plus on ne sait rien. On nous informe vraiment sur rien“ comme le chantait Jacques Dutronc en 1967 déjà! Un visionnaire? A moins que le complot n’ait déjà commencé à cette date… Une machination de l’Oncle Trump à tous les coups!  (Alerte Ironie)

 

Loin de moi l’idée de vouloir rejeter la responsabilité de la distorsion de la Vérité à Donald Trump particulièrement ou, plus généralement, aux hommes et aux femmes politiques. Eux si enclins à être dans la transparence et dans la clarté du discours sans langue de bois ni tentative de faire le coup de l’anguille…  (Alerte Ironie bis)

Parce que dans le domaine de la Vérité, il y a aussi ce qu’on en fait une fois que nous la connaissons! Et ici, ce ne sont pas les hommes et les femmes politiques qui tiennent le premier rôle mais nous, citoyens, que nous soyons électeurs… ou non!

Prenons un exemple plus près de chez nous que les USA.

En novembre dernier, tout le Maroc a été choqué par la mort tragique d’un marchand de poissons dans la ville d’Al Hoceima, Mouhcine Fikri a été broyé dans une benne par accident. C’est ce que démontre l’enquête ainsi que plusieurs témoignages et vidéos recueillis sur place. Dans un contexte déjà marqué par un fort sentiment de mépris ressenti par la population de la région vis-à-vis des pouvoirs publics, la colère et la rage prennent le pas; certaines personnes allant jusqu’à jurer avoir entendu un responsable sécuritaire crier «Broie-le» sommant ainsi le conducteur d’actionner la benne.

Les résultats de l’enquête effaceront-ils la conviction dont sont aujourd’hui encore animés certains quant au fait qu’il s’agisse d’un meurtre commandité? Non. Nombreux sont ceux et celles qui tiennent mordicus à cette version même fausse. Et face à la Vérité (des témoignages, des vidéos, de l’enquête…), ils rétorquent «Oui, mais ça aurait pu se passer ainsi!». Car le terreau fertile, celui de revendications sociales et économiques légitimes, est bien là, celui d’un sentiment de hogra également.

 

Après la réalité alternative, bienvenue dans le monde de la réalité conditionnelle.

On n’arrête pas le progrès!

L’histoire semble se répéter récemment avec la mort d’une fillette, Idya Fakhreddine, faute de prise en charge rapide par le système hospitalier. L’enquête est en cours mais «DES vérités» circulent déjà… Les journaux, comme Le Figaro en France, ont évoqué une «vive émotion dans le royaume et l’indignation des réseaux sociaux et dans la presse marocaine».  

On en parle un peu des réseaux sociaux?

Parce que c’est un peu comme Donald Trump… Qui dit Vérité, dit Réseaux sociaux!  

D’après un baromètre du Pew Research Center aux Etats-Unis, et publié en mai 2016, sur les 67% d’américains utilisant Facebook, 44% d’entre eux en font leur source d’informations.

Sans prétendre extrapoler ce chiffre à tous les pays du monde, on pourrait raisonnablement le considérer comme une tendance d’usage. Mais voilà, il est, presque (sic), de notoriété publique que la vérité n’émane pas de Facebook comme des autres réseaux sociaux… Par essence, une information diffusée par une personne lambda, n’est crédible que si elle est vérifiée. 

En théorie… Et comme on dit souvent ‘un jour, j’irai vivre en théorie. Car en théorie, tout se passe bien’!

En mars 2017, le journal français Libération et LinkInfluence, une start-up spécialisée dans l’analyse du web social (réseaux sociaux, sites traditionnels, blogs, forums…), ont placé sous observation une cinquantaine de pages Facebook.

Le titre de l’article est pour le peu explicite “Facebook, un mois dans la machine à infos“. La principale conclusion pourrait être que les médias dits traditionnels ne viennent pas en tête de classement en termes de viralité; autrement dit dans les partages sur le réseau social.

La viralité semble favorisée par la nature engagée, polémique, dénonciatrice, partisane ou militante des publications. L’exigence de neutralité et d’équilibre, normalement à la base des pratiques journalistiques des médias classiques paraît être à leur désavantage sur la plateforme“, selon cet article.

Ou quand la Vérité devient secondaire…

… donnant ainsi naissance au mot de l’année 2016, selon le dictionnaire britannique Oxford; celui de "Post-Vérité" (Post-Truth)! Mais que veut donc dire cet O.V.N.I (Objet Vocable Non Identifié)?

Il s’agit en fait, toujours selon le même support, “d’un adjectif qui fait référence à des circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence pour modeler l’opinion publique que les appels à l’émotion et aux opinions personnelles“. Il ajoute que “son émergence dans le langage a été alimentée par la montée en puissance des réseaux sociaux en tant que source d’information et la méfiance croissante vis-à-vis des faits présentés par l’establishment“.

En 2016, le terme de Post-vérité est devenu un “pilier du commentaire politique“ et son usage a augmenté de 2000% par rapport à l’année précédente.

Elle n’est pas belle la Vérité? Au temps pour moi, la Post-Vérité!

 

En février dernier, selon le professeur de sociologie Gérald Bronner, préférant le terme de “démocratie des crédules“ à celui de Post-Vérité, “Il ne faut pas croire que nous sommes devenus tout à coup indifférents à la vérité par l’effet d’une quelconque mutation… Le développement d’Internet (ainsi que des réseaux sociaux) qui nous donne accès à une information pléthorique et dérégulée, ne nous a pas transformés. Il révèle simplement un secret de polichinelle… c’est notre médiocrité commune, notre avarice intellectuelle et cognitive, notre disposition à la crédulité.

 

Et voilà, tout ça pour se faire traiter de sombres crédules, prêts à avaler n’importe quelle couleuvre que l’on veut bien nous servir! Cela valait bien la peine d’élucubrer autant!

 

Blague à part, il est vrai qu’au lieu d’incriminer le moyen (réseau social, internet…), l’émetteur (politique, entreprise…) ou encore le canal (médias…), il semblerait bien que, un peu comme Alice au Pays des Merveilles, nous nous amusions plus sous l’effet de champignons magiques que de voir la Vérité; non, pas alternative ni conditionnelle ni Post… juste la Vérité.

Sauf qu’à force d’asséner des coups à la Vérité, elle devient visiblement accessoire et, perdant de sa superbe, ne suit plus le rythme fou des clics, des partages, des rumeurs et de la “réinformation“; un autre terme pour  le fameux ‘ne les croyez pas eux, croyez-nous nous ! puisqu’on vous le dit’.

 

Il y a plus d’un siècle, Henry David Thoreau[3] a dit : “Dites ce que vous avez à dire et non ce que vous devez dire. N’importe quelle vérité vaut mieux que faire semblant“.

Aurait-il eu la même citation s’il avait connu l’ère de la Post-Vérité où faux-semblants et fake news priment?

Une question qui vaut son pesant de… Vérité!



[1]Citation de la pièce de théâtre « Tartuffe ou l’Imposteur » de Molière (Acte IV – Scène 3) datant de 1667

[2]Le terme de ‘alternative fact’ a été utilisé pour la 1ère fois par Kellyanne Conway, conseillère de Donald Trump en Janvier 2017

[3]Philosophe, naturaliste et poète américain (1817 – 1862). Son essai « La désobéissance civile » a inspiré des actions collectives menées par Gandhi et par Martin Luther King contre la ségrégation raciale

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Le 27 avril 2017 à 14h50

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