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Hamid Ben Elafdil

Chef d'entreprise

Charte de l'investissement : attirer ne suffit pas, encore faut-il rendre productif

Un récent rapport de la Banque mondiale sur les villes de la région MENA éclaire un angle mort de notre politique d'investissement : nous avons appris à subventionner la localisation des capitaux, pas la productivité des territoires qui les accueillent.

Le 3 juillet 2026 à 13h58

Le Maroc a fait de l'investissement le moteur assumé de sa relance. La loi-cadre 03-22 formant Charte de l'investissement, entrée en vigueur en 2023, ambitionne de mobiliser 550 milliards de DH d'investissement privé et 500.000 emplois durables à l'horizon 2026, et d'inverser d'ici 2035 un ratio historiquement déséquilibré où le public pèse encore les deux tiers de l'investissement national. C'est un cap clair, et un instrument à la hauteur du cap.

Un rapport publié cette année par la Banque mondiale, Cities that Work: Realizing the Jobs Potential of MENA's Cities, invite pourtant à regarder cette politique sous un autre angle. Non plus du côté des capitaux que l'on attire, mais du côté des villes qui doivent les transformer en emplois. Et de ce côté-là, l'équation marocaine est moins aboutie qu'il n'y paraît.

Attirer : un métier que le Maroc a appris

Disons-le d'emblée : la Charte est une réussite de conception. Là où le texte de 1996 reposait presque exclusivement sur des exonérations fiscales uniformes, la nouvelle architecture introduit des primes directes cumulables ; jusqu'à 30% du montant primable ; modulées selon l'emploi créé, l'intégration locale, la dimension genre, la durabilité et la montée en gamme technologique. Elle territorialise l'incitation, avec une prime bonifiée pour les provinces les moins favorisées. Elle déconcentre la décision, en confiant aux Centres régionaux d'investissement l'approbation des conventions en deçà de 250 millions de DH.

Pour avoir dirigé successivement le CRI de Casablanca puis l'AMDIE, je mesure le chemin parcouru. Attirer un investisseur, structurer une convention, mobiliser tous les acteurs concernés : le Maroc maîtrise désormais cette grammaire, et la région nous l'envie. Mais attirer n'est que la moitié du travail.

L'autre équation : la productivité, pas seulement le flux

Le rapport de la Banque mondiale mesure la performance des villes de la région à l'aune de leur écart à la "frontière mondiale de productivité" : la performance maximale atteinte par les villes de taille comparable dans le monde. Le Maghreb s'y situe à environ 16% de cette frontière, mieux que l'Amérique latine, mais avec une marge de progression considérable.

Son enseignement central est contre-intuitif : en MENA, la densité urbaine ne produit pas mécaniquement de la productivité. Là où l'infrastructure, le foncier et les services ne suivent pas le rythme de la population, la densité se retourne contre l'économie ; le rapport parle d'"agglomérations stériles". À l'inverse, ce sont les villes ouvertes sur les marchés extérieurs, connectées aux grands actifs logistiques, spécialisées dans les biens et services échangeables qui s'approchent de la frontière. La productivité urbaine ne se décrète pas par la taille ; elle se construit par la connectivité et la qualité de l'écosystème.

Le paradoxe de la prime territoriale

C'est ici que le rapport interroge frontalement notre Charte. Son instrument le plus généreux ; la prime territoriale, majorée pour les provinces les moins développées ; poursuit un objectif d'équité que nul ne contestera : réduire les disparités entre les territoires du Royaume. Mais les territoires que cette prime cible en priorité sont souvent, précisément, les villes de l'intérieur les moins connectées aux marchés ; donc, selon la grille de la Banque mondiale, celles qui sont structurellement les plus éloignées de la frontière de productivité.

Le risque est alors clair : subventionner l'implantation d'un projet dans une ville sous-équipée, sans traiter au préalable son déficit de densité productive et de connectivité, c'est financer un investissement qui pourrait ne jamais "prendre". Un coût budgétaire sans le dividende d'emplois attendu. La prime territoriale traite un symptôme ; le déficit d'attractivité ; sans toujours traiter la cause : le déficit de productivité urbaine. À titre d'illustration, la même grille suggère qu'au Maroc la ville la plus proche de la frontière ne serait pas nécessairement la capitale économique, mais un pôle industriel ouvert sur l'extérieur comme Tanger ; hypothèse que seule une mesure fine confirmerait, et sur laquelle je reviendrai.

Le chaînon manquant

Attirer un investissement et le faire réussir sur un territoire sont deux métiers distincts. L'incitation fiscale amène l'investisseur à la porte ; c'est l'écosystème urbain ; foncier viabilisé, transport fluide, énergie fiable, bassin de talents, services de qualité ; qui le fait rester et embaucher. La Charte excelle sur le premier registre. Le pays demeure fragile sur le second, qui ne relève pas de l'État central mais des villes.

Or il manque, entre les deux, un chaînon : la gouvernance métropolitaine. La productivité se joue à l'échelle du bassin d'emploi fonctionnel ; cette aire réelle où vivent, se déplacent et travaillent les actifs d'une agglomération. Au Maroc, ce bassin ne coïncide avec aucun périmètre administratif : ni la commune, ni la préfecture, ni même la région. Nous pilotons l'incitation à l'investissement à l'échelle nationale, et l'investissement urbain à une échelle qui n'existe pas. Le résultat est une politique d'attraction sans politique de productivité qui la prolonge.

Mesurer, enfin, ce qui compte

La Charte a eu l'intelligence d'instituer un Observatoire de l'investissement. Qu'il aille au bout de sa promesse : mesurer non seulement les dirhams engagés et les emplois promis, mais la productivité effectivement créée par territoire. Le Maroc, qui a mené, en 2024, un recensement à imagerie satellitaire de haute résolution, dispose des moyens de produire son propre indice d'écart à la frontière urbaine ; plutôt que de se découvrir agrégé au "Maghreb" dans un rapport de Washington.

Piloter l'investissement sans mesurer la productivité urbaine qu'il génère, c'est accélérer sans tableau de bord. Nous avons construit un excellent moteur d'attraction. Il nous reste à construire l'instrument qui dira s'il produit vraiment ce que nous en attendons : des villes qui travaillent, et des emplois qui durent.

Hamid Ben Elafdil, ancien directeur général du Centre régional d'investissement du Grand Casablanca et de l'Agence marocaine de développement des investissements et des exportations (AMDIE).

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Le 3 juillet 2026 à 13h58

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