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Ce que la guerre en Ukraine signifie pour l'Europe

Malgré l’arrivée du printemps en Europe, le continent semble connaître un retour aux heures les plus glacées de la guerre froide. L’invasion russe en Ukraine a en effet mis fin non seulement à une longue période de paix en Europe, mais également à l’ordre européen de sécurité sur lequel reposait cette paix.

Le 11 mai 2022 à 16h04

BERLIN – Cette fin n’est évidemment pas survenue soudainement. Près de huit ans avant de déployer plusieurs dizaines de milliers de soldats en Ukraine le 24 février dernier, la Russie avait annexé la Crimée, et entamé une guerre de l’ombre dans la région du Donbass. Depuis, les populations combattaient et mourraient déjà dans la violence en Ukraine de l’Est, pendant que le monde observait, et que le Kremlin s’efforçait de démembrer un État souverain en amputant plusieurs de ses provinces.

Depuis 2014, le cadre européen de paix n’existe plus que sur le papier, fondé sur les vœux pieux des Européens de l’Ouest quant aux intentions politiques de la Russie. L’ordre européen précédent, qui reposait sur l’intégrité absolue des frontières, se trouve remplacé par une forme plus ancienne de politique des grandes puissances européennes, dans laquelle la force est employée pour revendiquer unilatéralement certaines zones d’influence. C’est ainsi qu’une nouvelle grande guerre fait son retour en Europe, prenant par surprise les Européens sur le plan politique, militaire, et par-dessus tout psychologique.

Si nul ne sait quand ni comment la guerre d’agression ordonnée par le président russe Vladimir Poutine prendra fin, ce retour à une politique des puissances d’hier rend possibles trois scénarios. Dans le premier, la Russie parviendrait à faire disparaître l’Ukraine en tant qu’État souverain et indépendant. Ceci soulèverait d’immédiates interrogations existentielles pour les pays voisins, non seulement pour la Moldavie et la Géorgie, mais également pour des États membres de l’OTAN tels que la Pologne et les pays baltes. Si l’OTAN se retrouvait engagée dans un conflit direct avec la Russie, l’escalade de la guerre prendrait rapidement des proportions continentales. Compte tenu d’un risque accru d’affrontement nucléaire, toute l’Europe démocratique serait alors menacée.

Deuxième scénario, Poutine échouerait à soumettre l’Ukraine même après avoir usé des moyens militaires les plus destructeurs à sa disposition. L’Ukraine survivrait en tant qu’État souverain, grâce au courage de sa population, ainsi qu’aux livraisons d’armes et aides financières occidentales. L’actuel pouvoir russe demeurant toutefois en place, nous assisterions à une situation dans laquelle l’Ukraine n’aurait pas perdu, et Poutine n’aurait pas gagné.

Dans un troisième scénario, une trêve serait proclamée, sur la base d’une forme de compromis négocié. Cette option semble toutefois la moins probable à l’heure actuelle, compte tenu des atrocités commises par l’armée russe à Boutcha comme ailleurs.

Si le premier scénario apparaît certainement comme le pire d’un point de vue européen et occidental, les trois options excluent tout retour au statu quo ante bellum. La paix exige la confiance, et il est impossible d’imaginer comment la confiance pourrait être rétablie tant que Poutine demeurera au pouvoir, et tant que la Russie conservera ses penchants totalitaires.

De même, les frontières orientales de l’Europe demeureraient perpétuellement sous la menace d’altercations chaudes, froides et hybrides. Plus largement, dans le cadre de sa réponse, l’Europe serait tenue de contrer le chantage nucléaire russe, ce qui signifierait développer une stratégie de dissuasion nucléaire propre à elle-même – ce qu’elle ne possède pas actuellement sous une forme crédible.

La question nucléaire à elle seule démontre l’ampleur historique du défi actuel de l’Europe. Depuis que Poutine a ordonné sa guerre d’agression, le renforcement des capacités européennes défensives et de dissuasion sont devenues une priorité majeure. En outre, bien que ce processus doive être mené dans le contexte de l’OTAN, la présidence Donald Trump aux États-Unis a clairement fait comprendre aux Européens qu’il leur fallait se préparer à se débrouiller seuls.

Par-dessus tout, il est important que les Européens ne se bercent pas d’illusions. Maintenant que Poutine a fait voler en éclats le cadre européen de paix, la guerre et l’état d’esprit qui l’accompagne sont bel et bien de retour sur le continent. La nouvelle réalité en Europe sera faite de risques politiques constants, de courses aux armements, ainsi que du risque omniprésent de voir un conflit froid dégénérer en affrontement incandescent.

Pour l’Union européenne, des changements profonds et de grande envergure s’annoncent au-delà de ce virage historique. Poutine menaçant l’Europe militairement, l’UE doit se métamorphoser en un acteur géopolitique à la solide capacité de dissuasion, tout en préservant ses points forts traditionnels en tant que marché commun et communauté juridique. Pour conserver une avance technologique, il lui faudra soutenir bien davantage l’innovation, et renforcer sa capacité domestique en matière de hautes technologies.

Politiquement, le centre de gravité de l’UE est voué à se déplacer vers l’Est, et la relation entre l’UE et l’OTAN à devenir beaucoup plus étroite. Il en ira de même des relations entre Washington et Bruxelles. En effet, sans la puissance militaire américaine, l’Europe n’aurait probablement que peu voire pas réagi à la guerre menée par Poutine. La protection militaire américaine demeurera indispensable pour de nombreuses années encore. Or, sachant l’éventualité d’une seconde présidence Trump ou d’inspiration trumpienne, les Européens ont tout intérêt à accroître leurs propres contributions à la sécurité transatlantique.

Tout en aspirant au meilleur, l’Europe doit se préparer au pire. Peu de gens sont encore en vie qui ont connu ce que signifie le pire. Des générations entières ont eu la chance de vivre dans la paix et la prospérité. Il s’agit aujourd’hui de défendre cette Europe qui a rendu cela possible.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

© Project Syndicate 1995–2022

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Le 11 mai 2022 à 16h04

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