Ishac Diwan

Titulaire de la Chaire d'excellence Monde arabe à Paris Sciences et lettres, professeur à l'Ecole normale supérieure de Paris.

Vera Songwé

Sous-secrétaire générale des Nations Unies et secrétaire exécutive de la commission économique des Nations Unies pour l'Afrique

Alléger la dette des pays en développement et leur permettre d'agir pour le climat

Le 1 février 2024 à 9h27

Modifié 1 février 2024 à 9h55

Si les pays en développement ont eu des difficultés à gérer leurs dettes en 2023, ils vont probablement être confrontés cette année à des défis plus formidables encore. Alors que la plupart n’ont qu’un stock de dette relativement faible et ne sont pas considérés comme insolvables, beaucoup ont un besoin urgent de liquidités. Tant qu’il en sera ainsi, ils peineront, non seulement à gérer leurs dettes, mais aussi à investir dans la transition verte.

WASHINGTON/PARIS – Les économies en développement ont fait face ces dernières années à une série de chocs externes, notamment la pandémie de Covid-19, les perturbations des chaînes d’approvisionnement des denrées alimentaires et de l’énergie causées par la guerre, ou encore la hausse brutale et mondiale de l’inflation. En outre, leurs accès aux marchés financiers se sont restreints, ce qui les empêche de renouveler les prêts arrivant à maturité, comme ils auraient pu le faire en temps normal. En conséquence de quoi certains pays se sont vus contraints d’attribuer une part importante de leurs recettes fiscales et d’exportations au service de leur dette, parvenant à éviter le défaut de paiement en sacrifiant des priorités comme l’investissement dans les infrastructures, les programmes d’aide sociale et l’action climatique.

Les perspectives de ces pays ne feront probablement que s’assombrir au cours des prochaines années. Selon les estimations du Lab Finance for Development (FDL–hébergé au sein du CEPREMAP à l’École d’économie de Paris), des échéances importantes vont se présenter en 2024 et 2026 pour 20 pays à faible revenu ou à revenu intermédiaire inférieur. Quand ces pays se heurteront au "mur de la dette", leurs positions budgétaires, déjà fragiles, vont se détériorer. Ce qui n’est pas de bon augure pour l’action climatique.

Les changements climatiques ne sont pas une quelconque menace lointaine. Leurs effets se font déjà sentir dans le monde entier, et plus encore dans les économies en développement, vulnérables aux aléas du climat. Mais les sommets internationaux réunis l’année dernière pour traiter cette question n’ont envoyé qu’un message décevant : Si les économies développées se sont engagées à augmenter d’ici 2030 le financement de l’action climatique, c’est bien aujourd’hui que les responsables politiques des pays en développement se battent avec les contraintes budgétaires. Devant ces stratégies de moyen terme censées répondre à une menace de court terme, les économies en développement ou émergentes ont fait connaître leur frustration, notamment lors du Sommet pour un nouveau pacte financier mondial, qui s’est tenu à Paris, en juin dernier.

Les banques multilatérales de développement peuvent fournir à cet égard une indispensable ligne de vie. Mais il faudrait renforcer leurs capacités, et rapidement. Selon les données de la Banque mondiale, les nouveaux prêts accordés à des conditions préférentielles en 2022 par les BMD aux pays les plus pauvres de la planète étaient inférieurs aux remboursements de ces pays pour assurer le service de leur dette – dont une part non négligeable est détenue par des créanciers privés et bilatéraux. En augmentant la fuite des capitaux hors des pays en développement – induite notamment par le resserrement monétaire dans les économies avancées –, on ne fera qu’intensifier les besoins des pays à faible revenu en mal de liquidités.

Mais la question n’est pas seulement celle des capacités financières. Les BMD se sont jusqu’à présent comportées de manière pour le moins incohérente lorsqu’il s’est agi d’aider des pays en difficulté à rembourser leurs dettes. Ainsi le Kenya comme l’Éthiopie se sont-ils trouvés pressés de rembourser leurs créanciers privés et chinois, qui encaissent aujourd’hui au titre du service de la dette des sommes plus importantes que celles qu’ils décaissent au titre de nouveaux prêts. Mais seul le Kenya a reçu du Fonds monétaire international, de la Banque mondiale et d’autres institutions, une aide suffisante pour refinancer ses dettes arrivant cette année à maturation.

L’aide à l’Éthiopie, en revanche, n’a cessé de s’étioler. Moyennant quoi Addis-Abeba a récemment fait défaut sur sa dette extérieure, alors même que celle-ci ne représente que 25% de son PIB. Si la stratégie kenyane n’est pas la solution –fournir à tous les pays illiquides de tels niveaux d’aide exigerait un triplement des apports de la part des BMD–, une telle discrimination est inacceptable.

Il serait plus sensé de tenter de réduire l’écart entre difficultés à court terme induites par la dette et besoins d’investissements à long terme, en débloquant, par exemple, des apports nets pour les pays confrontés à des problèmes de liquidité. Comme l’a proposé le FDL, un accord entre débiteurs, créanciers et BMD afin de permettre aux pays concernés de rééchelonner leurs dettes parvenues à échéance –différant les maturités de cinq à dix ans –, créerait des marges de manœuvre budgétaires pour des financements "climate-friendly", assurés par les BMD.

Pour que fonctionnent de tels financements relais, les BMD devraient accélérer leurs efforts de réforme en cours et accroître substantiellement leurs financements, tandis que le FMI aiderait à gérer les risques de reconduction de la dette. Il est important que les créanciers privés et bilatéraux acceptent ce rééchelonnement. C’est pourquoi, lorsqu’on la compare à l’initiative de suspension du service de la dette telle que le G20 l’a formulée en 2020, notre proposition comporte à l’égard des créanciers du secteur privé une incitation plus forte à participer et des horizons de plus long terme.

Nous avons de bonnes raisons de penser que les créanciers pourraient être amenés à rejoindre volontairement le programme. C’est après tout dans leur intérêt de continuer à investir dans des pays solvables dont les perspectives de croissance pourraient être fortes. Personne ne tire profit de crises de la dette comme celles qui ont pris au piège la Zambie et le Sri Lanka. Dans tous les cas, les créanciers continueraient à toucher les paiements des intérêts ; chute des taux et amélioration des perspectives de croissance aidant, les débiteurs pourraient très bien, dans les années à venir faire leur retour sur les marchés financiers et reprendre les remboursements du principal.

C’est aux rassemblements internationaux à venir, comme le prochain sommet du G20 au Brésil, de constituer sur ses bases une feuille de route réaliste. Pour garantir des liquidités suffisantes, il faudra une certaine coordination logistique et financière. La coordination entre le FMI, la Banque mondiale et les banques régionales de développement est par ailleurs indispensable pour s’assurer que les investissements entrepris par les pays débiteurs soutiennent réellement la croissance verte.

Si rien n’est fait pour aider les pays confrontés à des crises de liquidités, le monde risque une vague de défauts sur la dette, avec toutes les perturbations induites ; les progrès vers la transition verte seront de surcroît gravement compromis, et les conséquences, catastrophiques pour la planète tout entière. Les relais de liquidités apportent des solutions prometteuses pour éviter d’en arriver là ; à ce titre, ils méritent un large soutien mondial.

Traduit de l’anglais par François Boisivon

© Project Syndicate 1995–2024

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