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Abdallah-Najib Refaïf

Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.

A l’Est rien de nouveau

Le 7 novembre 2022 à 16h42

Modifié 7 novembre 2022 à 16h42

Les appels récurrents lancés ça et là ont beau mettre en avant le coût économique d’un “non-Maghreb”, le gâchis en termes de PIB et autres risques de conflits, tout projet d’union du Maghreb arabe s’éloigne, s’effiloche et tombe dans l’oubli.

Une juriste et deux écrivains maghrébins -Leila Slimani, Kamel Daoud et Sana Ben Achour- ont récemment signé et publié un appel dans le quotidien français Le Monde, daté du 18 octobre, alertant sur “le gâchis que représente la non-intégration des pays du Maghreb, le risque faramineux et invisible que cela fait peser sur cette région.”

Ce n’est pas la première fois que des intellectuels de cette région s’y mettent à plusieurs pour déplorer un tel gâchis à travers des pétitions alarmistes ou des appels dénonciateurs. Ils se livrent à ce type d’exercice souvent en dehors du Maghreb et notamment dans des journaux français. Cela en dit long sur l’étendue des dégâts et le mal qu’ils dénoncent.

Certes, pour donner un plus large écho à cet appel, il est entendu qu’il vaudrait mieux le publier dans un grand journal. Mais à condition que ce grand journal soit consulté par un grand nombre de lecteurs issus de la région concernée. Est-ce le cas ? Mais peut-être que les signataires visaient surtout les décideurs, politiques et économiques, présidant aux destinées des pays concernés ; ce qui, il est vrai, a plus de sens, et, nous l’espérons, aura plus d’impact auprès de ces dirigeants.

Une coquille vide abandonnée sur les rivages dévastés d’une brève espérance

Bien avant cet appel, en 1977, le regretté Abdelkebir Khatibi avait publié, dans un numéro spécial de la revue Les temps modernes, dirigée par Jean-Paul Sartre, un long article intitulé “Le Maghreb comme horizon”. Ce numéro spécial, lui-même intitulé “Du Maghreb”, avait connu la participation d’une pléiade d’intellectuels algériens, marocains et tunisiens de différentes disciplines et horizons.

Quelques années plus tard, Khatibi allait publier “Penser le Maghreb” (Éditions Smer, 1993), qu’il considère comme le prolongement de son article et comme un accompagnement consolidé par une analyse du texte fondateur de l’Union du Maghreb arabe (UMA), signée à Marrakech le 17 février 1989. “C’est, précise-t-il dans la présentation de l’ouvrage, le rôle de l’intellectuel actif d’accompagner l’histoire de son époque tout en maintenant son droit de regard sur les évènements et les responsables.”

En effet, il est de bon ton de croire que le rôle de l’intellectuel dans la cité est d’en être la sentinelle vigilante et la conscience intraitable soutenue par la clarté d’esprit et le sens du jugement. Mais que d’appels lancés en vain par divers intellectuels de la région afin de revivifier l’esprit unificateur de l’UMA ; celui-là même empli d’espérances et de rêves qui avait soufflé ce mois de février sur Marrakech il y a près d’un demi-siècle maintenant ! Aujourd’hui, l’UMA n’est plus que ce vague et obscur acronyme qui ne dit plus rien à tout une génération, c’est-à-dire à un nouveau peuple, comme dirait Tocqueville. L’UMA, une coquille vide abandonnée sur les rivages dévastés d’une brève espérance.

“Le Maghreb n’est pas une utopie !”, insistent à chaque fois les signataires de ces appels lancés vers des cieux indifférents. Il est vrai que l’union du Maghreb n’est pas une idée neuve puisqu’elle remonte à l’Antiquité. En effet, selon des historiens, l’unité de cette aire géographique a été réalisée à deux reprises : sous le règne de Massinissa (202 -148 av. J.-C.), premier roi et unificateur de la Numidie, puis, plusieurs siècles plus tard, sous la dynastie des Almohades. Il a donc fallu attendre quelques siècles, soit l’an de grâce 1989, pour que les cinq chefs d’État de l’époque, et sous l’impulsion du défunt roi Hassan II, revisitent cette utopie et en réactivent son rêve réunificateur.

“Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde”

L’histoire a besoin de temps pour accoucher, et les jeunes générations maghrébines, de véritables récits pour y entrer. Or les temps présents et agités ne leur offrent qu’invectives, mystification et falsification de l’histoire, que les réseaux et leurs trolls amplifient et hystérisent dangereusement. Les appels récurrents lancés ça et là ont beau mettre en avant le coût économique d’un “non-Maghreb”, le gâchis en termes de PIB et autres risques de conflits, tout projet d’union de cette entité géographique s’éloigne, s’effiloche et tombe dans l’oubli.

À propos d’oubli, lorsque tel appel exhorte de “prendre les mains qui se tendent”, il omet - sans doute pour éviter le “sujet qui fâche” - de préciser qui tend la main pour amorcer une réconciliation. Mais pour user d’une citation que l’on prête à un grand auteur maghrébin, Albert Camus (même si “officiellement” on ne lui reconnaît pas encore cette qualité dans son pays natal) : “Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde”. Que Camus ait proféré ou non une telle vérité, celle-ci n’en est pas moins de circonstance et demeure frappée au coin du bon sens lorsque l’on veut bâtir sur des bases solides une véritable union et “réaliser une utopie”.

Car en définitive, si depuis 1989 aucun geste amical n’est venu de l’autre côté de la frontière orientale, c’est qu’à l’Est, il n’y a rien de nouveau. Bien sûr, d’aucuns, là-bas, continuent de lancer sournoisement le bon vieux proverbe, si souvent servi et si peu suivi : “l’union fait la force”. Mais on est en droit de leur rétorquer par ce propos du philosophe Alain : “oui, mais la force de qui ?”.

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