Cannabis à usage pharmaceutique au Maroc: Voici pourquoi c'est utopique
Au Maroc, l’exploitation du cannabis à des fins thérapeutiques est un sujet récurrent. Mais concrètement, est-ce faisable ?
La question d'une exploitation économique licite du cannabis à des fins thérapeutiques revient régulièrement. L'expression "légalisation du cannabis" est parfois utilisée. Elle n'est pas pertinente. Le cannabis en tant que tel est prohibé, y compris et surtout dans son usage pudiquement appelé "récréatif". Par contre, ce qui peut faire l'objet d'une réflexion, d'un débat ou d'un plan d'action, c'est d'extraire du cannabis une substance qui est utile sur le plan thérapeutique. Il s'agirait alors d'une entreprise à finalité pharmaceutique.
Mais cela est-il possible?
Dans cet article, les réponses du professeur Jalal Taoufik, chef du Centre national de prévention et de recherche sur l’abus des drogues, une autorité dans ce domaine. Il s'est exprimé sur le sujet lors de la présentation du dernier rapport de l’Organe international de contrôle des stupéfiants, dont il est membre.
Reclassification de certains dérivés du cannabis, une recommandation de l'OMS
A Vienne, le Maroc prend part à la 63ème session ordinaire de la commission des stupéfiants des Nations unies (ONU), qui se tient du 2 au 6 mars. Membre de cette instance onusienne, le Royaume est appelé à voter les recommandations de l'OMS (Comité d’experts de la pharmacodépendance) sur le cannabis.
Précisément, la délégation marocaine devra s’exprimer sur la reclassification de quelques composés dérivés du cannabis. Cette plante contient certaines substances (Cannabidiol) auxquelles on reconnait aujourd’hui des vertus thérapeutiques. Une donnée qui induit « la mise à jour » des tableaux établis par la convention unique sur les stupéfiants de 1961.
« Le Maroc ne s’oppose pas à ces propositions qui ont un caractère scientifique. Ce n’est pas politique. Mais le Royaume posera des questions à l’OMS sur les changements des mécanismes de contrôle qu’impliquera une telle reclassification », explique le professeur Jalal Taoufik, chef du Centre national de prévention et de recherche sur l’abus des drogues.
Parmi les recommandations, celle qui voudrait que « les préparations considérées comme du cannabidiol (CBD) pur » ne devraient pas être inscrites aux tableaux des Conventions internationales relatives au contrôle des drogues. Selon les experts de l’OMS, le cannabidiol « ne présenterait aucun problème s’il est associé à un taux maximum de 0,2% de THC. Cette deuxième substance est interdite, mais en dessous de 0,2% elle ne l’est plus », rappelle le Pr. Taoufik.
Or, des questions se posent : « Comment déterminer ce taux ? Comment savoir qu’une entreprise qui exporte ce type de produits au Maroc ne dépasse pas ce taux ? Quelles seront les techniques de contrôle, notamment au niveau des douanes ? », s’interroge le même interlocuteur, qui s’exprimait lors de la présentation du dernier rapport de l’Organe international de contrôle des stupéfiants, dont il est membre.
Production au Maroc, de nombreux obstacles
Des questions pragmatiques. Elles s’appliquent aussi à tout débat sur une éventuelle production, au Maroc, du cannabis à des fins pharmaceutiques. Le sujet est un marronnier ressassé périodiquement par certaines formations politiques.
Mais concrètement, est-ce faisable ?
La réponse suppose « une connaissance préalable de notre plante, notamment sur le plan phytologique », estime le Pr. Taoufik. Dans le cannabis, « ce qui est interdit, c’est uniquement le THC », son composé psychoactif. Toutes les autres composantes ne le sont pas. C’est le cas du cannabidiol (CBD), qui a effectivement une vertu thérapeutique (utilisé dans les cas de sclérose en plaques, épilepsie etc.). Bémol: cette « molécule ne peut être extraite de la plante qu’en étant associé à un peu de THC. C’est un fait, les deux composants sont chimiquement indissociables », explique le Professeur.
D'abord, il « faut des techniques chimiques sophistiquées pour pouvoir extraire. » Surtout, « pour un usage médicamenteux, il faut que la quantité de THC soit inférieure à 0,2% », sinon il entrerait dans le champ de l’interdiction. Sauf que le cannabis marocain est hautement concentré en tétrahydrocannabinol (THC). « Il contient plus de 20% de THC, ce qui le rend de facto incompatible avec un usage médicamenteux », tranche le Pr. Taoufik.
D’autres interrogations tiennent au marché lui-même. « Si l’on veut fabriquer un médicament à partir du cannabis, est-ce que ce produit sera moins coûteux que celui existant sur le marché mondial ? Car l’importer d’une société canadienne ou indienne peut s’avérer moins coûteux que l’extraction, qui demande des techniques hautement sophistiquées. Ensuite, ces sociétés internationales laisseront-elles une société marocaine s’installer sur le marché mondial ? », questionne l’intervenant.
Certains obstacles sont législatifs, institutionnels ou opérationnels. Un cadre légal est de mise. Pour « pouvoir commercialiser les dérivés de cannabis, il est généralement requis la mise en place d’une agence de cannabis. » De même, l’Etat doit accorder une franchise à des compagnies pharmaceutiques pour la culture du cannabis, et non l’exploitation de ce qui est cultivé. Car il faudra cultiver un cannabis à très basse teneur en THC. On parle de taux qui ne doivent pas dépasser 3% ».
Surtout, « il faut avoir établi un contrôle sur l’intégralité des champs de culture. Sachant que « nous ne parlons pas de cannabis auquel l’accès est à la base difficile. Car s’il était facilement accessible, on aurait pu l’éradiquer. Or, si on ne peut pas contrôler nos propres champs de culture, comment peut-on prétendre à une industrialisation du cannabis ? ».
Vaste programme. Et nous n’en sommes même pas à la «légalisation », amalgame courant sur ce sujet. L’exploitation industrielle et médicale ne nécessite pas une « légalisation ». Elle est autorisée mais « son importation et son exportation sont sous contrôle », rappelle l’expert. Le terme « légalisation » concerne surtout l’usage « récréatif ». Celui-ci « n’est pas conforme aux conventions internationales. De plus, une telle légalisation ne concerne que les variétés de cannabis à très faibles taux de THC. C’est comme pour un couteau, il y le sabre et il y a celui qui sert à tartiner du beurre », ironise le Pr. Taoufik, par ailleurs psychiatre directeur de l'hôpital Errazi à Salé.
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