L'IA, un emballement financier qui pose question
La prochaine entrée en Bourse hors normes du groupe américain aérospatial SpaceX est un nouvel exemple de l'emballement financier autour de la tech et de l'intelligence artificielle, qui fait flamber les indices boursiers, quitte à masquer les difficultés économiques. Jusqu'à quand ?
>Un afflux financier historique
L'IA fait l'objet d'un afflux d'investissement "inédit" dans l'histoire, explique Raphaël Gallardo, chef économiste pour la société de gestion d'actifs Carmignac.
Les dépenses dans les 12 prochains mois des 11 principales sociétés technologiques américaines équivalent à presque 3% du PIB des Etats-Unis.
Les marchés ont commencé à s'interroger en début d'année sur la rentabilité de ces investissements, ce qui avait fait peser sur la valeur boursière de ces entreprises.
Mais l'emballement a repris: l'analyse des résultats financiers récemment publiés par ces groupes montre que ces craintes "ne se sont pas concrétisées", explique Adam Sarhan, de la société financière américaine 50 Park Investments.
Des annonces de levées de fonds historiques ont renforcé l'enthousiasme.
Avec 75 milliards de dollars, l'opération de SpaceX, attendue le 12 juin et qui devrait être la plus grande introduction en Bourse jamais réalisée, est trois fois plus importante que le record du saoudien Aramco.
Suivront les fleurons américains de l'IA Anthropic, créateur du modèle Claude, et d'Open AI, fondateur de ChatGPT, déjà valorisés à environ 1.000 milliards de dollars.
>Ruée vers les semi-conducteurs
La dynamique va bien au-delà des Etats-Unis, et se diffuse à toutes les entreprises qui profitent de ces investissements, à l'image des semi-conducteurs, indispensables pour fabriquer les centres de données où sont entraînés les modèles d'IA.
En Asie, l'indice coréen Kospi flambe de près de 100% depuis janvier et ce secteur des puces "représente la moitié du marché", selon Kim Dae Jong, professeur d'économie à l'Université de Sejong.
L'action du fabricant de composants semi-conducteurs a grimpé de 200% et le groupe de puces mémoires Samsung Electronics de 170% depuis janvier.
A Taiwan, le groupe des puces électroniques TSMC, fournisseur de l'américain Nvidia, frôle désormais les 2.000 milliards de capitalisation boursière, pesant 40% de l'indice de Taipei.
Le géant des investissements dans la technologie, SoftBank, a dépassé cette semaine la première capitalisation japonaise, l'emblématique Toyota.
Et le Nasdaq des valeurs tech américaines a bénéficié d'une flambée de Micron (+250%), qui a dépassé les 1.000 milliards de valorisation, et de Intel (+200%). Même en Europe, où le secteur pèse moins lourd, STMicroelectronics flambe de 180% et l'Allemand Infineon de 110%.
>Mais la surchauffe guette
A court terme, "la probabilité" d'un retournement des cours sur les marchés "est élevée", selon Andreas Lipkow, analyste pour CMC Markets.
La concentration croissante des indices autour de quelques valeurs, dépendantes de la demande de quelques géants de la tech, pose question: "Toute baisse de la demande pourrait entraîner une chute brutale des cours boursiers", selon Kim Dae Jong.
Reste que ces "entreprises sont des machines à cash et le cycle d'investissement est l'un des plus importants de l'histoire", estime Frederik Ducrozet, responsable de la stratégie pour Pictet AM.
Toutefois, les "trois prochaines introductions" en Bourse, à savoir SpaceX, Anthropic ou OpenAI, "seront des sociétés qui ne font pas de profit", ce qui "amène à plus de prudence", tempère-t-il.
Déjà, jeudi, les investisseurs ont pris le prétexte de l'absence de relèvement des prévisions annuelles du concepteur américain de semi-conducteurs et de réseaux informatiques Broadcom pour sanctionner une partie du secteur, signe d'une fébrilité grandissante.
>L'arbre qui cache la forêt stagflationniste
L'afflux financier vers l'IA masque une économie mondiale en pleine difficulté face à la guerre au Moyen-Orient qui a fait flamber les prix de l'énergie et mène à la stagflation, entre croissance atone et montée de l'inflation.
Aux Etats-Unis, les investissements dans l'IA représentent "à eux seuls 87% de la croissance", masquant une consommation atone et des petites et moyennes entreprises en manque de financement, selon Raphael Gallardo.
La hausse des taux des principales banques centrales qui se profile cette année en raison de l'inflation pourrait enfin coûter cher à l'économie... et aux entreprises de la tech, qui empruntent de plus en plus sur les marchés pour financer leurs investissements.