La négociation sur le nucléaire iranien s'emballe, riche en rebondissements
La négociation d'un accord nucléaire historique avec l'Iran s'est emballée vendredi avec l'arrivée des ministres des grandes puissances, suivant un scénario haletant, proche de la partie de poker et riche en rebondissements.
Après des mois de discussions techniques, cette dernière séquence purement politique a été lancée par un long entretien, jeudi soir dans un palace de Vienne, entre le chef de la diplomatie américaine, John Kerry, et son homologue iranien Mohammad Javad Zarif.
Les deux hommes, dont l'entente semble de plus en plus être la clé de la négociation, se sont à nouveau réunis pendant deux heures en fin de matinée. Ils n'ont plus que quelques dizaines d'heures pour aboutir à un accord avant la date-limite de lundi 24 novembre.
M. Zarif a ensuite laissé entendre qu'il pourrait retourner à Téhéran pour des consultations. Selon les experts, cela signifiait qu'il allait demander aux plus hautes autorités leur aval sur les termes négociés avec M. Kerry.
Ce dernier a annoncé de son côté qu'il se rendrait à Paris pour s'y entretenir dans la soirée avec ses homologues européens.
- Coups de théâtre -
Mais, nouveau coup de théâtre, M. Zarif a ensuite annulé son voyage en Iran, son entourage arguant que les discussions n'étaient "pas arrivées au point" où elles pouvaient être présentées.
Et en fin d'après-midi, une source américaine a finalement annoncé un nouvel entretien entre MM. Kerry et Zarif.
Le secrétaire d'Etat américain n'a toutefois pas officiellement renoncé à son voyage en France, qui pourrait suivre cette troisième rencontre au sommet en moins de 24 heures.
Les désaccords sont aplanis sur de nombreux points entre l'Iran et les grandes puissances du "5+1" (Chine, Etats-Unis, décennieFrance, Russie, Royaume-Uni et Allemagne). Mais deux divergences majeures subsistent.
Les "5+1" veulent que la République islamique réduise fortement sa capacité d'enrichissement d'uranium, afin qu'elle soit privée durablement de la possibilité d'obtenir l'arme atomique. L'Iran veut à l'inverse conserver, et même amplifier cette capacité, dont le pays dit avoir besoin pour alimenter ses futures centrales nucléaires.
Selon des sources occidentales, l'Iran réclame par ailleurs une levée immédiate de toutes les sanctions qui lui ont été infligées au long d'une décennie de controverses sur son programme atomique.
- "Tous les ingrédients sur la table" -
Téhéran a toujours nié que ce programme ait des visées militaires, et dénonce comme une injustice les sanctions qui entravent son économie. Le "5+1" juge pour sa part irréaliste de les lever immédiatement.
Il reste "des divergences très significatives", a reconnu dans l'après-midi le ministre britannique des Affaires étrangères Philip Hammond, venu prêter main-forte à la négociation pendant quelques heures à son homologue français Laurent Fabius.
Pourtant "tous les ingrédients pour un accord sont sur la table", a assuré depuis Moscou le ministre russe Sergueï Lavrov: "Peut-être existe-t-il une tentation, à ce stade avancé des négociations, de lancer quelques idées supplémentaires afin d’obtenir un peu plus que ce dont on a besoin."
M. Fabius a invité l'Iran à "saisir l'opportunité" d'un accord. La République islamique aurait "énormément à y gagner", a renchéri M. Hammond, citant "l'accès à des montants très importants d'avoirs gelés, la capacité de commercer de nouveau librement avec le monde, et de faire redémarrer les relations avec la communauté internationale."
- La chance "très rare" d'un accord -
Un accord redonnerait du souffle à l'économie iranienne, en particulier grâce à la levée de l'embargo occidental sur le pétrole iranien. Il ouvrirait aussi la voie à une normalisation des relations entre l'Iran et l'Occident, rendant possible des coopérations, notamment dans les crises en Irak et en Syrie.
Les difficultés restant à surmonter amènent de nombreux experts à envisager un nouvel accord temporaire, faute d'entente définitive lundi 24 novembre. Mais cette formule pourrait faire le jeu de ceux qui dans les deux camps, occidental et iranien, sont opposés à un accord.
"Une possibilité comme celle que nous avons aujourd'hui est très rare", a mis en garde le négociateur russe Sergueï Riabkov. "C'est un moment crucial, et le laisser passer serait une grave erreur, avec d'assez lourdes conséquences."
A partir de janvier, les opposants républicains à Barack Obama contrôleront l'ensemble du Congrès américain, alors que jusqu'à présent, le président a eu les mains libres pour négocier sans interférence des parlementaires.
Un échec de la négociation de Vienne fragiliserait aussi le président iranien modéré Hassan Rohan, qui joue une grande partie de sa crédibilité dans le succès de cette ouverture vers les grandes puissances, menée afin de relancer l'économie iranienne en crise.