Reportage. Sidi Ifni panse ses plaies
Retour à Sidi Ifni dix jours après les inondations. La ville est très éprouvée. Outre les déblaiements, la première bataille concerne le rétablissement de l’eau potable. La distribution des aides et des dons ne s’est pas déroulée d’une manière équitable, accusent des habitants.
A l'entrée de la ville, près de la station des grands taxis, un café où les uniformes noirs à bandeaux fluorescents ont imposé, par leur nombre, le code vestimentaire des lieux.
C'est ici que les pompiers reprennent des forces avant de retourner aux travaux. "J'ai failli être emporté par l'oued alors que j'étais dans mon camion. Je ne m'en suis sorti que difficilement", raconte Mohamed, les mains croisés sur un verre de café au lait.
Venu, comme la majorité des pompiers, de la caserne de Salé pour assister les confrères locaux, il fait défiler sur son téléphone portable des photos des oueds en crue, des ponts inondés.
Un autre pompier nous rejoint, déroule l'avancement des opérations. "Le plus important, maintenant, c'est de permettre aux populations d'accéder à l'eau potable, car une partie de Sidi Ifni en est toujours privée", explique-t-il. Lui n'y participera pas. Il devra tracter, jusqu'à Rabat, un camion de pompiers bloqué dans un village avoisinant, queue-leu-leu à 60km/h. "Ne t'inquiète pas. Tu y seras pour le nouvel an", ironise Mohamed.
Un peu plus loin, quelques bulldozers nonchalants s'échinent à extraire rochers, arbres déracinés, boue et murs effondrés des passages, afin de redonner à la ville un aspect plus décent, sauver ce qui reste à sauver des routes, dont des plaques de goudron se sont détachées comme des peaux mortes.

Bulldozers écartant des décombres
Plus on remonte vers le centre-ville, plus les dégâts se font rares.
Devant le siège de la municipalité, où des étudiants tiennent un sit-in, nulle trace d'intempérie. "Certains villages sont, jusqu'à présent, inaccessibles. Les étudiants n'ont plus revu leurs proches depuis plusieurs jours", explique Khalil Daguig, vice-secrétaire général de l'AMDH Sidi Ifni.
Quelques minutes plus tard, les étudiants se retirent, avec l'espoir "que les choses s'accélérent", soupire Houssein, l'un des manifestants. "Je suis originaire de Tangarfa. Les deux routes qui y mènent sont fermées. Il faut donc dévier par Tiznit pour y accéder. 90% des maisons situées près de l'Oued se sont effondrées et certaines familles ont élu domicile dans les écoles ou chez leurs voisins. Elles attendent, avec l'espoir d’être indemnisées".
Dans son village, "des femmes enceintes ont été emmenées dans des brouettes jusqu'au siège du caïdat. Le caïd les a ensuite transportées dans sa voiture de fonction jusqu'à l’hôpital de Sidi Ifni".

Quelques étudiants se concertent devant le siège de la municipalité, après la fin du sit-in.
"Les aides? Elles n'ont pas été distribuées par les autorités. A l'entrée des villages, les semsara des élections ont guetté l'arrivée des vivres pour les distribuer eux-mêmes dans leurs circonscriptions. Des sacs ont été éventrées, certains produits en manquaient" s'indigne Houssein.
Une situation que l'AMDH avait, précédemment, dénoncée. "Les autorités locales se sont réunies avec quelques associations, avec la volonté de les laisser se charger de la distribution. Or, ce sont les autorités qui devraient distribuer les aides, maison par maison, car jusqu'à l'instant, beaucoup de familles n'ont en pas encore bénéficié", tonne Khalil Daguig, qui poursuit: "certaines associations se sont mises d'accord, avec les élus, pour commercialiser les aides. Le but? Créer une caisse de soutien aux sinistrés de la ville. Non seulement, ce n'est pas nécessaire, car les aides suffisent à tous les habitants de Sidi Ifni, mais on ne sait pas comment sera gérée cette caisse".
Arrivés à la plage, ce n'est pas une étendue de sable blond, mais des remblais, des troncs d'arbres et des détritus qui nous accueillent. Seules debout, les douches réservées aux nageurs semblent contempler, hagardes, une plage dévastée.
Les habitants des maisons situées à proximité ont enduré, le vendredi précédent, un sale après-midi. "L'eau a submergé nos maisons à hauteur de 1m50", raconte M'barek, qui a du fuir par le toit pour ne pas se noyer.
Matelas, couvertures, téléviseurs, ustensiles, tous enterrés sous une masse de boue et de troncs de laquelle certains chanceux ont pu extraire leurs objets de valeur, et seuls, car "ni la protection civile ni les officiels ne nous ont aidés. Nous nous sommes débrouillés seuls".

"Seules debout, les douches réservées aux nageurs semblent contempler, hagardes, une plage dévastée".

La plage de Sidi Ifni.
Moins chanceux était son voisin, Kaidour Hassan. Lui et son frère Hussein tenaient une épicerie qui a été totalement dévastée.
"Vendredi à 13H, l'eau a commencé à pénétrer. J'ai fui, et quand je suis retourné, ça", dit Hussein en montrant le hall d'entrée de sa maison, dans lequel on s'affaire à ressusciter un réfrigérateur de sodas.
Le jour où Mohamed Hassad et Aziz Akhannouche se sont rendus sur les lieux, il leur a exposé, sur un ton franc, la situation ainsi que les dégâts. Quelques jours plus tard, les aides sont arrivées, "et je n'ai rien perçu. Rien. Ce sont des bénévoles étrangers qui nous ont fourni des vivres".

Nettoyage du réfrigérateur de sodas de Hassan.

Hassan nettoyant un autre réfrigérateur.
Quelques mètres plus loin, ce qui ressemble à deux boîtes en ciment, éventrées. Reliques des deux pièces principales d'une maison qui accueillait trois personnes, elles disent à elles seules la vigueur des flots.
Sur le toit, un homme a dressé une table, improvisé un coussin et une banderole revendicative et s'est assis là. Pêcheur de son état, Mohamed s'est retrouvé du jour au lendemain sans domicile.
"Je suis resté bloqué à l'extérieur de la ville pendant trois jours à cause des inondations. Quand je suis retourné chez moi, voici ce que j'ai retrouvé", et de nous montrer, à moitié ensevelis dans la boue, un matelas, un téléviseur, un tapis.

La maison de Mohamed le pêcheur.

Mohamed sur le toit de sa maison.

"Je suis resté bloqué à l'extérieur de la ville pendant trois jours à cause des inondations", dit Mohamed, dont la famille loge dans un village avoisinant.
"Nous avons du faire face à deux oueds déchaînés. Le premier, c'est ce fleuve. Le second, ce sont les hommes", s'exclame H'mad.
Profitant de son absence pendant les inondations, des pillards ont subtilisé la moto dont il se servait pour aller travailler. De sa maison, autrefois située aux abords du fleuve, il ne subsiste que deux amas de poutres et de briques, séparés de deux mètres, et encadrés chacun par une porte bleue. "La première donnait sur la cour de la maison, la seconde sur l'extérieur. Vous êtes les bienvenus", ironise-t-il.

Ce qui reste de la maison de H'mad.

Partie des décombres de la maison de H'mad.

Attablés à l'extérieur, H'mad et Mohamed sirotent un thé.
"Je n'étais heureusement pas là quand l'oued s'est déchaîné vendredi. Je suis retourné samedi, et l'eau était toujours au dessus de son niveau habituel. J'essayais en vain de retrouver ma maison. Elle a été engloutie".
Revenant sur les pillages, il raconte que "quelques jours après mon retour, j'ai surpris un type en train de fouiller dans les décombres d'une maison avoisinante. M'ayant vu, il a essayé de s'esquiver. 'Vas-y, fais ce que t'as à faire', lui ai-je dit. Ce qui m'attristait le plus, c'est qu'il était accompagné par son fils. Quelle éducation lui donne-t-il ?".
Aujourd'hui, H'mad réside avec son voisin et ami Mohamed, jardinier municipal. Aucun des deux ne semble atterré par les événements, l'effondrement de la maison de H'mad, les tonnes de boue qu'il faudra sortir de la maison de Mohamed, la moto volée, les biens emportés par le fleuve.
"On s'en remettra", sourit H'mad qui, oubliant les événements, raconte que là où il n'y a que débris, palmiers arrachés, désolation, "il y avait, du temps des Espagnols, une grande avenue. A l'autre bout, une caserne militaire. Le samedi, des milliers de soldats en sortaient en rangs organisés pour aller vers la ville. Quand les appels de clairon retentissaient, c'était le désordre, tous reprenaient le chemin de la caserne en courant".

H'mad et Mohamed.

"Ici, il y avait une cuisine" indique Mohamed.
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