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ECONOMIE

Rapport Banque Mondiale: des fragilités bien réelles sous les bons chiffres

La croissance a atteint 4,9% en 2025 et le pays est passé en catégorie investissement. Le rapport de la Banque mondiale dresse toutefois un tableau plus nuancé : un marché du travail que la refonte statistique du HCP montre bien plus fragile qu'on ne le pensait et une transformation numérique inachevée.

Casablanca
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Le 26 juillet 2026 à 12h00 | Modifié 26 juillet 2026 à 12h00

L'essentiel

• La croissance du PIB a atteint 4,9% en 2025, la plus forte depuis plus de dix ans, avec une inflation contenue à 0,8% et un passage en catégorie investissement chez S&P.

• Pour 2026, la Banque mondiale table sur 4,2%. Le HCP vient pour sa part d'évaluer la croissance de cette année à 4,8%. La ministre des Finances a pour sa parti prévu 5,3%. Le conflit du Moyen Orient ampute la trajectoire de 0,8 point de croissance.

• L'inflation devrait remonter à 2,4% en 2026, sous l'effet de la flambée de l'énergie et des engrais. Le baril de Brent est projeté à environ 94 dollars. Jusqu'à fin juin, l'inflation calculée par le HCP se situe à 0,3% (douze mois glissants) ou 0,4% (inflation moyenne).

• La nouvelle enquête du HCP révèle un taux d'activité de 41,8% et une participation des femmes de 17,5%, parmi les plus faibles au monde.

• Le thème spécial porte sur une numérisation inachevée : seules 8% des entreprises utilisent un ERP. Combler l'écart pourrait relever la productivité agrégée de 10 à 15%.

• Plusieurs fragilités persistent sous les bons chiffres : recours aux cessions-bail d'actifs publics (financements dits innovants), créances en souffrance à 8,9% du crédit, transferts aux entreprises publiques.

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Les détails

Une croissance record, généralisée et bien tenue

Le message d'ouverture du rapport (*) est positif et sans ambiguïté. Avec 4,9% de croissance du PIB réel en 2025, le Maroc connaît son cycle le plus soutenu depuis plus d'une décennie. L'accélération n'est pas le fait d'un seul secteur : elle couvre l'agriculture, le tourisme, les mines, la construction et l'industrie, portée par une forte poussée de l'investissement liée aux grands chantiers d'infrastructure, dont la préparation de la Coupe du monde 2030.

Les équilibres macroéconomiques accompagnent ce mouvement. En 2025, l'inflation est restée à 0,8%, le déficit budgétaire s'est réduit à 3,5% du PIB, la dette du Trésor s'est stabilisée autour de 67% et les réserves couvrent cinq à six mois d'importations. La consécration est venue de S&P, qui a relevé la note souveraine du pays en catégorie investissement. Sur le papier, le Maroc coche toutes les cases d'une économie émergente qui tient sa trajectoire.

Le choc du Moyen-Orient rebat les cartes de 2026

La suite du rapport est plus tendue. La Banque mondiale prévoit 4,2% de croissance en 2026 donc bien mois que le HCP (4,8) ou le gouvernement (5,3). L'institution précise que sans la guerre au Moyen-Orient, le pays aurait pu approcher les 5%. Le conflit ampute la trajectoire de référence de 0,8 point de pourcentage, essentiellement par le renchérissement des importations d'énergie et les pressions sur le fret. La prévision centrale retient un baril de Brent autour de 94 dollars pour 2026, en hausse de 57% par rapport aux 60 dollars anticipés en début d'année, et une progression d'environ 38% des prix des engrais sur l'année.

Conséquence directe, l'inflation devrait remonter à 2,4% en 2026 après 0,8% en 2025 (à fin juin, elle est seulement de 0,3% ou 0,4%, respectivement en glissement annuel ou en moyenne).

Le déficit du compte courant se creuserait de 2,4% à 3,3% du PIB, et le gouvernement a dû mobiliser 20 milliards de dirhams supplémentaires pour amortir le choc, répartis entre subventions, recapitalisation d'entreprises publiques et dépenses liées aux inondations.

Le marché du travail sous un jour beaucoup plus cru

C'est probablement l'apport le plus dérangeant du rapport, et il découle d'un changement de méthode. Au premier trimestre 2026, le HCP a remplacé son ancienne Enquête nationale sur l'emploi par une Enquête sur la main-d'oeuvre alignée sur les normes de l'Organisation internationale du travail. Le résultat est une image plus précise et plus préoccupante.

Le taux d'activité ressort désormais à 41,8%, soit une vingtaine de points sous la moyenne mondiale d'environ 61%. Surtout, la participation des femmes n'est que de 17,5%, ce qui place le Maroc au 186e rang sur 195 pays selon les données de la Banque mondiale. La dimension de genre est identifiée comme le principal facteur de ce déficit d'activité. À cela s'ajoute une main-d'œuvre potentielle de 884.000 personnes, ces travailleurs découragés qui veulent un emploi mais ont cessé d'en chercher, et une sous-utilisation composite de 22,5% une fois additionnés chômage strict, sous-emploi et découragement.

La création nette d'emplois a atteint près de 193.000 postes en 2025, plus du double de 2024, et l'emploi a retrouvé son niveau d'avant la pandémie. Mais cette bonne nouvelle conjoncturelle coexiste avec une faiblesse structurelle massive : le pays n'active qu'une fraction de sa population en âge de travailler, et laisse ses femmes largement hors de l'économie formelle. Les anciens chiffres, en comptant les découragés parmi les chômeurs, surestimaient en réalité la participation.

La numérisation inachevée, un gisement de productivité négligé

Le thème spécial de l'édition s'attaque à une cause profonde du problème de productivité marocain. En s'appuyant sur une enquête menée en 2024 auprès de 1.256 entreprises et couvrant plus de 300 technologies, la Banque mondiale montre que les entreprises marocaines ont adopté les outils numériques de base, mais que moins d'une sur cinq intègre intensivement des technologies avancées dans ses opérations.

Les chiffres sont parlants. Seules 31% des entreprises utilisent des logiciels spécialisés et à peine 8% un système ERP de gestion. Et quand la technologie est là, elle est rarement utilisée à plein. Or c'est précisément l'usage intensif qui paie : les entreprises qui passent de la simple adoption à une utilisation intensive réalisent des gains de productivité pouvant atteindre 70% et une croissance de l'emploi de 10%. À l'échelle du pays, combler le fossé numérique jusqu'au niveau des pays comparables relèverait la productivité agrégée de 10 à 15%.

Le rapport insiste sur un point utile pour le débat public : le principal frein n'est pas seulement financier. Le coût arrive en tête des obstacles cités par les entreprises, mais la Banque mondiale pointe aussi un excès de confiance des dirigeants, qui surestiment le niveau numérique réel de leur entreprise, ainsi que des lacunes de gestion et de compétences. Les seules incitations à l'achat d'équipement ne suffiront donc pas : il faut agir sur la profondeur d'usage, la formation et la qualité du management.

Des fragilités bien réelles sous les bons chiffres

Le rapport se garde de tout triomphalisme et signale plusieurs points de vigilance qui nuancent la photographie budgétaire. L'assainissement des finances publiques doit une partie de ses résultats à des recettes exceptionnelles et à des opérations de cession-bail (financements innovants) sur des biens immobiliers de l'État, à hauteur de 2% du PIB en 2025. Ces ressources non récurrentes flattent le solde et pourraient conduire à surestimer la situation budgétaire sous-jacente.

Du côté bancaire, les créances en souffrance restent élevées à 8,9% du crédit total, et l'expansion rapide du financement bancaire vers les entités publiques appelle une surveillance particulière. Enfin, la trajectoire de la dette, stabilisée autour de 67% du PIB, reste conditionnée à la capacité du pays à maintenir ses recettes sans dépendre des sources exceptionnelles, à maîtriser l'élargissement de la protection sociale et à suivre de près les engagements liés aux partenariats public-privé et aux entreprises publiques.

Ce qu'il faut retenir

Le rapport dessine au fond une économie à deux vitesses de lecture. À court terme, la dynamique est solide et reconnue par les marchés, malgré le vent contraire venu du Moyen-Orient qui ramène l'inflation. À moyen terme, la croissance devrait se stabiliser autour de 4% avant de se redresser à 4,3% en 2028, avec un rééquilibrage attendu vers la consommation des ménages, dont la progression est projetée à 4,8% à l'horizon 2028.

Mais le vrai message de la Banque mondiale est structurel. Le potentiel du Maroc reste bridé par deux réserves de croissance non exploitées : une population, et d'abord des femmes, tenue à l'écart du marché du travail formel, et un tissu d'entreprises qui possède la technologie sans en tirer la productivité. Ce sont deux chantiers de long terme, moins spectaculaires qu'un taux de croissance record, mais qui décideront de la capacité du pays à consolider durablement sa dynamique.

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(*). Ce rapport de suivi de la situation économique au Maroc est intitulé: Consolider la croissance - La transformation numérique comme impulsion de productivité.

Il peut être consulté ou téléchargé ici.

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Le 26 juillet 2026 à 12h00

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