Alimentation : derrière les régimes viraux, le défi de la désinformation en santé
Alors que le ministère de la Santé lance une campagne nationale en faveur d'une alimentation équilibrée, les régimes viraux continuent de séduire des milliers de Marocains. Les endocrinologues rappellent une réalité souvent oubliée : en nutrition, il n'existe ni aliment miracle ni régime universel.
Les conseils nutritionnels diffusés sur les réseaux sociaux ne se limitent plus à la perte de poids. Ils influencent désormais les choix alimentaires de milliers de personnes, y compris celles atteintes de maladies chroniques, parfois avec des conséquences graves.
Ces derniers jours, l'influenceuse marocaine, Khadija Ederar (Khadija Bent Lbled) a raconté comment sa mère, diabétique suivie depuis plusieurs années, avait été hospitalisée en réanimation après avoir modifié son alimentation pour suivre le régime "Nidam Tayyibat", découvert sur les réseaux sociaux. Si les causes médicales précises de cette décompensation ne sont pas établies, ce témoignage a ravivé les interrogations sur les risques liés aux régimes viraux.
Cette séquence intervient alors que le ministère de la Santé et de la protection sociale vient de lancer une campagne nationale de sensibilisation à l'importance d'une alimentation équilibrée et diversifiée, sous le slogan "صحتك فـتغذيتك… نوّع ووازن". Un message qui sonne comme un rappel. En matière de nutrition, les solutions miracles n'existent pas.
Pour comprendre les enjeux, Médias24 a interrogé deux spécialistes de référence : le Pr Jamal Belkhadir, endocrinologue, diabétologue, nutritionniste et président de la Ligue marocaine de lutte contre le diabète, ainsi que la Pr Hinde Iraqi, professeure d'endocrinologie, diabétologie et nutrition à la Faculté de médecine et de pharmacie de Rabat.
Les réseaux sociaux, nouveaux prescripteurs de santé
Perdre du poids, prévenir le cancer, guérir le diabète, "nettoyer" l'organisme ou retrouver une santé optimale grâce à quelques changements alimentaires : les promesses se multiplient sur TikTok, Instagram, Facebook ou YouTube. Les témoignages personnels, souvent spectaculaires, sont partagés des centaines de milliers de fois et finissent par convaincre de nombreux internautes que quelques vidéos valent davantage qu'une consultation médicale.
Le phénomène dépasse aujourd'hui la simple tendance nutritionnelle. Il touche directement à la santé publique.
Le régime "Nidam Tayyiba", popularisé par le médecin égyptien Diaa Al-Awadi, en est l'un des exemples les plus récents. Basé sur une classification des aliments entre ceux considérés comme "bons" et ceux jugés "nocifs", il recommande l'exclusion de nombreux aliments pourtant présents dans les recommandations nutritionnelles internationales.
Si plusieurs adeptes affirment avoir retrouvé une meilleure santé, les médecins appellent à distinguer les témoignages individuels des preuves scientifiques. "Toute personne prétendant avoir découvert un régime révolutionnaire devrait pouvoir en démontrer l'efficacité dans les congrès scientifiques internationaux", rappelle le Pr Jamal Belkhadir.
De son côté, la Pr Hinde Iraqi est catégorique : "Cette théorie ne repose sur aucune preuve scientifique, que ce soit en physiologie, en nutrition ou en médecine".
Un environnement qui favorise les mauvaises habitudes
Pour le Pr Belkhadir, le succès de ces régimes s'explique aussi par l'évolution de notre mode de vie.
Nous vivons aujourd'hui dans un environnement qu'il qualifie "d'obésitogène". La sédentarité progresse, les déplacements motorisés remplacent la marche, les tâches physiques diminuent et les aliments ultra-transformés sont disponibles partout.
À cela s'ajoute une publicité omniprésente qui encourage l'absence de limitation de la consommation de produits riches en sucres, en sel ou en matières grasses. "Dire qu'il faut manger sainement est facile. Le mettre en pratique est beaucoup plus difficile", observe-t-il.
Dans ce contexte, les régimes promettant des résultats rapides apparaissent comme des solutions simples à un problème pourtant complexe.
Pourquoi ces régimes séduisent-ils autant ?
Les deux spécialistes reconnaissent que ces méthodes ne sont pas entièrement dénuées d'intérêt. C'est précisément ce qui les rend crédibles aux yeux du grand public. Réduire les aliments ultra-transformés, limiter les sucres, préparer davantage de repas à la maison, privilégier des produits bruts, apprendre à manger en fonction de la faim plutôt que par habitude. "Ces conseils sont pertinents", reconnaît la Pr Iraqi.
Le problème apparaît lorsque ces recommandations servent ensuite à justifier des interdictions alimentaires sans fondement scientifique.
Dans le cas du Nidam Tayyibat, plusieurs aliments riches sur le plan nutritionnel sont écartés : les œufs, le poulet, les produits laitiers, les légumineuses, certains légumes ou encore certains fruits. "Rien ne justifie scientifiquement ces exclusions", affirme la spécialiste.
Au contraire. Les œufs constituent une excellente source de protéines, de vitamine B12 et de choline. Les produits laitiers apportent du calcium et des protéines. Les légumineuses, comme les haricots, les fèves ou la bessara, participent au contrôle du poids, contribuent à un microbiote intestinal diversifié et en bonne santé, et réduisent le risque cardiovasculaire.
Autrement dit, le problème n'est pas de promouvoir une alimentation plus naturelle, mais de transformer cette idée en une liste arbitraire d'aliments interdits.
"Il n'y a pas de traitement miracle. Le traitement miracle est dans chaque personne : il réside dans sa discipline, dans sa compréhension de ce qu'elle doit faire, de ce qu'elle ne doit pas faire, et dans sa capacité à mettre en œuvre les priorités de sa prise en charge"
C'est probablement le message le plus important délivré par les deux médecins : il n'existe pas d'alimentation universelle. "Chaque patient est différent. Son alimentation dépend de son âge, de son activité physique, de ses antécédents médicaux, de sa génétique, de ses maladies et parfois même de ses traitements ", explique le Pr Belkhadir.
La Pr Iraqi partage la même analyse. "Lorsqu'une personne souffre d'une maladie chronique, l'objectif n'est pas de rechercher un régime miracle, mais une alimentation adaptée à son état de santé".
Diabète, obésité, hypertension, insuffisance rénale, maladies cardiovasculaires ou hépatiques : chacune de ces pathologies nécessite des recommandations spécifiques.
Pour les spécialistes, suivre le même régime parce qu'il fonctionne chez un influenceur, un proche ou un internaute revient à ignorer cette réalité médicale fondamentale.
Une alimentation équilibrée ne consiste pas à supprimer des aliments
Les deux endocrinologues rappellent que l'équilibre alimentaire repose avant tout sur la diversité.
L'organisme a besoin de glucides, de protéines, de lipides, de vitamines, de minéraux, de fibres et d'eau. "Supprimer arbitrairement une catégorie d'aliments n'a aucun fondement scientifique", insiste le Pr Belkhadir.
La Pr Iraqi décrit ce qui reste aujourd'hui le modèle recommandé.
Une assiette composée pour moitié de légumes. Un quart de protéines, qu'elles proviennent du poisson, des œufs, de la viande, de la volaille ou des légumineuses. Un quart de céréales complètes. Le repas peut être complété par un fruit, tout en limitant les boissons sucrées, les sucres ajoutés, les aliments ultra-transformés, les graisses saturées et les excès de sel. L'eau reste la boisson de référence au quotidien.
Elle rappelle également que l'alimentation n'est qu'un des piliers de la santé. L'activité physique, le sommeil, la gestion du stress, la santé mentale, les relations sociales, tous participent au maintien d'un bon équilibre métabolique.
Les malades chroniques sont les plus exposés
Chez les personnes vivant avec une maladie chronique, les conséquences d'un régime inadapté peuvent être particulièrement graves.
Le Pr Belkhadir rappelle qu'un diabète mal équilibré, une hypertension ou une maladie cardiovasculaire peuvent entraîner des complications touchant le foie, les reins, le cœur, les artères, la vision ou encore l'autonomie du patient.
La Pr Iraqi met en garde contre plusieurs tendances observées sur les réseaux sociaux. L'absence de limitation de consommation importante de sucre chez une personne diabétique peut provoquer un déséquilibre glycémique majeur, et, chez certaines personnes favoriser des complications aiguës telles qu'un syndrome hyperglycémique sévère.
Les régimes hyper-protéinés suivis sans surveillance médicale peuvent fragiliser les reins, notamment chez les personnes déjà atteintes de diabète, d'hypertension ou d'insuffisance rénale.
Une consommation excessive de sucres favorise également l'augmentation des triglycérides et la stéatose hépatique.
Pour les deux spécialistes, changer radicalement d'alimentation sans avis médical revient, dans certains cas, à modifier son traitement sans consulter son médecin.
Changer durablement plutôt que chercher un miracle
Finalement, les deux médecins rejoignent le message porté par la campagne du ministère de la Santé. La meilleure alimentation n'est pas celle qui promet des résultats spectaculaires en quelques semaines. C'est celle qu'une personne est capable d'adopter durablement.
Le Pr Belkhadir invite à revenir aux fondamentaux de la cuisine marocaine : davantage de légumes, de fruits, de tajines, de pain traditionnel, des portions adaptées et une activité physique régulière.
La Pr Iraqi insiste, elle, sur la progressivité. "Il ne faut pas chercher la perfection. On peut profiter occasionnellement d'un repas de fête ou d'un dessert. L'important est de construire des habitudes durables".
Car derrière chaque régime viral se cache souvent une promesse séduisante : celle d'une solution unique capable de convenir à tous.
Or, c'est précisément cette idée que réfutent les spécialistes. En nutrition comme en médecine, il n'existe ni aliment miracle, ni régime universel. Ce qui améliore la santé d'une personne peut être inadapté, voire dangereux, pour une autre.
À l'heure où les réseaux sociaux donnent une visibilité sans précédent aux conseils alimentaires, les médecins rappellent que le meilleur guide reste celui qui connaît le dossier médical de son patient, et non l'algorithme qui lui suggère sa prochaine vidéo.
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