Jouahri alerte sur le gap entre les performances et le ressenti des Marocains
Croissance à 4,9%, inflation à 0,8%, déficit en baisse, réserves au plus haut et retour en catégorie investissement... les indicateurs sont au vert. Mais les Marocains le ressentent peu. Bank Al-Maghrib pointe une croissance peu créatrice d’emplois et aux retombées inégalement réparties.
Les avancées réalisées par le Maroc sur le plan économique "traduisent indéniablement un saut qualitatif en termes de développement et renforcent l’espoir d’une future émergence économique et sociale. (...) Ces dernières années, un décalage important a été observé entre les performances économiques objectivement mesurées et le ressenti des citoyens, un phénomène mondial attribuable à de nombreux facteurs".
Les propos de Abdellatif Jouahri dans son rapport remis au Roi Mohammed VI, le 20 juillet 2026, opposent la performance économique étayée par des chiffres et des réalisations indéniables à son impact sur le quotidien des Marocains. Le gouverneur de la Banque centrale met le doigt sur le principal paradoxe du développement du Royaume et tente de l'expliquer.
Pourquoi les Marocains ne ressentent-ils pas la performance économique ? Le contraste est saisissant. En 2025, la croissance économique marocaine s’est accélérée pour atteindre 4,9%, contre 4,4% un an auparavant.
L’investissement, principalement public, a progressé de 16,3% en volume, porté par les infrastructures économiques et sociales, les chantiers liés aux événements internationaux, l’élargissement de l’offre sanitaire et la reconstruction dans les zones touchées par le séisme d’Al Haouz. Dans le même temps, le déficit budgétaire est revenu de 3,9% à 3,5% du PIB, tandis que l’endettement du Trésor a reculé à 66,6% du PIB. Malgré l’accélération de l’activité, l’inflation est restée contenue à 0,8%.
Autrement dit, les grands agrégats racontent une économie qui se consolide. Mais ils ne racontent pas nécessairement la vie quotidienne des citoyens.
Des indicateurs au vert, un moral toujours dégradé
Ce décalage n’est pas propre au Maroc. Les ménages ne construisent pas leur jugement à partir du taux de croissance, du déficit budgétaire ou du niveau des réserves de change. Ils l’établissent à partir de leur propre situation : ont-ils trouvé un emploi ? Leur revenu leur permet-il de faire face aux dépenses courantes ? Leur situation s’est-elle réellement améliorée par rapport aux années précédentes ?
Le rapport rappelle aussi que les perceptions restent marquées par les chocs passés. Même lorsque l’inflation ralentit, les consommateurs continuent de subir le niveau de prix atteint après les hausses cumulées. La désinflation signifie que les prix augmentent moins vite, non qu’ils reviennent à leur niveau antérieur.
L’inflation a certes reculé à 0,8% en 2025. Mais cette baisse intervient après le choc inflationniste de 2022 et 2023. Les prix n’ont pas diminué dans leur ensemble, ils ont simplement progressé beaucoup moins rapidement. Pour un ménage dont les dépenses alimentaires, le logement, le transport ou les frais de scolarité ont fortement augmenté, le retour de l’inflation sous 1% n’efface donc pas la perte de pouvoir d’achat antérieure.
Ce phénomène explique pourquoi l’inflation statistique et l’inflation ressentie peuvent diverger. Il explique aussi pourquoi la stabilisation des prix ne suffit pas, à elle seule, à restaurer immédiatement la confiance.
Les données de confiance des ménages illustrent ce phénomène. Entre 2008 et 2019, le PIB en volume et l’indice de confiance des ménages (ICM) ont évolué de manière concordante, avec une corrélation de 0,5 ; un co-mouvement qui s’est prolongé en 2020, avec une chute simultanée de l’activité et de la confiance des ménages.
En revanche, note le rapport, la période post-pandémique a connu des évolutions divergentes, la croissance s’étant inscrite en amélioration graduelle passant de 1,8% en 2022 à 4,4% en 2024, alors que l’ICM est resté quasi stable autour de son niveau le plus faible depuis sa mise en place. Ce n’est qu’à partir du deuxième trimestre 2025, lorsque la croissance a atteint un pic de 5,5%, que cet indice a connu une hausse notable.
L’analyse de Bank Al-Maghrib montre surtout que les ménages sont beaucoup plus sensibles au chômage et aux prix qu’aux variations ordinaires du PIB. Sur la période 2008-2025, l’indice de confiance présente une forte corrélation négative avec le chômage et l’inflation. La faiblesse persistante du moral après la pandémie s’expliquerait d’abord par le choc inflationniste de 2022 et 2023, puis par la montée du chômage.
L’emploi, le maillon faible de l'économie
C’est le premier élément de réponse avancé par Bank Al-Maghrib. "Le décalage [entre performance et perception] s’expliquerait d’abord par le fait que l’emploi, principal vecteur d’intégration sociale et d’accès aux services de base, a été le maillon faible de l’économie nationale", explique Abdellalif Jouahri.
En 2025, l’économie marocaine a créé 193.000 emplois, contre 82.000 en 2024, après une perte de 157.000 postes en 2023. Ce redressement n’a toutefois pas suffi à faire baisser significativement le chômage. Celui-ci s’est établi à 13%, tout en poursuivant sa progression parmi les femmes et les jeunes de 15 à 24 ans.
La dynamique démographique permet de comprendre cette apparente contradiction. En 2025, 407.000 personnes supplémentaires ont atteint l’âge de travailler. Seules 177.000 ont intégré le marché du travail. Les 193.000 emplois créés ont donc été absorbés en grande partie par les nouvelles entrées, sans permettre de résorber véritablement le stock de chômeurs. Bank Al-Maghrib résume ce constat sans détour : les créations d’emplois ont été "insuffisantes pour induire un fléchissement tangible du chômage qui a persisté à un niveau très élevé".
Même le taux de chômage ne traduit qu’imparfaitement l’ampleur du problème. Une partie importante de la population en âge de travailler ne se présente plus sur le marché de l’emploi. Le taux d’activité s’est maintenu à seulement 43,5% en 2025, tandis que le taux d’emploi n’a atteint que 37,8%.
Cela signifie que moins de quatre Marocains en âge de travailler sur dix occupent effectivement un emploi. Pour les jeunes, la situation est encore plus préoccupante. Près de trois millions de personnes âgées de 15 à 29 ans se trouvent en dehors de l’emploi, du système éducatif et de la formation.
Une croissance de moins en moins intensive en emplois
Au-delà du nombre de postes créés, Bank Al-Maghrib pointe une faiblesse plus structurelle. Chaque point de croissance génère moins d’emplois qu’auparavant. Le gouverneur de la Banque centrale estime que "le contenu en emploi de la croissance s’est sensiblement affaibli".
Cette évolution tient notamment à la nature des moteurs actuels de la croissance.
L’investissement dans les infrastructures, qui a joué un rôle central au cours des dernières années, et qui est vraisemblablement appelé à ralentir, stimule fortement l’activité pendant la phase de construction. Mais ses effets durables sur l’emploi dépendent de sa capacité à entraîner le reste du tissu productif, à susciter des investissements privés et à faire émerger de nouvelles activités.
Jouahri estime que "l’émergence nécessite, au regard des expériences internationales, plusieurs années de hausse soutenue et régulière. Le défi consiste dès lors à améliorer ses effets d’entraînement, tout en poursuivant les réformes structurelles pour en optimiser le rendement".
Or, l’investissement demeure encore largement tiré par l’effort public. Bank Al-Maghrib prévient que cette cadence ne pourra être soutenable que si l’initiative privée prend davantage le relais.
La qualité des emplois créés constitue une autre limite. En 2025, l’amélioration quantitative des chiffres du marché du travail s’est accompagnée d’une évolution mitigée sur le plan qualitatif, avec une poursuite de la hausse du salariat contractuel, mais également de l’emploi occasionnel ou saisonnier.
Un cinquième des personnes employées était ainsi constitué de travailleurs saisonniers ou occasionnels. Plus des deux tiers des actifs occupés déclaraient par ailleurs ne pas bénéficier d’une couverture médicale dans le cadre de leur travail.
La reprise de l’emploi ne signifie donc pas toujours stabilité professionnelle, protection sociale ou revenu régulier. Or, ce sont précisément ces éléments qui influencent le ressenti des ménages.
Les fruits de la croissance restent inégalement répartis
Le taux de croissance est une moyenne. Il ne dit rien, à lui seul, de la manière dont les revenus et les opportunités sont répartis entre les ménages, les territoires ou les catégories sociales.
Bank Al-Maghrib considère que le décalage entre les résultats macroéconomiques et la perception de la population trouve également son origine dans "la persistance d’un niveau élevé des inégalités, aussi bien sociales que territoriales". Un constat soulevé auparavant par le Souverain qui a prévenu qu'"il n’y a de place ni aujourd’hui ni demain pour un Maroc avançant à deux vitesses" et a appelé à une plus grande justice sociale.
Les chiffres cités dans le rapport sont éloquents. La dépense moyenne par personne du quintile le plus aisé est plus de sept fois supérieure à celle du quintile le moins favorisé. Un citadin dépense, en moyenne, près de deux fois plus qu’une personne vivant en milieu rural.
Ces écarts signifient qu’une amélioration de la moyenne nationale peut coexister avec une stagnation, voire une dégradation, de la situation de certaines catégories de la population.
Jouahri avance que "cette réalité, malgré les ressources conséquentes allouées au soutien social des ménages, appelle à un ciblage plus fin de l’aide publique au profit des segments les plus vulnérables de la population. En effet, et à titre d’illustration, près de 18 milliards de dirhams ont été mobilisés en 2025 au titre de la compensation, subvention universelle profitant essentiellement aux ménages les plus aisés".
"Les dérogations fiscales en vigueur, dont l’impact budgétaire est estimé en 2025 à plus de 32 milliards de dirhams, sont parfois consenties sans évaluation rigoureuse de leur bien-fondé et sans suivi étroit de leur mise en œuvre".
Une croissance portée par la construction, le tourisme, certains services et les grands investissements peut donc améliorer les agrégats nationaux sans bénéficier de manière homogène aux zones rurales, aux femmes, aux jeunes ou aux travailleurs peu qualifiés.
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