Cinéma : Khadija Alami sort du silence et détaille les contours de sa future cité pour attirer Hollywood près de Rabat
Après des mois de spéculations autour d’Argan Studios, Khadija Alami prend elle-même la parole. Dans un entretien exclusif à Médias24, la productrice marocaine installée à Los Angeles confirme que le projet avance et remet en perspective les chiffres publiés ces derniers mois. Elle défend aussi une ambition : doter le Maroc d’un complexe capable de retenir davantage de grands tournages internationaux. Éclairage.
Productrice sur de grandes productions internationales, membre de plusieurs comités de l'Académie des Oscars, Khadija Alami pilote aujourd'hui le projet Argan Studios, un futur complexe cinématographique dont l'objectif est d'offrir au Maroc des infrastructures de tournage répondant aux standards internationaux.
Dans cet entretien exclusif accordé à Médias24, elle revient sur les avancées du projet, répond aux interrogations suscitées par les informations publiées ces derniers mois et expose sa vision d'un écosystème capable d'attirer davantage de productions étrangères tout en créant de nouvelles opportunités pour les professionnels marocains.
Un projet qui avance malgré les spéculations
Médias24 : Où en est aujourd'hui le projet de cité du cinéma situé à proximité de Rabat ?
Khadija Alami : Je préfère d'emblée éviter des expressions comme « méga-projet » ou « budget colossal ».
Beaucoup d'informations ont circulé ces derniers mois sans avoir été validées par nous, parfois de simples spéculations reprises d'un média à l'autre, notamment après un article publié à mon insu, avec des chiffres que je n'ai jamais communiqués.
Ceci étant précisé, le projet est bien réel et continue d'avancer, mais pas avec le budget qui a été annoncé. Le terrain identifié est en cours de traitement par le CRI de Rabat, et la première phase de financement est en place.
Nous poursuivons en parallèle les études, les échanges avec les différentes parties prenantes et les travaux de structuration nécessaires.
À ce jour, plusieurs volets avancent de front : le foncier, le technique, le financier et l'administratif.
Une fois les autorisations administratives obtenues, la réalisation de la première phase pourra démarrer et nécessitera 12 à 18 mois d'exécution.
Il serait toutefois prématuré de communiquer un calendrier plus précis tant que certaines étapes ne sont pas définitivement finalisées.
Pourquoi Rabat-Casablanca plutôt qu’Ouarzazate ?
- Les premières informations évoquent un site situé entre Rabat et Casablanca. Pourquoi ce choix de localisation plutôt qu'Ouarzazate ou Marrakech ?
- Le choix étudié répond avant tout à des considérations de connectivité et d'accessibilité : les infrastructures existantes, la proximité d'aéroports internationaux, une importante infrastructure médicale et une grande variété de lieux de loisirs, de services et de talents.
Sachant que chaque région marocaine possède ses propres atouts, ce choix ne remet absolument pas en cause l'importance des autres villes comme Ouarzazate, qui restera une destination incontournable pour les tournages internationaux.
Un projet complémentaire, pas un concurrent
- En quoi Argan Studios sera différent des infrastructures existantes, notamment celles d'Ouarzazate ?
-J'entretiens une relation très particulière avec Ouarzazate. J'y travaille depuis de nombreuses années, j'ai eu l'honneur de présider sa Film Commission, et c'est d'ailleurs ce qui a motivé ma première décision d'y investir et d'y construire les premiers studios, Oasis Studios Morocco.
Je continue de suivre avec beaucoup d'intérêt tous les projets qui contribuent à son développement, et je ne vois absolument pas Argan Studios comme un concurrent, mais comme un projet complémentaire.
Le Maroc, destination très prisée pour les tournages depuis un siècle, n'a plus sa réputation à faire, et tout le pays est demandé comme lieu de tournage. Ouarzazate n'en est qu'une des facettes.
La vraie différence d'Argan tient à sa position géographique et à sa vocation. Jusqu'à présent, le Maroc n'accueillait principalement que les tournages en extérieur, tandis que tout ce qui nécessitait un plateau insonorisé se tournait aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en Irlande ou ailleurs en Europe, faute de studios adéquats.
L'objectif d'Argan Studios est de permettre de tout tourner au Maroc, en offrant à la fois des studios de très haut niveau et les extérieurs, pour des durées de présence et des budgets plus intéressants pour le pays, tout en restant à proximité des grands pôles urbains et des principaux hubs de transport.
C'est aussi une question de vie quotidienne pour les équipes. Lors de longs tournages, celles-ci ont besoin de vivre et de se divertir, ce qui n'est possible que dans de grandes villes comme Casablanca ou Rabat. Ouarzazate, que j'adore et pour laquelle j'ai beaucoup d'affection, ne peut malheureusement pas offrir cela sur de longues périodes.
J'en ai fait le constat très concrètement avec la saison 8 de Homeland : après des saisons 3 et 6 où seulement deux semaines avaient été tournées en extérieur, j'ai pu trouver des hangars de 3.000 m² à Casablanca, ce qui a permis de tourner toute la saison 8 au Maroc, pour un budget de 30 millions de dollars et une production de 11 mois. Casablanca s'est révélée parfaite pour l'équipe et la distribution.
Le Maroc a la chance de disposer d'une diversité de paysages et de territoires qui constitue sa véritable force, et plus l'offre marocaine sera diversifiée, plus le Royaume gagnera en compétitivité sur le marché international.
Pour répondre clairement à votre question, les studios Argan seront complémentaires, et non concurrents, du reste des lieux de tournage, qui resteront toujours nécessaires.
Construire un écosystème au service du cinéma marocain
-Le projet prévoit des plateaux, un campus de formation, des hôtels, de la postproduction... Quelle est la philosophie d'ensemble : attirer les majors ou bâtir une véritable industrie marocaine ?
-À mes yeux, les deux objectifs sont indissociables, et la conception du projet permettra justement d'y répondre à la fois.
L'arrivée de productions internationales crée des emplois, fait monter en compétence les équipes locales et favorise les transferts de savoir-faire, d'où l'importance de la formation, que j'ai déjà évoquée à propos de nos techniciens et de leur expertise.
Dans le même temps, il est essentiel d'offrir aux réalisateurs, producteurs et techniciens marocains des infrastructures leur permettant de développer leurs propres projets dans les meilleures conditions. Nous avons tellement de réalisatrices et réalisateurs talentueux.
J'espère par conséquent qu'Argan Studios leur donnera la possibilité de réaliser leurs projets dans des conditions optimales et leur ouvrira d'autres horizons.
-Vous vous êtes entourée de partenaires internationaux, dont MBS et d'anciens dirigeants de Netflix. Quel sera leur rôle concret ?
-Nous échangeons avec plusieurs acteurs internationaux dont l'expérience constitue une source d'inspiration et d'expertise précieuse.
Les modalités exactes de leur participation dépendront des accords qui pourront être conclus, mais pour être plus précise, il s’agira vraisemblablement des trois dimensions à la fois : conseil stratégique, gestion des studios et participation au capital, selon un calendrier différent pour chacune.
Ce qui est certain, c'est qu'Argan Studios figurera sur la liste des studios que MBS recommande pour tous les projets internationaux ayant besoin d'espaces dans le monde.
Notre priorité reste avant tout de réunir les meilleures compétences au service d'une ambition commune.
Et le Maroc a de solides arguments à faire valoir dans ces discussions : sa stabilité politique, la diversité de ses extérieurs, des avantages financiers et fiscaux attractifs, à commencer par le cash rebate de 30%, que j'espère voir passer à 40%, ce qui positionnerait le Maroc très favorablement par rapport à beaucoup d'autres pays. L'expertise reconnue de ses techniciens compte aussi énormément.
-Plusieurs informations évoquent un investissement de 70 millions d'euros. Quel est aujourd'hui le montage financier réel et la place des investisseurs marocains et étrangers ?
-Encore une fois, les chiffres ainsi que le calendrier annoncés sont faux, et ne correspondent pas nécessairement à la réalité du projet.
Nous ne souhaitons pas commenter des montants ou des calendriers qui n'ont jamais été officiellement communiqués, mais comme indiqué précédemment, dès les premières autorisations reçues, il nous faudra 12 à 18 mois pour l'exécution.
Concernant le financement, plusieurs options sont actuellement étudiées avec différents partenaires. Par respect pour les discussions en cours et les engagements de confidentialité, je ne peux rien dire pour le moment sur le montage financier exact ni sur les investisseurs. Je pourrai donner ces informations le moment venu.
Ce que je peux d'ores et déjà affirmer, c'est que ce projet est d'abord marocain, et que nous souhaitons construire un projet solide, pérenne et profondément ancré au Maroc.
Il faut aussi préciser que les fonds mobilisés sont des fonds privés d’investisseurs, et c’est précisément pour cette raison qu’il a été décidé de phaser le projet, afin de faire coïncider chaque étape de réalisation avec les déblocages successifs de financement.
Faire du Maroc une référence du tournage international
-Sachant que le Maroc connaît une forte progression des tournages étrangers, votre ambition est-elle de faire du Royaume le principal hub audiovisuel d'Afrique ?
-Absolument. Le Maroc dispose déjà d'atouts exceptionnels, largement reconnus par les professionnels du secteur, et si Argan Studios peut contribuer, à son échelle, à renforcer cette dynamique et à accroître encore l'attractivité du Royaume, nous en serons très heureux.
Cela fait de nombreuses années que je me déplace à Los Angeles, où je réside désormais, mais je ne prends que des projets qui viennent tourner au Maroc, ce qui m'a permis de faire la promotion de notre pays.
Cela s'ajoute au travail que je mène au sein de différents comités de l'Académie des Oscars, qui me donne une plateforme pour mettre davantage en avant le Maroc, l'Afrique et les pays arabes. Je suis d'ailleurs fière d'avoir contribué à l'admission de plus de membres marocains.
Cela dit, je préfère parler de coopération et de complémentarité plutôt que de concurrence avec d'autres destinations internationales.
-Au-delà des tournages, quelles retombées attendez-vous en matière d'emplois, de transfert de compétences, de développement des PME locales et de tourisme cinématographique ?
-Nous espérons naturellement que ce projet pourra générer des emplois qualifiés, renforcer les compétences locales, soutenir les entreprises marocaines et créer un effet d'entraînement sur plusieurs secteurs connexes : le commerce, le transport, la restauration, le tourisme, etc.
S’il est encore trop tôt pour avancer des estimations chiffrées, notre ambition est clairement de créer de la valeur durable pour l'ensemble de l'écosystème.
-Ayant produit Homeland, Prison Break..., votre ambition est-elle d'attirer les grands studios hollywoodiens, de faire émerger une nouvelle génération de créateurs marocains, ou les deux ?
-Depuis de nombreuses années, mon objectif est resté le même : faire venir davantage de productions internationales au Maroc tout en créant davantage d'opportunités pour les talents marocains.
Ces deux ambitions se nourrissent mutuellement.
Une ambition de long terme
-Où imaginez-vous Argan Studios à l'horizon 2030 ?
- J'espère qu'Argan Studios sera reconnu comme une infrastructure de référence, venant compléter les nombreux atouts dont dispose déjà le Maroc et participant au rayonnement de l'industrie audiovisuelle nationale, tout en faisant des émules dans les autres régions du Maroc ainsi que sur le continent africain.
-Si le projet atteint ses objectifs, quelles pourraient être ses retombées pour l'économie marocaine dans vingt ans ?
-Personne ne peut raisonnablement répondre à une telle question aujourd'hui.
En revanche, si le projet atteint ses objectifs, j'espère qu'il aura contribué à former de nouvelles générations de professionnels, à attirer davantage de productions au Maroc et à créer un impact économique durable au bénéfice de l'ensemble de l'écosystème.
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