Driss Benhima : « Le Maroc ne bouge que quand il a atteint un mur »
Ancien ministre, ancien wali, ancien patron de l'Office national de l'électricité (ONE) et de Royal Air Maroc, Driss Benhima a livré, au micro du 12/13 de Médias24, une lecture sans concession des réformes marocaines des vingt dernières années. Open Sky, secteur électrique, éducation, diaspora, rôle de l'État, partis politiques... il détaille ce qui a marché et ce qui a échoué.
L'entretien se tient à la veille d'un match du Maroc face au Canada. Driss Benhima y voit d'emblée un symbole. « Je pense que l'exemple que nous donne l'équipe nationale est très inspirant », lance-t-il. « C'est plus que du foot ! » Pour lui, le Maroc, déjà « un des gagnants de la mondialisation », peut aussi être « un gagnant du monde de demain ». « Il suffit de s'installer dans cette posture pour que des résultats suivent. »
Open Sky, la réforme qui a changé de business model
Driss Benhima raconte dans le détail la genèse de l'ouverture du ciel marocain : une lettre déposée en 1997 chez le Premier ministre Abdellatif Filali, avec Mohamed Hassad, alors président de la RAM, pour demander l'ouverture du ciel ; un « open sky administratif » à partir de 2000 ; puis la signature, en 2006, du véritable accord Open Sky. « Le point clé, c'est ce qui a été mené par les deux ministres, Adil Douiri et Karim Ghellab », résume-t-il.
Mais l'ancien patron de la RAM pointe une contradiction de l'époque : « L'État a imposé la TVA sur les avions, qui n'existait qu'au Maroc, en même temps qu'il signait l'Open Sky. » Résultat, dit-il, un différentiel de compétitivité non compensé : « Quand je suis parti, il y avait 1,3 milliard de crédits TVA que l'État a fini par rembourser. »
Le recentrage de la RAM sur le hub de Casablanca à partir de 2010, puis la gestion des créneaux de l'aéroport de Casablanca en 2014, ont permis, selon lui, d'échapper à la guerre des prix du low-cost tout en ouvrant le marché. La preuve, par les chiffres : « La RAM représentait 57% du marché Maroc-Europe en 2006. Aujourd'hui, c'est moins de 10%. »
À l'inverse, la libéralisation du transport maritime reste à ses yeux un échec, faute d'avoir adapté les compagnies marocaines à la concurrence. Il pointe une contrainte sociale unique au monde : « Seuls des marins marocains peuvent monter sur un bateau marocain. On est le seul pays au monde qui impose ça. » Pour recréer une flotte marocaine, estime-t-il, il faudra aussi accepter que les navires ne soient pas nécessairement sous pavillon marocain, à l'image des grands armateurs mondiaux.
De cette comparaison, Driss Benhima tire une règle générale : le Maroc se réforme, mais souvent par paliers, lorsqu'il atteint « un mur ». Si la RAM n'avait pas été au bord de la faillite en 2010, observe-t-il, le contrat-programme n'aurait probablement pas été adopté à ce moment-là. Pour lui, les réformes échouent surtout lorsqu'elles partent d'un mauvais postulat de départ.
Énergie : « Un ratage au départ »
Sur la réforme du secteur électrique, Driss Benhima ne mâche pas ses mots. Il regrette la séparation, à partir des années 2010, entre l'ONE, l'Agence marocaine pour l'énergie durable (Masen) et l'Autorité nationale de régulation de l'électricité (ANRE). « L'ONE est un office d'État, il représente les intérêts collectifs. Il n'a aucune raison d'être conflicté », argumente-t-il, rappelant que l'établissement a lui-même lancé le premier grand parc éolien d'Afrique et du monde arabe en privatisant sa production.
Sa conclusion est sans appel : « Pour moi, la réforme du secteur énergétique, en particulier l'électricité, c'est un ratage au départ. » Et il pointe une conséquence directe sur la responsabilité de l'objectif de 52% de puissance installée renouvelable d'ici 2030 : « Si on n'arrive pas aux 52%, c'est la faute à qui ? »
Aux yeux de Driss Benhima, le problème vient d'une responsabilité « saucissonnée » entre plusieurs acteurs, là où l'ONE disposait auparavant, selon lui, des responsabilités et des moyens pour piloter l'ensemble. Il conteste l'idée qu'il fallait nécessairement libéraliser ou séparer les fonctions pour accélérer le renouvelable. « On aurait pu arriver au même résultat en laissant l'ONE comme maître », affirme-t-il, tout en jugeant que l'objectif de 52% reste atteignable.
Interrogé sur la réforme de l'éducation, souvent jugée lente, Driss Benhima refuse la comparaison avec d'autres réformes plus rapides. « Il a fallu 25 ans pour détruire la machine. Vous ne pouvez pas reconstruire un système d'éducation performant en quelques années », affirme-t-il, appelant à distinguer deux options de fond : une école privée généralisée avec aides aux familles, ou un retour de l'État comme responsable premier de l'éducation.
Il dit ne pas trancher lui-même entre ces deux modèles, mais constate une tendance lourde : les grandes universités et les grands hôpitaux nouvellement construits relèvent de plus en plus du privé. « Si on veut que l'éducation soit privée avec une aide aux familles qui ne sont pas aisées, c'est une façon de travailler. L'autre, c'est celle que moi j'ai comprise, c'est que l'éducation, quand même, on essaie de la renationaliser », résume-t-il.
Face à Karim Tazi : « Je ne suis pas d'accord »
L'animateur rappelle une formule prononcée quelques semaines plus tôt sur le même plateau par Karim Tazi, patron de Richbond et membre de la Commission spéciale sur le modèle de développement : « L'État marocain ne se sent pas une obligation de résultat, mais une obligation de moyens. » Driss Benhima conteste frontalement ce constat. « Je ne suis pas d'accord. Je vois les walis, les grandes villes, comment ils prennent en charge la requalification urbaine. Ils ne se contentent pas de mettre les moyens. Ils sont très axés sur les résultats. »
Cette exigence, dit-il, est rendue possible par une transformation plus large : l'État marocain dispose aujourd'hui de « capacités stratégiques » qu'il n'avait pas autrefois. Il oppose les années 1980, marquées selon lui par des moyens très limités, à la période actuelle, où l'État peut mener simultanément de grands projets, du train à grande vitesse aux stades de la Coupe du monde, en passant par la requalification urbaine.
À ses yeux, c'est précisément parce que les moyens existent désormais que l'absence de résultat devient moins acceptable. « Aujourd'hui qu'il n'y ait pas de mercurochrome dans un dispensaire, c'est inacceptable parce qu'aujourd'hui il y a des moyens », illustre-t-il, en référence à un souvenir personnel des années 1980.
Pour instaurer une véritable culture du résultat dans l'administration et les entreprises publiques, Driss Benhima insiste sur la nécessité de mettre les responsables en confiance. « Il faut accepter le droit à l'erreur », plaide-t-il, évoquant « la magnanimité et la solidarité » envers ceux qui prennent des initiatives.
Il illustre son propos par la gestion de la crise Ebola par Royal Air Maroc, seule compagnie au monde à ne pas avoir suspendu ses vols vers les pays touchés, les ayant au contraire augmentés. « On avait 85 personnes qui rentraient au Maroc tous les jours en venant des pays à Ebola », rappelle-t-il, insistant sur le suivi individuel mis en place avec l'appui de la gendarmerie royale. Pendant plus de six mois, ajoute-t-il, près d'un millier de personnes pouvaient se trouver simultanément en période potentielle d'incubation. Si un cas s'était déclaré au Maroc, la responsabilité aurait été « énorme ».
Les stratégies « inspirées » de l'extérieur
Au-delà des secteurs, Driss Benhima oppose deux manières de fabriquer les politiques publiques. Il dit avoir été « éduqué par l'OCP » de Karim Lamrani, dans un environnement où, affirme-t-il, il n'avait « jamais vu un consultant » et où les doctrines se construisaient en interne. « Ce qui me fait peur dans les stratégies, c'est celles qui sont inspirées », dit-il.
Il vise notamment le consensus de Washington, les doctrines libérales portées par les agences internationales de développement, le Fonds monétaire international et la Banque mondiale. Il juge que le gouvernement d'alternance, pourtant conduit par des ministres socialistes, a marqué un tournant très libéral, avec une critique accrue de l'établissement public.
Son désaccord est aussi doctrinal : « Il ne faut pas laisser au marché toutes les décisions », affirme-t-il. « Le marché ne protège pas les couches les plus défavorisées et le marché n'est pas patriote. Le marché n'est pas patriote. Il cherche son gain. »
À l'inverse, Driss Benhima cite la généralisation de la couverture sociale, l'initiative Atlantique et la politique envers les Marocains du monde comme des stratégies nées, selon lui, d'une réflexion proprement marocaine. Il voit dans la monarchie « le vecteur numéro un de la modernité » et de « l'initiative stratégique » au Maroc, citant notamment les libertés publiques et le Code de la famille.
Istiqlal, courage politique et abstention
Interrogé par Aziz Boustane sur la capacité de l'Istiqlal, dont il se dit proche, à dire non quand il le faut, Driss Benhima nuance : « Vous pouvez imposer vos vues, pas quand vous dites non, mais quand vous proposez. » Pour lui, un parti ne pèse pas d'abord par le refus, mais par sa capacité à arriver au gouvernement avec une vision, une stratégie et un programme. Il cite à nouveau l'Open Sky, mais aussi l'éducation, comme exemples de sujets où la proposition politique devrait précéder l'exécution administrative.
Sur son propre parcours, il confie un regret précis, celui de ne pas s'être suffisamment penché, en tant que wali, sur l'exode rural vers Casablanca.
Sur le scrutin à venir, il se dit surtout préoccupé par la démobilisation des électeurs : « Je suis préoccupé par le taux d'abstention qu'on risque d'avoir. » Pour lui, le débat politique évite les sujets qui fâchent, notamment les libertés individuelles et le rôle de l'école privée. Il cite aussi le coût de la vie, les « compromissions éventuelles » et l'éthique en politique, autant de thèmes qui, selon lui, devraient être portés plus frontalement par les partis. « La population n'est pas convaincue aujourd'hui que les élections peuvent changer quelque chose, et c'est ce qui fait l'abstention. »
Sa formule résume le diagnostic : « Un parti politique attire la population quand il fait de la politique, pas de la technocratie. » L'école publique, insiste-t-il, fait partie de ces grands sujets : il dit avoir observé à la RAM que même les salariés les moins bien rémunérés faisaient des sacrifices pour scolariser leurs enfants dans le privé, ce qui, selon lui, « interpelle ».
Driss Benhima revient enfin sur l'attention portée depuis les années 1990 à la communauté marocaine à l'étranger, qu'il avait d'abord jugée à tort secondaire. « C'est un lien indéfectible. Ce n'est pas venu par hasard. C'est une politique d'État. C'est une politique de souveraineté », dit-il, y voyant l'illustration d'une stratégie pensée en interne, sans inspiration extérieure.
Il dit avoir lui-même douté, dans les années 1990, de l'intérêt de mobiliser autant d'efforts envers les Marocains résidant à l'étranger, avant de reconnaître que cette politique avait donné au Maroc une avance que d'autres pays cherchent désormais à imiter.
Avant de clore l'entretien, il livre un pronostic sur le prochain match du Maroc : « Le Maroc devrait gagner le Canada, c'est sûr. » Mais il ajoute aussitôt que la rencontre pourrait devenir compliquée « si on manque de modestie », tout en jugeant le sélectionneur marocain « lucide et modeste » et capable d'inculquer à ses joueurs le respect de l'adversaire.
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