Législatives 2026 : à gauche, l’idée d’un pacte pour redonner du sens au scrutin
Réunis le 30 juin à Rabat par la Fondation Abderrahim Bouabid, Mohamed Achaari, Nabil Benabdellah et Abdessalam El Aziz ont plaidé pour des engagements préalables sur les libertés, les conflits d’intérêts et les services publics, afin de faire de 2026 autre chose qu’une simple course aux sièges.
Transformer les élections de 2026 en moment de choix politique réel, et non en simple compétition de sièges : c’est l’objectif d’un “pacte” préélectoral proposé par la Fondation Abderrahim Bouabid lors de la 14e rencontre de son Club du dialogue politique, organisée mardi 30 juin à Rabat.
Placée sous le thème “Élections 2026 : le pari de la participation”, la rencontre a réuni notamment Mohamed Achaari, ancien ministre de la Culture, Nabil Benabdellah, secrétaire général du Parti du progrès et du socialisme (PPS), et Abdessalam El Aziz, secrétaire général de la Fédération de la gauche démocratique (FGD). Le débat était animé par le journaliste Taoufik Bouachrine.
Un pacte avant les urnes
En ouverture, Mohamed Achaari a posé le diagnostic d’une “crise” ancienne de la participation, liée selon lui à la perte de confiance dans la classe politique, à la faible différenciation des programmes et au sentiment que le vote n’influe pas suffisamment sur les politiques publiques. “Il faut convaincre les gens qu’un changement réel est possible dans la pratique politique, pas seulement une concurrence pour remplir des postes vacants”, a-t-il déclaré.
La Fondation propose, selon lui, que les partis s’engagent avant le scrutin sur un socle commun d’exigences, sans renoncer à leurs programmes propres. Ce “pacte” porterait notamment sur la lutte contre les conflits d’intérêts et l’enrichissement illicite, la protection des libertés publiques, la liberté de la presse, les services publics d’éducation et de santé, ainsi que la réhabilitation de l’intérêt général.
Il ne s’agirait pas, a insisté M. Achaari, de remplacer les programmes partisans, mais d’obliger les formations qui y souscrivent à défendre ces engagements aussi bien dans une majorité que dans l’opposition. L’objectif est de placer l’électeur devant “la possibilité de choisir entre des partis qui s’engagent préalablement” et d’autres qui continueraient avec les mêmes méthodes.
Taoufik Bouachrine a, lui, relevé la “froideur presque mortelle” qui entoure, selon lui, les prochaines élections. Il a estimé que les partis étaient de moins en moins perçus comme le lieu principal de décision, mais plutôt comme des acteurs appelés à occuper des positions institutionnelles. Selon lui, plusieurs sujets devraient donner un contenu au scrutin : libertés publiques, conflits d’intérêts, santé, éducation, pouvoir d’achat et usage de la politique à des fins d’enrichissement.
Nabil Benabdellah a dit partager “le diagnostic” présenté par la Fondation. Selon le chef du PPS, le Maroc ne vit pas seulement une crise politique, mais une “crise de la politique”. Il a appelé les forces démocratiques et progressistes à s’interroger d’abord sur leurs propres limites, estimant que le champ de la revendication, de la pensée politique et de l’action collective s’est considérablement rétréci.
Pour lui, un pacte minimal devrait d’abord viser l’application effective de la Constitution, notamment sur les responsabilités du gouvernement, puis comporter un engagement éthique contre les conflits d’intérêts et l’usage de la charge publique à des fins privées. “On n’a jamais atteint ce niveau de confusion entre argent privé et argent public”, a-t-il affirmé, en jugeant nécessaire une loi claire sur ces questions.
M. Benabdellah a également plaidé pour la défense des libertés, des droits, de l’égalité, du service public et d’une économie nationale plus productive. Il a défendu une culture de la participation, même dans un contexte difficile : “Nous participons pour exploiter ce qui existe afin de l’élargir dans le sens d’un projet démocratique plus avancé”, a-t-il expliqué.
Participation, blocage et clarification démocratique
Abdessalam El Aziz a, de son côté, décrit un “blocage politique” et relevé que la question de la participation se posait désormais aussi aux militants et aux partis eux-mêmes. Tout en affirmant rester attaché à la participation, il a estimé qu’il fallait “ouvrir des perspectives” et “exporter de l’espoir, même si nous importons du découragement”.
Le secrétaire général de la FGD a jugé que les élections tendaient à devenir une opération technique de recherche de candidats, de sièges et de positions gouvernementales. Il a plaidé pour une “secousse démocratique” et pour une clarification du lien entre vote, décision publique et politiques menées.
Plusieurs intervenants ont ensuite élargi le débat. Le politologue Youssef Belal a estimé que l’enjeu n’était pas seulement de réhabiliter l’élection, mais de reconstruire le travail politique en dehors des moments électoraux, à travers le débat public, les mobilisations sociales et un dialogue national horizontal sur la démocratie.
Abdelali Hami Eddine, universitaire et figure du Parti de la justice et du développement (PJD), a défendu l’idée que le Maroc reste dans une phase “d’apprentissage démocratique”, avec une expérience électorale encore courte. Il a toutefois critiqué certaines règles électorales, notamment le quotient électoral, estimant qu’elles affaiblissent la valeur du vote et l’esprit de compétition.
L’écrivain et militant amazigh Ahmed Assid a préféré parler non de crise passagère, mais de “ghomma”, une forme d’étouffement politique durable. Il a identifié trois problèmes : faiblesse de la confiance, fragilité démocratique et disparition d’un véritable dialogue national. Pour lui, la participation demeure nécessaire, mais elle se fait aujourd’hui “à partir d’une position de faiblesse”, faute de forces démocratiques suffisamment rassemblées.
L’historien Maâti Monjib a contesté l’idée selon laquelle le seul temps long suffirait à consolider la démocratie. Il a rappelé que certaines premières expériences électorales, au Maroc comme ailleurs, avaient déjà produit des effets politiques importants, lorsque le vote populaire conservait une capacité d’expression autonome.
Des engagements, pas seulement des promesses
Hasna Abouzaid, ancienne députée de l’Union socialiste des forces populaires (USFP), a défendu l’intérêt du pacte proposé, en soulignant que la participation, sans engagement politique clair, risque de rester sans effet. Elle a insisté sur le rôle des partis réels, malgré leurs faiblesses, et sur la nécessité de transformer le moment de formation des majorités et des oppositions en moment de progrès démocratique.
D’autres participants, dont le journaliste Rachid Belghiti, Ali Bouabid, délégué général de la Fondation Abderrahim Bouabid, l’élu FGD à Rabat Omar El Hyani et l’universitaire Latifa El Bouhsini, spécialiste de l’histoire du mouvement féministe marocain, ont insisté sur la nécessité d’un contenu politique lisible. M. Bouabid a résumé l’enjeu en appelant à “des engagements préalables, pas des promesses”, autour de quelques priorités qui permettraient aux électeurs, notamment aux jeunes, d’identifier clairement ce que chaque parti fera après le scrutin.
Omar El Hyani a ramené le débat à la question du contrat social, estimant que les revendications récentes des jeunes sur la santé et l’éducation expriment aussi une demande politique. Latifa El Bouhsini a, elle, regretté l’absence de certains partis invités, estimant que les formations encore attachées au sens politique de l’élection devraient au moins s’entendre sur un minimum commun.
En conclusion, Mohamed Achaari a reconnu que l’initiative pouvait paraître “naïve”, la comparant à une “bouteille à la mer”. Mais il a estimé qu’elle permettrait, au minimum, de rouvrir un dialogue avec les citoyens et entre partis. “Aucun parti seul ne peut changer cette situation”, a-t-il dit, appelant les forces politiques à définir ce qu’elles peuvent défendre ensemble, sans renoncer à leurs différences.
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