Derrière les chants des Lions : l’autre Coupe du monde des supporters marocains
De l’Atlantique au désert mexicain, enquête au sein du groupe Sbou3a pour comprendre les sacrifices, les formes d’organisation et le rôle des supporters dans la mobilisation des tribunes marocaines.
Pour les supporters, le match n’est souvent que l’aboutissement d’une aventure bien plus longue. Le véritable Mondial se vit sur les routes, dans les milliers de kilomètres parcourus, les rencontres inattendues, les sacrifices consentis, les prises de risque et cette volonté inébranlable d’être présent derrière son équipe nationale, où qu’elle joue.
Depuis plusieurs jours, je partage le quotidien du noyau des jeunes supporters marocains du groupe Sbou3a. Ensemble, nous avons quitté Atlanta pour rejoindre Monterrey au Mexique en voiture, avant de reprendre la route vers Houston. Mais notre aventure est loin d’être terminée. Je poursuis encore aujourd’hui ce périple à leurs côtés avec la volonté de comprendre, de l’intérieur, l’organisation de ce groupe qui anime les tribunes marocaines à travers le monde.
Cette immersion constitue un véritable terrain de recherche. Vivre avec eux vingt-quatre heures sur vingt-quatre me permet d’accéder à une réalité que les caméras ne montrent jamais. Derrière la popularité éphémère des jours de match, derrière les images des chants, des tifos et des célébrations, existe un univers invisible fait de préparation, de coordination, d’entraide, de négociations, de contraintes financières et d’une solidarité remarquable.
Une question m’accompagne tout au long de ce voyage : comment ces jeunes parviennent-ils à suivre probablement la Coupe du monde la plus coûteuse de l’histoire ? Entre les billets d’avion, les déplacements à travers trois pays, les locations de voitures, les hôtels, les repas, les billets de match et les imprévus, leur engagement représente un investissement considérable. Pourtant, malgré des moyens souvent limités, ils réussissent à être présents partout où jouent les Lions de l’Atlas.
Le voyage comme épreuve
Le voyage lui-même raconte cette réalité.
À notre arrivée de nuit à la frontière de Laredo, toutes les personnes rencontrées nous ont déconseillé formellement de traverser la ville avant le lever du jour. Dans cette région, le risque d’enlèvement par les cartels est pris très au sérieux. Nous avons donc attendu plusieurs heures avant de rejoindre un passage sécurisé permettant de quitter la zone et de rejoindre l’autoroute. Pendant près de trois heures, nous avons roulé sans pouvoir nous arrêter une seule fois, tant le trajet est considéré comme dangereux.
Quelques jours plus tard, au retour de Monterrey, une autre scène est venue rappeler la fragilité de cette aventure. En plein désert mexicain, deux véhicules ont brusquement intercepté notre voiture. Pendant quelques instants, personne ne savait s’il s’agissait de la police ou d’un cartel. Heureusement, il s’agissait de la police mexicaine. Après les contrôles d’usage, les agents nous ont accueillis avec beaucoup de respect et de bienveillance, à l’image de l’accueil que nous avons reçu tout au long de notre séjour au Mexique.
Mais ces épisodes spectaculaires ne représentent qu’une infime partie de ce que j’observe.
Une organisation invisible
Chaque jour, je découvre une organisation collective d’une richesse exceptionnelle. J’observe comment se prennent les décisions, comment les responsabilités sont réparties, comment chacun met ses compétences au service du groupe, comment les dépenses sont gérées, comment les imprévus sont surmontés et comment se construit cette solidarité qui permet à ces jeunes de poursuivre leur rêve.
On connaît le groupe Sbou3a pour l’ambiance qu’il crée dans les stades. Pourtant, leur rôle dépasse largement les quatre-vingt-dix minutes d’un match. Ce sont eux qui préparent les animations, coordonnent les chants, donnent le rythme aux tribunes et réussissent à faire chanter d’une seule voix des milliers de Marocains venus des quatre coins de la planète. Ils organisent également les rassemblements, les rencontres entre supporters et de nombreuses initiatives qui contribuent à offrir une image positive et accueillante du Maroc.
À travers cette organisation, ils participent, à leur manière, aux conditions de la performance sportive. Les joueurs ne trouvent pas seulement un public dans les tribunes ; ils retrouvent un environnement familier, une énergie collective et un soutien permanent qui les accompagnent même à des milliers de kilomètres du Royaume.
Plus j’avance dans cette immersion, plus je suis convaincu que ces jeunes ne sont pas uniquement des supporters. Ils sont les acteurs d’une véritable mobilisation citoyenne, porteuse d’une organisation sociale, de valeurs de solidarité, d’une diplomatie populaire et d’un engagement collectif qui mérite d’être étudié avec toute l’attention qu’il mérite.
Un premier témoignage
Ce texte n’est donc qu’un premier témoignage.
Il ne représente qu’une infime partie des observations, des entretiens, des situations vécues et des données que je continue de recueillir quotidiennement au cœur de cette aventure. L’enquête se poursuit encore, au rythme des kilomètres, des rencontres et des matchs. Chaque nouvelle étape apporte son lot d’enseignements sur les transformations du supportérisme marocain, sur ses formes d’organisation et sur le rôle central que jouent ces jeunes dans la mobilisation des supporters marocains à l’échelle internationale.
Merci au groupe Sbou3a de m’avoir ouvert les portes de son intimité et de m’avoir permis de vivre cette expérience de l’intérieur. Pendant ce voyage, je ne suis plus seulement chercheur. Je suis devenu un compagnon de route, partageant leur quotidien pour mieux comprendre une aventure humaine qui, bien souvent, s’écrit loin des caméras, mais qui est pourtant indispensable à la magie que vivent des millions de Marocains devant leurs écrans et dans les tribunes.
L’aventure continue… Diima Maghrib 🇲🇦
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