Code de la famille : Ahmed Assid et le cheikh égyptien Mahmoud Amer au cœur d’un vif débat sur l’héritage
Dans un échange tendu, le penseur marocain a plaidé pour une relecture des règles successorales au nom des droits économiques des femmes, tandis que son contradicteur a défendu leur caractère intangible. Une controverse à l’ancienne où il a été question de Constitution, d’ijtihad, de takfir et de la place du religieux dans l’État moderne.
Alors que le Maroc poursuit sa réflexion sur la réforme du Code de la famille, la question de l’égalité dans l’héritage continue de susciter de vives divergences. Dans un débat consacré aux règles successorales, le penseur marocain Ahmed Assid et le cheikh égyptien Mahmoud Amer se sont vivement opposés sur un point central : faut-il relire les règles de l’héritage à la lumière des transformations sociales, ou les tenir pour des prescriptions intangibles?
Ahmed Assid plaide pour une relecture
Ahmed Assid a d’emblée replacé la discussion dans le “XXIe siècle”, soulignant que le débat se tient en 2026 et non “au Ier ou au IIe siècle” de l’islam. Selon lui, le monde social, économique et politique a changé de manière radicale, au point de rendre nécessaire une nouvelle approche des textes organisant les rapports sociaux.
“L’être humain est aujourd’hui la valeur suprême, et non le texte, qu’il soit humain ou religieux”, a-t-il affirmé, estimant que tout texte doit être lu de manière à “rendre justice aux êtres humains” et à préserver leur dignité.
Pour le penseur marocain, les règles successorales musulmanes sont liées à un contexte historique précis : celui de la tribu, de la famille élargie et d’une répartition ancienne des rôles entre hommes et femmes. Il a rappelé que les femmes travaillent aujourd’hui, contribuent aux dépenses du foyer et occupent des fonctions dans tous les domaines.
“Il n’existe aucun texte fixe capable d’encadrer une réalité qui bouge rapidement”, a-t-il soutenu, appelant à un “ijtihad ouvert” permettant d’adapter la lecture des textes aux réalités contemporaines.
Mahmoud Amer défend l’intangibilité du texte
Face à cette approche, le cheikh Mahmoud Amer estime que les règles de l’héritage figurent parmi les dispositions les plus explicites du Coran. Citant les versets de sourate An-Nisa, il a insisté sur le caractère qu’il estime obligatoire des parts successorales, en rappelant qu’elles sont présentées comme une “prescription de Dieu”.
“Le texte est au-dessus de la société, au-dessus de l’être humain et au-dessus de l’État”, a-t-il déclaré, considérant que l’islam n’a pas vocation à être modifié par la réalité sociale, mais à la corriger.
Selon lui, l’islam a instauré un système successoral complet et a reconnu aux femmes un droit à l’héritage dans un contexte où elles en étaient privées dans certaines sociétés. Il a également souligné que les situations successorales sont multiples et que la femme peut, dans certains cas, hériter autant ou davantage qu’un homme, selon le degré de parenté et la configuration familiale.
Le cheikh a notamment cité le cas d’une fille unique héritant de la moitié de la succession, tandis que le père et la mère du défunt reçoivent chacun un sixième. Pour lui, cet exemple montre que le débat ne peut être réduit à la seule règle du “double” accordé à l’homme dans certains cas (*).
Mahmoud Amer a aussi rejeté l’idée selon laquelle les injustices subies par des femmes privées de leur héritage remettraient en cause les textes eux-mêmes. Ces situations relèvent, selon lui, de comportements individuels contraires à la charia et doivent être traitées par les autorités et les tribunaux, non par une modification des règles successorales.
“Celui qui prive une femme de son héritage porte un trait de la jahiliya, pas de la charia”, a-t-il affirmé, en référence à la période préislamique.
Le débat s’est tendu lorsque le cheikh égyptien a affirmé que le discours d’Ahmed Assid “fertilise le terreau du takfir”, avant de préciser qu’il visait, selon lui, les propos plaçant l’être humain au-dessus du texte religieux. Il a également averti qu’une loi imposant l’égalité successorale pourrait, dans certaines sociétés, “ouvrir la porte au crime”, en heurtant des représentations religieuses profondément ancrées.
Ahmed Assid a rejeté ces accusations, dénonçant “la méthode des cheikhs” consistant, selon lui, à brandir la menace de la fitna ou du takfir lorsque l’argumentation s’affaiblit. Il a affirmé ne pas vouloir débattre de la foi, mais des droits économiques des femmes.
“Je ne parle pas de la mentalité masculine qui prive les femmes de leur droit légal à l’héritage. Je parle d’une solution radicale qui rende justice à toutes les femmes et réalise l’égalité effective dans le cadre de la citoyenneté”, a-t-il précisé.
La Constitution ou le texte religieux
Les deux intervenants se sont également opposés sur la hiérarchie entre la norme religieuse et la norme juridique. Ahmed Assid a soutenu que, dans un État moderne, “la Constitution est la loi suprême” et qu’“il n’y a rien au-dessus de l’État”. À ses yeux, le discours plaçant le texte au-dessus de l’État est dangereux, car il a nourri, selon lui, des mouvements contestant les institutions modernes.
Mahmoud Amer a défendu, à l’inverse, la primauté du texte religieux en matière successorale, estimant qu’une législation humaine ne peut contredire des règles qu’il considère comme explicites et définitives. “La charia a protégé l’État des groupes extrémistes”, a-t-il répliqué, rejetant l’idée que la référence au texte religieux conduise nécessairement à l’instabilité.
Ahmed Assid a également contesté l’idée selon laquelle les femmes auraient été totalement exclues de l’héritage avant l’islam. Selon lui, plusieurs formes de succession existaient déjà dans la péninsule Arabique, même si certaines sociétés privaient effectivement les femmes de ce droit. S'il reconnaît que la règle islamique a pu représenter un progrès il y a quatorze siècles, il estime que l’époque actuelle appelle “une étape décisive vers l’égalité”.
Au-delà de l’échange religieux, le débat a ainsi porté sur deux conceptions de l’évolution du droit. Pour Mahmoud Amer, les règles successorales relèvent d’un texte clair, que les États doivent appliquer et faire respecter. Pour Ahmed Assid, les dispositions touchant à la société, à l’économie et à la famille doivent pouvoir faire l’objet d’un nouvel effort d’interprétation.
“Nous parlons des droits économiques des femmes. Eux introduisent la religion dans le débat”, a conclu le penseur marocain, appelant les juristes et théologiens à produire un nouveau droit “qui ne permette pas l’injustice” envers les femmes.
Au Maroc, cette question demeure particulièrement sensible. Si la réforme de la Moudawana engagée à l’initiative royale a rouvert plusieurs dossiers liés au statut de la famille, celui de l’égalité dans l’héritage continue de diviser juristes, théologiens, acteurs politiques et société civile.
L’une des solutions préconisées par des figures réformatrices dans le monde musulman consiste à laisser aux parents la possibilité d’opter pour la donation, qui serait reconnue juridiquement, ou pour un partage égalitaire après leur décès. En cas de silence des parents, le partage traditionnel serait appliqué.
En somme, le débat n’a pas réservé de surprise. Entre les deux hommes, il y avait quinze siècles de différence. L’un se situant entièrement dans le texte (et son interprétation ne fait pas forcément l’unanimité de tous les théologiens), tandis que le second a essayé de se placer dans la période postérieure à la création des États modernes.
(*) Cet argument a moins de consistance que ce que les traditionalistes veulent lui donner. En effet, numériquement, le nombre de situations successorales le plus élevé s’inscrit dans la règle de la double part pour le garçon, et donc la moitié pour la fille.
à lire aussi
Article : Le Maroc pour la première fois aux Young Lions Competitions de Cannes
L’Union des agences conseil en communication (UACC) a conduit la première délégation marocaine aux Young Lions Competitions 2026, organisées dans le cadre du Festival international des Cannes Lions. Le Royaume était représenté dans trois catégories de cette compétition internationale.
Article : Alerte météo : vague de chaleur jusqu’à 46 °C et orages ce mercredi 1er juillet
Les températures les plus élevées concerneront notamment Zagora, Tata, Assa-Zag, Boujdour, Es-Semara, Aousserd et Oued Ed-Dahab. Des averses localement fortes, avec risque de grêle et rafales sous orages, sont attendues dans quatre provinces de 14 h à 23 h.
Article : Sahara : première visite à Laâyoune pour le nouvel ambassadeur de France au Maroc
À peine installé, Philippe Lalliot s’est rendu dans les provinces du Sud, où il a été reçu par la commune de Laâyoune.
Article : Viande : face aux prix qui flambent, le gouvernement envisage de réactiver les exonérations sur les ovins importés
Interrompu en septembre 2025 après le recensement du cheptel, le dispositif revient sur la table alors que l’ovin atteint jusqu’à 140 DH/kg au marché de gros de Casablanca et autour de 180 DH chez les bouchers. Une mesure de court terme, déjà testée sans effet durable, dans une filière toujours minée par les intermédiaires.
Article : Marchés de gros de Casablanca : légère baisse des prix de la viande ovine au 1er juillet 2026
Au 1er juillet 2026, les prix relevés au marché de gros de Casablanca restent globalement stables. La viande ovine recule de 2 DH/kg, s'établissant à 138-140 DH/kg, tandis que la viande bovine enregistre une légère hausse de 1 DH/kg sur son prix minimum, s'affichant désormais entre 85 et 110 DH/kg.
Article : Bourse de Casablanca : le second semestre débute par une séance de repli
La Bourse de Casablanca a entamé le second semestre sur une note négative. Au terme de la séance du 1er juillet, le MASI a cédé 0,53% dans un marché peu animé, marqué par un volume d'échanges limité à 82,8 MDH.