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Reportage. De Casablanca à Boston, dans la fièvre mondiale de Maroc-Écosse

Avant d’être une victoire, Maroc-Écosse a d’abord été, pour Médias24, un trajet. Une nuit courte à Casablanca, un avion presque plein, l’Atlantique à traverser, Boston à rejoindre, puis cette lente montée vers Foxborough où les maillots, les chants, les drapeaux et les accents finissent par composer une autre géographie du football. Au bout, les Lions de l’Atlas ont gagné. Mais autour d’eux, c’est tout ce que la Coupe du monde promet encore de plus vivant qui s’est donné à voir : le voyage, la foule, la rivalité sans haine et la fête plus grande que le score. Embarquement.

Reportage. De Casablanca à Boston, dans la fièvre mondiale de Maroc-Écosse
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Le 22 juin 2026 à 10h35 | Modifié 22 juin 2026 à 10h36

Ce jeudi 18 juin 2026, peu avant le coup de 3h du matin, il n’y a pas un chat dans l’aérogare de l’aéroport Mohammed-V de Casablanca. Mais il y a bien un félin : le lion, précisément celui de l’Atlas, dont la face se retrouve un peu partout aux côtés des couleurs rouge et verte nationales.

Même si on n’est pas fan de foot, difficile de ne pas se rendre compte qu’une Coupe du monde se déroule en ce moment, et surtout que le Maroc y participe. Ce qui n’est bien évidemment pas le cas des voyageurs qui, au fur et à mesure, commencent à affluer : portant pour beaucoup le maillot de la sélection nationale, ils sont là pour traverser l’Atlantique et supporter le lendemain à Foxborough, dans la banlieue sud-ouest de Boston, les poulains de Mohamed Ouahbi dans leur deuxième match du Mondial nord-américain face à l’Écosse, après le nul (1-1) cinq jours plus tôt face au Brésil.

“Je n’avais pas pu me rendre en Russie en 2018 et surtout au Qatar en 2022, donc c’est une très belle opportunité pour moi de rattraper le coup”, confie l’un d’eux, dans la file en train de se constituer devant les comptoirs d’enregistrement de la Royal Air Maroc (RAM) à l'étage du terminal 2.

Le vol pour Boston est à exactement 7h30 et doit durer 7h30, pour une arrivée prévue à 10 h, heure de l’Est des États-Unis. En temps normal, la RAM ne dessert que trois villes américaines, à savoir New York, Washington et Miami, auxquelles est venue récemment s’ajouter aussi Los Angeles. Mais à l’occasion de la Coupe du monde, la compagnie dirigée par Hamid Addou a mis en place trente-deux vols spéciaux pour que quelque 8.800 supporters puissent assister aux trois matchs du premier tour de l’équipe du Maroc.

Pour l’aller-retour en classe économique, il faut compter sur une enveloppe de 10.000 DH TTC. Et une fois acheté, le billet donne la possibilité d’acquérir celui du stade auprès de la Fédération royale marocaine de football (FRMF) contre la somme largement symbolique de 550 DH. Globalement, on peut le dire, cela reste dans les cordes de beaucoup de Marocains. En tout cas, le Boeing 787-9 Dreamliner à bord duquel nous avons pris place affiche presque complet au moment de son décollage.

Une nuit blanche vers Boston

Sept heures et demie plus tard, comme prévu, nous atterrissons à l’aéroport international Logan de Boston, qui porte le nom d’un général de l’armée américaine qui s’était notamment illustré lors de la guerre hispano-américaine ainsi que pendant la Première Guerre mondiale. C’est au moment où nous abordons Boston Harbor, vaste échancrure maritime où les premières lignes de la ville se dessinent sous l’aile de l’avion, que les passagers se réveillent enfin de leur torpeur transatlantique pour entonner l’hymne national.

Éreintés par la nuit blanche de Casablanca, la plupart des passagers ont passé le plus clair de la traversée dans une sorte de léthargie intermittente, ponctuée par les allées et venues du personnel de bord. Sans doute se sont-ils aussi mis en tête de recharger les batteries en vue des quelque quarante-huit heures à venir qui s’annonçaient non moins denses.

C’est à cet instant aussi que les premières conversations se nouent vraiment. Debout dans l’allée, au moment de récupérer ses bagages dans les compartiments, un père de famille explique avoir voulu faire vivre à ses deux fils adolescents, assis à ses côtés pendant le vol, la plus emblématique des compétitions footballistiques de la planète.

Leur aventure au pays de l’oncle Sam ne s’arrêtera d’ailleurs pas à Boston, poursuit-il. Après l’Écosse, le trio prévoit de mettre le cap sur Atlanta, où le Maroc doit affronter Haïti le 24 juin. Tous sont supporters assumés du Raja. Lorsqu’un voisin wydadi, coiffé de sa casquette rouge, se joint à la discussion sur le ton de la plaisanterie, le père ajuste autour du cou son écharpe verte striée de blanc.

L’aéroport Logan est à 10 à 20 minutes en voiture du centre-ville de Boston, selon la circulation. En bus, on peut emprunter la Silver Line SL1, qui met un peu plus de temps. Ce à quoi nous nous résolvons après une halte réparatrice dans un hôtel à deux pas des terminaux.

Boston sous pavillon écossais

Boston, pour ceux qui ne connaissent pas la ville, échappe à l’image spectaculaire que l’on se fait souvent des États-Unis depuis l’étranger, associée aux avenues interminables, aux gratte-ciel et à la démesure. C’est une cité plus ramassée, plus ancienne, presque européenne par endroits, où les briques rouges, les façades victoriennes, les clochers, les campus et les quais racontent à la fois l’Amérique des origines et celle des grandes universités.

On y pense à la Boston Tea Party, épisode fondateur de la révolte américaine contre les Britanniques, à Harvard de l’autre côté de la Charles River, à la dynastie Kennedy, aux Red Sox de Fenway Park, l’un des stades les plus mythiques du baseball, mais aussi à ces films qui en ont imposé une représentation plus rugueuse, de Good Will Hunting en passant par The Departed. Une ville de mémoire, de savoir et de sport, donc, que les supporters écossais semblaient avoir décidé, ce jour-là, d’annexer joyeusement.

Dès notre retour du côté de Logan pour prendre la Silver Line, les maillots frappés du lion écossais se détachent en effet partout dans le décor, de même que les drapeaux bleus barrés de la croix blanche de Saint-André, emblème reconnu et reconnaissable de l’Écosse. Aux abords du Freedom Trail, ce fil rouge tracé au sol qui relie les hauts lieux de la Révolution américaine à Boston, on finit même par se croire aux portes de Hampden Park, le stade national de Glasgow, tellement les signes de ralliement de la Tartan Army, le surnom donné aux supporters écossais, saturent l’espace.

Et le premier de ces signes, c’est… la bière : depuis plusieurs jours, relate-t-on, elle coule à flots dans les bars du centre, de comptoir en comptoir et jusque sur les trottoirs étroits alentour, au point que plusieurs médias locaux ont rapporté des ruptures de stock dans certains établissements, pris de court par l’appétit débonnaire de ces infatigables disciples du houblon. “No Scotland, No Party”, vocifère-t-on d’ailleurs à l’envi, hymne festif du moment que l’on retrouvera aussi le lendemain, comme on le verra, à Foxborough.

Les Marocains, eux, sont moins massifs dans leur occupation de l’espace et, disons-le, nettement moins portés sur les tournées. Mais ils sont là aussi, tuniques rouges sur le dos, drapeaux à la main, entrant volontiers dans cette kermesse improvisée. Loin de toute tension, la rencontre prend même des airs de communion bon enfant. On rit, on se chambre, on s’interpelle au gré des attroupements.

Lorsqu’un supporter écossais lance, sûr de lui, que son équipe l’emportera 1-0, un Marocain lui répond dans un large sourire : “I don’t like what I hear!” (“je n’aime pas ce que j’entends. ”) Tout le monde part en éclats. Avant même le match, Boston ressemble ainsi déjà, à ce moment, à ce qu’une grand-messe sportive comme la Coupe du monde promet quand elle tient parole : une occasion où les appartenances s’affichent sans se heurter, et où la rivalité de circonstance sert surtout de prétexte à la fraternisation.

En route pour Foxborough

Rien de cela ne se dissipera le lendemain. À 14h40, vendredi 19 juin, devant notre hôtel, nous montons dans l’un de ces bus jaunes spécialement affrétés dans le cadre du Boston Stadium Express, le service officiel que Yankee Line opère pour relier Boston, Logan et plusieurs points du Grand Boston à Foxborough, où se trouve le Gillette Stadium, antre habituel des New England Patriots, en football américain, et du New England Revolution, en “soccer”, comme le football du Vieux Monde est appelé outre-Atlantique. Pour se conformer aux règles commerciales de la FIFA, l’enceinte a été provisoirement rebaptisée Boston Stadium.

Un jour ordinaire, le trajet depuis Boston pourrait se compter en moins d’une heure. Mais Coupe du monde oblige, il nous aura finalement fallu le double pour rallier Foxborough. En effet, il est près de 16h40, soit à peine une heure et vingt minutes avant le coup d’envoi que doit donner l’arbitre ouzbek Ilgiz Tantashev, lorsque notre bus s’immobilise enfin au lot 55, l’un des parkings aménagés autour du stade.

Là encore, la même impression s’impose presque aussitôt : les Écossais sont plus visibles. Entre les rangées de voitures et de glacières, certains ont déjà pris leurs quartiers, bières à la main, dans cette tradition très américaine du “tailgating” qui consiste à manger, boire et se retrouver près du stade avant d’entrer. Une fois dépassé ce campement d’avant-match, il faut marcher sur la caillasse, traverser la route, suivre les panneaux, se laisser orienter par le personnel mobilisé sur place, sous l’œil des policiers de Foxborough et des state troopers du Massachusetts, qui veillent au grain. Pour un visiteur qui découvre les lieux, le chemin demande quelques minutes d’adaptation.

Dans ce va-et-vient surgissent aussi des visages connus. Au loin, on croit reconnaître un récent invité du “12/13”, l’émission hebdomadaire de Médias24, dont on taira ici le nom. Plus tard, les réseaux sociaux confirmeront que plusieurs personnalités marocaines, elles aussi, avaient fait le déplacement. Il devait sans doute en aller de même côté écossais. Après tout, peut-être que le quinquagénaire à côté de qui nous nous sommes assis pendant le match venait lui aussi de passer dans l’équivalent écossais du “12/13”, et qu’un certain Wissam McBouzdaini, en kilt et sporran, l’avait repéré de loin sans oser le déranger.

Le Boston Stadium impressionne d’abord par sa puissance d’accueil. Certes, l’arène garde quelque chose de très “US”, avec ce stade posé au milieu d’un immense anneau asphalté pensé pour les grandes transhumances automobiles, les dimanches de NFL et les foules venues de loin. Mais l’ensemble est d’une efficacité redoutable : tribunes massives, visibilité claire, écrans géants, circulation des flux, sensation d’entrer dans une machine sportive parfaitement rodée. D’un autre côté, la pelouse naturelle installée pour la compétition, les habillages FIFA et le cérémonial mondialiste achèvent de transformer cet ouvrage né d’une autre culture sportive en véritable scène de Coupe du monde.

À ce moment-là, difficile de ne pas penser au nouveau stade Prince Moulay Abdellah de Rabat, où nous étions récemment. Car comparaison est bel et bien raison, en l’occurrence : le Maroc a indéniablement produit un équipement du même rang, moderne, spectaculaire et pleinement digne des grands rendez-vous mondiaux. Et si ce qui doit sortir de terre l’année prochaine à Benslimane, avec le futur Grand Stade Hassan II, prolonge cette ambition à une échelle encore supérieure, le Royaume aura certainement de bien solides arguments pour revendiquer la finale de la Coupe du monde qu’il coorganise en 2030 avec l’Espagne et le Portugal.

Le Maroc gagne, l’Écosse rugit encore

Comme prévu, c’est à 18h tapantes que Maroc-Écosse débute. Le temps de commencer à entrer dans le vif du sujet que Ismael Saibari catapulte le ballon en plein dans la lucarne d’Angus Gunn, à la suite d’un service parfaitement inspiré de Brahim Díaz depuis son rôle de meneur de jeu excentré à droite.

Inutile ici de refaire une partie que la plupart de ceux qui lisent cet article ont, on peut le deviner, déjà vue. Mais on signalera tout de même que dans la réalité la machine mise en place par Ouahbi est encore plus réglée que ce qui apparaît à la télévision. Tous les joueurs sont mobiles. Quand l’un s’écarte de son espace pour attirer un joueur écossais ou simplement parce que le jeu le commande, un autre vient immédiatement le remplacer.

Le sélectionneur national est, on le sait, un adepte revendiqué du “juego de posición”, popularisé notamment par Pep Guardiola au cours de son mandat historique de 2008 à 2012 sur les bancs du FC Barcelone. Mais on croit aussi reconnaître, par moments, des éléments du football relationnel, nouvelle école qui s’appuie essentiellement, comme l’indique son nom, davantage sur les relations entre les joueurs que sur leurs positions sur la pelouse. Son représentant le plus célèbre est l’ancien sélectionneur du Brésil (2023-2024), Fernando Diniz, et quoi qu’il en soit, il est clair que Ouahbi suit de très près les développements les plus récents du ballon rond.

“We are dreadful” (“nous sommes affligeants”), synthétisera, dans cet accent rocailleux venu du nord du Royaume-Uni, un supporter écossais. Mais c’est peut-être simplement que Ouahbi avait très bien fait le job.

En étant plus réaliste, le Maroc aurait certainement pu l’emporter plus largement. En seconde mi-temps, Díaz la joue, cette fois, égoïste et se retient de délivrer une deuxième passe décisive à Saibari qui aurait pu tuer le match. Cette volonté peut-être de vouloir être un “super-héros” plutôt qu’un simple “héros”, comme l’avait résumé il y a quelques mois l’ancien capitaine de la sélection, Romain Saïss, à son propos…

Ayoub Bouaddi, pour ceux qui se posent peut-être la question, est aussi flamboyant à l'œil nu qu’il ne l’est sur les écrans. Un joueur vraiment promis à un bel avenir, qui prend ses responsabilités quand il le faut - il n’a même pas 19 ans, rappelons-le encore !- et grandit lorsque l’enjeu en fait de même aussi. Peu avant la compétition, une source haut placée au sein de la FRMF avait pronostiqué un transfert à 80 millions d’euros après la Coupe du monde. Mais vraisemblablement il en vaut beaucoup plus désormais.

Autre “side note” joueurs : Issa Diop est loin d’être le footballeur nul que certains se plaisent à décrire. Certes moins doué des pieds que son compère de la charnière centrale, Chadi Riad - formé à la Masia, au cas où d’aucuns l’ignoreraient -, il a été impérial dans les airs et, à plusieurs reprises, il a permis à l’équipe de gagner des duels aériens qui auraient pu amener des situations dangereuses pour les Écossais. C’est, assurément, un véritable coup de la part de Ouahbi et de son staff que d’avoir pu l’intégrer.

Après de dernières minutes particulièrement éprouvantes pour les nerfs, où les supporters écossais poussent à fond leurs joueurs à coups de “Scotland! Scotland!”, les Marocains réussissent à enlever leur première victoire dans cette Coupe du monde et à prendre la deuxième place de leur groupe C derrière le Brésil, à la différence de buts.

Les supporters écossais, eux, ne perdent rien de leur bonhomie tapageuse. “Chill, man, just enjoy it!” (“Tranquille, mec, profite juste du moment !”), nous lance l’un d’eux, le souffle chargé d’alcool s’il fallait encore le préciser, comme si le résultat n’était finalement qu’un élément parmi d’autres dans cette virée nord-américaine épique.

Et c’est pour cela aussi, parce qu’ils ont été magnifiques dans leur manière d’habiter cette Coupe du monde, dans leur fidélité bruyante, dans leur autodérision, que face au Brésil, on leur souhaitera de rugir. Cela ferait au moins deux lions en seizièmes de finale : le lion rampant d’Écosse et le Lion de l’Atlas, que l’on retrouve encore à notre retour à l’aéroport de Casablanca samedi 20 juin. Plus sobre peut-être que son cousin du nord, mais tout aussi décidé à ne pas quitter trop vite le continent américain.

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