Hiromi Uehara à Jazzablanca: enfin du jazz au Maroc !
Dans un contexte où le jazz semble de plus en plus relégué au second rang dans la programmation musicale des festivals marocains, la venue à Jazzablanca de Hiromi Uehara constitue une belle surprise pour les puristes du genre. Figure majeure du jazz contemporain, cette pianiste japonaise fait partie du cercle très fermé des sommités mondiales qui se sont produites ces dernières années au Maroc. Une grande première qui mérite d'être soulignée.
Depuis plus d'une décennie, le jazz perd de plus en plus de terrain dans les festivals marocains où les impératifs de rentabilité poussent les promoteurs à privilégier les stars des musiques actuelles. Mais au milieu de ce syncrétisme apparaît comme par enchantement le nom de Hiromi Uehara qui constitue sans conteste l'événement musical de l'année et de de Jazzablanca pour les puristes.
Une étoile du jazz à Jazzablanca
Pour ceux qui ne connaissent pas cette véritable étoile du piano, il y a donc lieu de commencer par revenir sur son parcours remarquable.
Alors qu'elle n'est encore qu'une adolescente de 17 ans au Japon en 1997, la musicienne débutante Hiromi Uehara a le privilège d'être invitée à rejoindre sur scène à Tokyo le pianiste Chick Corea dans un partage de générations qui, selon ses propos au magazine américain JazzTimes ressemble à un conte de fées qui contribuera à lancer sa carrière.
Comprenant immédiatement qu'il se trouve devant un véritable prodige, son mentor l’encourage alors à poursuivre ses études musicales dans la prestigieuse université de Berklee.
Un apprentissage qui lui permettra d’entamer par la suite une ascension fulgurante qui la conduira à se produire dans les plus grands festivals du monde à l’instar de Montreux, Newport, Vienne… sans parler de clubs fameux comme le Blue Note et le Village Vanguard à New York…
Virtuose et show-woman d’exception
Centré sur l’improvisation et la justesse technique, son jeu possède en effet la capacité de conjuguer une virtuosité renversante à une narration musicale où chaque accélération, rupture ou silence participe à son discours.
Si les puristes reconnaissent en elle l'énergie volcanique d'un Oscar Peterson, l’audace d'un Chick Corea ou la magie d'un Ahmad Jamal, Hiromi est pour ceux qui l’ont déjà vue en concert bien plus qu’une pianiste surdouée.
Littéralement habitée par la musique, cette show-woman exceptionnelle déploie sur scène une énergie communicative qui transforme chacun de ses concerts en véritable spectacle avec une gestuelle expressive où chaque mouvement prolonge les notes qu'elle arrache à son piano.
Sachant qu’elle appartient aux rares musiciens qui arrivent à faire évoluer le jazz, on ne peut donc que se réjouir de sa grande première à Jazzablanca dont les puristes du futur devraient encore se souvenir dans 50 ans lorsqu'ils évoqueront les artistes marquants du début du XXIᵉ siècle.
Un répertoire qui cherche toujours sa place au Maroc
Tout en saluant le choix éclairé de la direction artistique de Jazzablanca, l’auteur de ces lignes, passionnément jazzophile, ne peut s’empêcher de s’interroger sur le manque de place donnée au jazz dans la plupart des festivals marocains.
Si personne ne contestera la popularité des grandes vedettes internationales qui charrient des foules considérables, force est de constater que leurs univers musicaux appartiennent le plus souvent à la pop ou au divertissement grand public qu'au jazz.
Le choix de Jazzablanca est par conséquent d’autant plus précieux quand on sait que la venue d’artistes de sa dimension au Maroc est devenue rarissime eu égard au problème de maigre fréquentation qui ne génère pas une rentabilité suffisante pour les faire venir et encore moins revenir.
Quand une légende faisait salle partiellement vide
Pour s’en convaincre, il suffit de rappeler le précédent fâcheux du concert en solo du légendaire pianiste feu Chick Corea qui s’était produit en 2011 au Mégarama lors de la 6ᵉ édition de Jazzablanca.
Alors qu’il avait choisi de s'adresser aux amateurs de bebop en explorant magistralement ses idoles Bud Powell et Thelonious Monk, une partie du public, manifestement invitée gratuitement et peu réceptive à cette plongée dans les racines du jazz, avait sans discrétion aucune quitté la salle, au grand désarroi du pianiste qui n’avait pas manqué de relever cette grande première dans sa carrière.
Pour l’anecdote, comme il l’avait déjà fait à Tokyo avec l’adolescente Hiromi, Chick Coréa avait fait monter sur scène un jeune pianiste marocain pour une masterclass à 4 mains dont ce dernier devrait se souvenir toute sa vie d'avoir été l’heureux élu de cette soirée plus que mémorable.
Des précédents qui montrent que le jazz n'est pas élitiste
Au-delà de cet exemple significatif du manque d’engouement des Marocains pour un répertoire jugé élitiste voire lunaire pour certains, les amateurs du genre ne peuvent cependant que se souvenir des fabuleuses prestations du batteur Billy Cobham et du bassiste Marcus Miller à ce même festival de Jazzablanca.
L’occasion de rappeler aussi l'inoubliable concert du regretté trompettiste Roy Hargrove au festival Tanjazz de Tanger ainsi que les passages remarqués du saxophoniste Kenny Garrett au festival d’Essaouira, qui peut s’enorgueillir d’avoir accueilli des sommités mondiales comme Joe Zawinul, Wayne Shorter, Pat Metheny, Marcus Miller, Archie Shepp, Randy Weston, Didier Lockwood et tant d’autres.
S'il n'est pas censé privilégier le jazz, le festival "Gnaoua Musiques du monde" a le mérite de montrer qu’au regard de l’applaudimètre généré par ces musiciens invités, la programmation d’artistes de jazz d'exception peut susciter l'intérêt d'un public nombreux et satisfaire ses attentes.
En attendant Godot, ne boudons pas notre plaisir et rendez-vous le 9 juillet au soir sur la scène 21 à l’espace d’Anfa Park pour un concert qui s’annonce exceptionnel pour les vrais amateurs de jazz…
Photo officielle de la formation "Hiromi’s Sonicwonder Quartet" avec Hiromi Uehara au piano, Adam O'Farrill à la trompette, Hadrien Féraud à la basse et Gene Coye à la batterie.

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