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ECONOMIE

Du jamais vu : à Casablanca, la pénurie de moutons à la veille de l’Aïd suscite interrogations et tensions

À quelques heures de Aïd al-Adha, plusieurs marchés de moutons à Casablanca sont quasiment vides. La tension est aussi palpable dans d'autres régions. Les professionnels attribuent cette situation à une mauvaise répartition géographique de l'offre et à des "chennakas (intermédiaires spéculateurs) qui, ayant pris peur après les mesures de contrôle, ont déserté certains marchés".

A Casablanca, la pénurie de moutons à la veille de l’Aïd suscite interrogations et tensions
A Casablanca, la pénurie de moutons à la veille de l’Aïd suscite interrogations et tensions
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Le 26 mai 2026 à 16h51 | Modifié 26 mai 2026 à 17h22

Mardi 26 mai 2026, 11h20. À la Rahba de Mejjatia, à Médiouna, le marché est là. Les enclos sont toujours dressés, mais ils sont vides. Le silence règne en maître. Une scène inhabituelle, la veille de Aïd al-Adha.

Il n'y a pas ou très peu de bêtes présentées à la vente. L'un des plus grands marchés du mouton de Casablanca tourne à vide. Quelques dizaines de bêtes, sans intérêt pour l'acheteur venu faire son choix.

Du jamais vu : à Casablanca, la pénurie de moutons à la veille de l’Aïd suscite interrogations et tensions

Du jamais vu : à Casablanca, la pénurie de moutons à la veille de l’Aïd suscite interrogations et tensions

Le cas de Mejjatia n'est pas isolé. Souk Sidi Othmane, Souk Ibn Tachefine, les fermes de Médiouna... le constat est le même. Des stands vides, des clients qui repartent bredouilles.

Du jamais vu : à Casablanca, la pénurie de moutons à la veille de l’Aïd suscite interrogations et tensions
Souk Ibn Tachefine.
Du jamais vu : à Casablanca, la pénurie de moutons à la veille de l’Aïd suscite interrogations et tensions
Souk Sidi Othmane.

Les premiers signes étaient déjà perceptibles lors du week-end des 23 et 24 mai. Médias24 s'était rendu au marché municipal organisé en lisière de la Foire internationale de Casablanca. L'offre y était particulièrement faible pour un dernier week-end précédant l'Aïd. Sur les 25 stands aménagés par la ville, à peine un peu plus de la moitié étaient occupés, avec un nombre limité d'animaux exposés.

Tensions sur les marchés et flambée des prix

La tension était également palpable le lundi 25 mai 2026. Ainsi, au marché des anciens abattoirs de Hay Mohammadi, les prix ont atteint 90 à 95 DH le kilogramme vif, provoquant des frictions entre vendeurs et acheteurs.

Sur des images prises au moment des faits, on voit plusieurs personnes regroupées autour d'un point de vente fermé. Perché au sommet d'une grande porte en fer, un vendeur s'adresse aux clients à travers les barreaux pour annoncer un prix ferme de 3.500 DH par tête. "Li bgha mrehba, li mabghach hadchi li kayn" [Celui qui veut acheter est le bienvenu, sinon c'est ainsi].

Face à cette situation, de nombreux acheteurs rebroussent chemin. Une femme lance notamment à son mari : "Nous ne sommes plus que deux à la maison, nous ne sommes pas fous d'acheter un mouton à ce prix", avant de quitter les lieux.

Où est passée l'offre ?

Où sont passées les millions de têtes recensées et prêtes pour l'Aïd ? On a l’impression qu’elles se sont volatilisées. Les autorités compétentes avaient recensé près de 40 millions de têtes de cheptel avant l'Aïd, toutes catégories confondues, dont notamment 8 à 9 millions destinées à l'abattage, soit une offre plus abondante que les années précédentes.

Pourquoi les marchés sont-ils quasi vides à Casablanca ? Comment expliquer les tensions observées aussi bien sur la disponibilité que sur les prix ?

Certains acteurs sur le terrain avancent que les "kessabas" et les "chennakas" ont "déserté les marchés à la suite du renforcement des contrôles des autorités". Le gouvernement a récemment publié un arrêté interdisant plusieurs pratiques susceptibles de tirer artificiellement les prix du mouton vers le haut. Ces mesures resteront en vigueur jusqu'au 29 mai, soit deux jours après l'Aïd.

L'ANOC évoque un problème de redistribution de l'offre

L'Association nationale ovine et caprine (ANOC) estime pour sa part, dans un échange avec Médias24, qu'il s'agit tout simplement d'un problème de redistribution de l'offre.

"Hier [lundi 25 mai], certains souks étaient en effet en rupture, notamment à Fès, Tétouan et Casablanca. Mais ils ont tous été réapprovisionnés ce mardi 26 mai dans la matinée. Des camions en provenance de Guercif, du Moyen Atlas et d'Aguelmous ont pris la direction de ces marchés".

L'Association affirme également avoir échangé avec les autorités de la région de Fès notamment, qui lui ont assuré que le marché de Bensouda était correctement approvisionné ce mardi matin.

"Il s'agit d'une question de redistribution régionale. Parfois, elle reste concentrée dans certaines zones, mais des instructions ont été données pour corriger ces déséquilibres".

Selon la même source, les marchés resteront ouverts jusqu'en fin de journée ce mardi. Toutefois, "les moutons de grande taille sont pratiquement épuisés. Il reste essentiellement des bêtes plus légères, dont les prix sont un peu moins élevés. Les gros moutons ont tous été vendus".

À l'appui de ses déclarations, notre interlocuteur à l'ANOC nous a transmis une vidéo dont il assure qu'elle a été tournée à 13h36 à El Jadida, montrant un souk bien approvisionné et fréquenté par de nombreux acheteurs.

Un problème d'approvisionnement plus que d'offre ?

D'autres sources du secteur versent dans le même sens que l'ANOC. "Ce qui se passe à Casablanca est une première. Cela signifie qu'il y a quelque chose qui bloque l'approvisionnement", estiment-elles, arguant que les chiffres du recensement montrent que l'offre est suffisante.

"L'offre destinée à l'Aïd est bien disponible au niveau national. Toutefois, une offre globale abondante ne signifie pas que tous les points de vente du Royaume sont approvisionnés au même rythme ni au même moment".

Selon elles, plusieurs facteurs ont contribué à la situation observée à Casablanca notamment. D'abord, la très forte concentration de la demande dans la métropole. Ensuite, l'amplification du phénomène par les réseaux sociaux.

"Jusque dans l'après-midi du 25 mai, des tensions ont effectivement été observées. Mais auparavant, l'approvisionnement était normal. En général, la veille de l'Aïd, certains souks commencent naturellement à se vider. Cette année, les réseaux sociaux ont fortement amplifié la perception du phénomène". Amplification ou pas, nos reporters ont suivi la situation tous les jours de visu et ont fait le constat de ces anomalies.

Pour nos interlocuteurs, le caractère exceptionnel de la situation à Casablanca reste difficile à expliquer. "Même durant les années de sécheresse 2023 et 2024, alors que l'offre était beaucoup plus limitée, Casablanca n'était pas vide à ce point. Nous n'avons jamais vu une telle situation, notamment au niveau des anciens abattoirs où les garages et points de vente sont habituellement approvisionnés jusqu'à la dernière minute".

D'après nos sources, l'un des principaux facteurs explicatifs réside dans les mesures de contrôle mises en place récemment par le gouvernement.

"Les chennakas ont eu peur et ont déserté Casablanca"

"Les chennakas ont eu peur. Après avoir vu certaines vidéos circuler sur les réseaux sociaux, beaucoup ont préféré ne pas venir sur les marchés de Casablanca", avance cette source.

"Qu'on le veuille ou non, ils assurent une fonction essentielle entre producteurs et consommateurs. C'est un mal nécessaire. Ils se déplacent notamment vers l'Oriental, la région de Kelaâ ou encore Beni Meskine pour acheter les animaux, assurer leur transport, mobiliser de la main-d'œuvre et prendre les risques liés à cette activité", poursuit-elle. Un avis que Médias24 ne partage pas. Si les circuits de commercialisation étaient suffisamment structurés et organisés, le marché aurait connu un approvisionnement fluide et conforme à la demande là où elle se trouve, et à des prix raisonnables.

D'autres professionnels à Casablanca, sondés ce jour, confirment que les moutons sont disponibles, mais que "beaucoup d'intermédiaires ont eu peur après avoir vu des saisies d'animaux, la démolition de points de vente non autorisés ou encore des contrôles routiers. Le message est rapidement passé parmi les intermédiaires, qui ont préféré éviter la métropole".

Pourquoi les prix restent-ils élevés ?

Concernant les tensions observées sur les prix cette année, nos interlocuteurs évoquent une évolution structurelle du marché. "Par le passé, les éleveurs qui engraissaient des moutons spécifiquement pour l'Aïd ne disposaient pratiquement d'aucun autre débouché. Ils étaient donc contraints de vendre durant cette période. Aujourd'hui, la situation est différente. Plusieurs alternatives existent, notamment le retour des pèlerins du Hajj, l'arrivée des Marocains résidant à l'étranger (MRE), les mariages et autres événements familiaux générateurs de demande".

"L'écart entre le prix du kilogramme durant Aïd al-Adha et du kilogramme à la consommation habituelle n'est plus ce qu'il était". En effet, la différence est très faible, voire inexistante, ce qui laisse aux kessabas d'autres alternatives.

Enfin, d'autres éléments sont également avancés pour expliquer les tensions observées cette année. "L'organisation parfois défaillante de certains souks et l'absence de dispositifs de sécurité adéquats dans certains marchés, comme à Bensouda à Fès, peuvent également jouer un rôle", concluent nos sources.

En résumé, la fête du sacrifice de cette année a tout mêlé : prix en hausse sans explication valable, mesures publiques inefficaces voire contre-productives, prédateurs à l'œuvre, informel toujours omniprésent, circuits de commercialisation et distribution défaillants. Le tout dans un climat de défiance généralisée, amplifié par les réseaux sociaux, sans que personne n'ait de réponse vraiment satisfaisante.

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