Abdelmalek Alaoui : le Maroc, puissance régionale et puissants défis en perspective
Invité de l'émission le 12/13 de Médias24, l'économiste et président de l’Institut marocain d’intelligence stratégique Abdelmalek Alaoui revient sur les thèses de son dernier ouvrage, "Maroc, le défi de la puissance". L'ouvrage propose une réflexion sur la manière dont un État parvient à transformer ses contraintes géographiques et politiques en leviers d'influence.
Le point de bascule de la nouvelle ère marocaine s'est manifesté avec éclat lors de la visite d’État d'Emmanuel Macron fin 2024. Ce moment scellait, selon Abdelmalek Alaoui, le "retour à l’équilibre" après deux ans de crise diplomatique avec l'ancienne puissance coloniale. Pour notre invité, c'est à ce moment-là que le Royaume a donné à voir une relation désormais rééquilibrée avec Paris, près de soixante-dix ans après l’indépendance.
Cette mutation repose sur une philosophie de l'histoire empruntée à Ibn Khaldoun : "Le passé ressemble plus à l'avenir qu'une goutte d'eau à une autre". Cette maxime, loin d'être fataliste, explique la résilience marocaine, précise Abdelmalek Alaoui. Le pays fonctionne autour d'un pivot central que constitue l’institution monarchique. Elle assure la continuité des constantes tout en permettant au reste de bouger. C'est cette capacité à garder le cap pendant soixante-dix ans qui a permis au Maroc, ancien empire, d’aspirer aujourd’hui à un statut de puissance régionale moderne.
L’une des thèses les plus fertiles de l’ouvrage concerne la continuité des grands chantiers infrastructurels. On imagine souvent que l’essor industriel du Maroc, symbolisé par l’usine Renault de Tanger ou Tanger Med, est une création récente. En réalité, le génome de cette stratégie remonte aux années 1970. Sous Hassan II, la création de la Somaca et la politique des routes répondaient déjà à la vision de désenclaver pour commercer.
Le Maroc est, par essence, une nation commerçante. Historiquement, ses caravanes descendaient jusqu'au golfe de Guinée. Aujourd'hui, les autoroutes ont remplacé les pistes, mais la logique reste la même : "vasculariser" l’intérieur du pays pour irriguer l’économie de marché.
Cette politique des grands travaux constitue également un amortisseur social. En période de tension sur l’emploi, le chantier de construction est l'un des rares secteurs capables d'absorber une main-d'œuvre massive, préservant ainsi le consensus national.
Les trois piliers de la puissance : faire, faire faire et ne pas subir
Mais qu’est-ce que la puissance pour un pays du Sud ? Alaoui la définit par trois capacités : celle de faire, de faire faire et, surtout, celle de ne pas subir.
Cette posture se reflète dans le traitement du dossier du Sahara. En choisissant d'utiliser le terme "Sahara occidental" dans une perspective géographique plutôt que politique, l'auteur souligne que le Maroc n'a plus besoin d'adjectifs pour affirmer sa marocanité, ce qui représente, à ses yeux, un signe de maturité politique. Il s'agit désormais de parler au monde avec ses propres codes pour faire entendre sa version des faits, notamment auprès d'un public international qui ignore souvent les réalités historiques profondes de cette région.
Pourtant, ce récit de la puissance se heurte à des réalités sociologiques tenaces. Le Maroc est traversé par une opposition entre les "anywhere", ces élites connectées à la mondialisation, et les "somewhere" – ces citoyens enracinés, attachés à leur identité, mais parfois laissés au bord de la route. Cette hyper-polarisation, moteur des populismes mondiaux, n'épargne pas le Royaume.
Le défi est ici celui de l'employabilité et de la formation. Alaoui pointe une économie encore trop dépendante de la rente et une sphère politique qui peine à se renouveler. Face au désamour des jeunes pour la "chose publique", il évoque des réformes audacieuses, comme le vote obligatoire ou la question de la rémunération de la haute fonction publique. Pour attirer les talents capables de piloter un État moderne, il faut, selon lui, accepter de poser la question de leur rémunération, loin des seuls ressorts symboliques ou statutaires qui peuvent parfois accompagner l’accès aux responsabilités publiques.
Plus inquiétant encore est le défi de la "santé cognitive". Dans une "civilisation du bruit" où TikTok s'impose comme le premier réseau social, la capacité d'attention et de transmission s'érode. Le risque est de voir disparaître ce qui fait la singularité marocaine : le lien intergénérationnel. L'idée d'un "service civil national" dédié au lien avec les aînés apparaît alors comme une piste pour restaurer cette oralité constructive qui a toujours servi de ciment à la société.
Le temps de la synchronicité
Le passage du statut de pays en développement à celui de puissance régionale exige la synchronicité. Trop souvent, les projets publics au Maroc souffrent de retards abyssaux et de surcoûts injustifiés. Pour Abdelmalek Alaoui, le véritable "défi de la puissance" ne se jouera pas seulement dans les instances internationales, mais dans la capacité du pays à exécuter ses stratégies avec rigueur.
Le Maroc de 2026 n'est plus celui de 1956. Il a prouvé qu'il savait bâtir des ports et des usines ; il lui reste désormais à démontrer qu'il peut mieux synchroniser ses politiques publiques et renforcer la qualité de leur exécution, afin que chaque citoyen, du plus jeune au plus ancien, trouve sa place dans ce grand récit national.
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