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PORTRAITS

Hommage. Abdelwahab Doukkali, le messager s’est tu

Le plus grand chanteur que le Maroc ait jamais donné au monde arabe est mort ce vendredi 8 mai 2026 à Casablanca. Il avait 85 ans, une voix d'éternité et une vie qui ressemblait à un roman.

Hommage. Abdelwahab Doukkali, le messager s’est tu
Hamza Aboussourour
Le 9 mai 2026 à 10h48 | Modifié 9 mai 2026 à 11h07

Il y a des voix qui ne meurent pas vraiment. Elles se glissent dans les murs des maisons, dans l'air tiède des soirs d'été qu'on ne sait plus tout à fait dater. La voix de Abdelwahab Doukkali était de celles-là : chaude, grave, habitée d'une douceur qui brisait quelque chose au fond de la poitrine. Ce vendredi matin, il est entré dans une clinique de Casablanca pour une opération… Il n'en est pas ressorti. Il avait 85 ans. Le Maroc, le monde arabe et tous ceux qui, un jour, ont fermé les yeux sur Marsoul el Hob savent ce qu'ils viennent de perdre.

Fès, le berceau d'un rebelle

Il naît le 2 janvier 1941 à Fès, dans une famille conservatrice et pieuse de treize enfants. Son père tient tout ce monde d'une poigne de fer. Dans cette maison où le silence est une discipline, le petit Abdelwahab déborde : il dessine, chante et joue la comédie dans les recoins de la médina. Il fréquente l'école Moulay Idriss par crainte des foudres paternelles, y réussit honorablement… Mais la vraie école, c'est la rue : les voix qui sortent des maisons le soir, les airs qui s'insinuent par les fenêtres ouvertes. Fès, la conservatrice, est trop étroite pour lui. Il le sait dans ses os.

Alors, un matin de 1959, il prend son baluchon et il part.

Rabat, l'ennui et la main qui se tend

À dix-huit ans, Abdelwahab Doukkali débarque à Rabat et trouve un emploi à la Radiodiffusion télévision marocaine (RTM). L'ennui le ronge rapidement. Il n'est pas taillé pour la paperasse. Il s'y dérobe par la chansonnette, qu'il pousse à longueur de journée. Ce qui n'est pas du goût d'Ahmed Al Bidaoui, son chef, qui le sanctionne pour un rien… La cohabitation est orageuse.

Mais une main se tend. Mahdi Elmandjra, directeur de la RTM, se prend d'affection pour ce jeunot au talent prometteur et l'encourage à suivre la voie à laquelle il semble si destiné. C'est peut-être la première fois qu'un adulte le prend au sérieux. Il ne l'oubliera jamais.

De Rabat, il file à Casablanca. Sa personnalité, jugée trop exubérante, et son audace, à la limite de l'insolence, lui ferment bien des portes. Mais un certain Ahmed Taïeb El Alj lui écrit les paroles d'une chanson qui deviendra une référence : Ya lghadi ftomobil. La vague démarre, et elle ne s'arrêtera plus.

La « nouvelle vague » qui dynamite tout

Ce garçon de Fès arrive sur les scènes marocaines comme un courant d'air dans une pièce trop longtemps fermée. Il était convenu jusque-là qu'on se tenait poliment sur scène, qu'on saluait très bas. Doukkali dynamite cette certitude : il martyrise son luth, joue les paroles de ses chansons, les vit, ferme les yeux pour mieux s'en pénétrer. Il est en représentation de la première note à la dernière.

Les puristes s'en offusquent, et la presse le taille en pièces : on raille sa mèche folle, sa montre portée au poignet droit — une mode qu'il lance lui-même — et ses bijoux. On décrit son public comme des « midinettes en mal d'amour ». Mais le public en question remplit les salles, apprend ses chansons par cœur, les fredonne dans les hammams et les cuisines. Habibati, La Tatroukini, Anti, les titres s'enchaînent. Les scandales ne font qu'augmenter sa notoriété.

Le Caire, sept années capitales

En 1962, il décide de tout plaquer. Direction le Caire pour donner un nouvel élan à sa carrière. La capitale égyptienne des années 60, c'est le centre nerveux du monde arabe : Oum Kalthoum y règne, Abdel Halim Hafez y fait trembler les murs, Fairuz y passe comme une étoile filante. C'est dans cette galaxie que Doukkali choisit de se mesurer.

Il se fait rapidement une place sur la scène égyptienne et se lie d'amitié avec son voisin le compositeur Baligh Hamdi. Mais la compétition est féroce : Abdel Halim Hafez le considère comme un rival. Peu importe… Doukkali absorbe tout : les maqams égyptiens, les orchestrations fastueuses, la profondeur d'un répertoire millénaire, et en fait quelque chose d'uniquement sien. Sept ans s'écouleront avant son retour au Maroc. Il reviendra grandi, transformé, sûr de lui.

Le retour et l'âge d'or

Le Maroc le retrouve différent. Plus ample, plus souverain. Il revient avec une chanson dédiée au roi Hassan II, Habib Ljamahir. Les foules l'accueillent comme on accueille quelqu'un qu'on savait déjà immense, mais qu'on voulait entendre le confirmer.

Alors vient l'époque des chefs-d'œuvre : Marsoul el Hob, le messager de l'amour, qui lui colle à la peau comme un surnom mérité. Kan ya makan, ce conte musical dont on ne sait jamais si c'est une histoire d'amour ou une histoire de temps. Souk el Bacharia. Lil o Njoum. El-leil We Ana We Enta. Et par-dessus tout, Ma Ana Illa Bachar, « Je ne suis qu'un être humain », reprise par une cinquantaine d'artistes à travers le monde arabe, dont la chanteuse libanaise Sabah, à qui le roi Hassan II avait lui-même demandé d'en faire une version lors d'une visite au Maroc.

Une chanson reprise cinquante fois, voilà la mesure d'un homme.

Les scandales, les rivaux, les amours

Doukkali ne fut jamais un artiste tranquille. Il avait un faible pour les célébrités : la Libanaise Sabah, la danseuse égyptienne Nadia Lotfi. La presse brodait, inventait, répandait des rumeurs pour déboulonner la statue que ses fans lui élevaient. Ni les sarcasmes ni la rivalité tenace avec Abdelhadi Belkhayat ne parvenaient à rompre son élan. Il avançait, tête haute, les yeux fermés sur ses chansons, comme toujours.

Un artiste total

Ce que l'on sait moins, c'est que Doukkali était bien plus qu'une voix. Il a composé plusieurs bandes originales de films, dont celle du film À la recherche du mari de ma femme, et joué dans plusieurs longs-métrages, dont Al Hayat kifah et Rimal min dahab. Peintre, il l'était aussi, avec une conviction d'artisan. Il avait fait découvrir ses toiles et ses collections lors de visites guidées de son « Petit musée », niché dans son appartement du 17e étage de l'immeuble Liberté, en plein cœur de Casablanca. Un homme qui vivait parmi ses œuvres, au-dessus de la ville qui l'avait fait.

Les honneurs, de Mohammedia au Vatican

Les récompenses vinrent de partout et pendant des décennies. Le disque d'or pour Ma Ana Illa Bachar, le grand prix du Festival de Mohammedia en 1985 pour Kan ya makan, le prix de Marrakech en 1993, puis le Grand Prix du Festival du Caire en 1997. En 1991, le magazine Al Majalla l'avait désigné meilleure personnalité du monde arabe à l'issue d'un sondage.

En 2001, le titre de Doyen de la chanson marocaine. En 2004, la Palme d'or des Arts et Métiers remise par le ministre français de la Culture, puis une médaille d'or du mérite des mains de Jean-Paul II. En 2005, une médaille de Benoît XVI. En 2008, les clés de la ville de Fès. En 2011, un doctorat honorifique.

Un enfant de Fès couronné par le Vatican, il y a là quelque chose de parfaitement juste.

Les dernières années

Ces derniers temps, Doukkali s'était fait discret. De rares apparitions, une vie plus retirée. Il recevait parfois des journalistes dans son appartement-musée du 17e étage, leur montrait ses tableaux, ses objets, ses chansons rangées dans sa mémoire comme des trésors. Il parlait peu, mais ce qu'il disait pesait.

Ce vendredi matin, il est entré dans une clinique de Casablanca… Il n'en est pas ressorti.

Abdelwahab Doukkali aura été tout cela : un enfant de médina qui voulait plus, un jeune homme qui a bousculé les convenances, un artiste complet qui peignait autant qu'il chantait, une voix que cinquante chanteurs ont tenté d'imiter sans jamais vraiment y parvenir. La preuve vivante qu'on peut naître dans une maison modeste de Fès et finir avec une médaille du Vatican et les clés de sa ville natale.

Marsoul el Hob, le messager de l'amour : c'est lui qui a choisi ce titre. C'est peut-être l'autoportrait le plus honnête qu'un artiste ait jamais fait.

Dans les rues de Casablanca, dans les cafés de Fès, dans les maisons où ses chansons ont traversé les générations, quelque chose s'est arrêté ce vendredi.
Le messager est parti. Les messages, eux, restent.

L'artiste Abdelwahab Doukkali n'est plus

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Hamza Aboussourour
Le 9 mai 2026 à 10h48

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