Marché des transferts. Au Maroc, le règne des joueurs hors contrat
Le dernier rapport sur les transferts publié par la FIFA met en lumière l’hégémonie des transferts sans indemnité dans le paysage des mouvements internationaux des clubs marocains. Un système qui repose largement sur des joueurs en fin de contrat, révélant des limites structurelles dans la capacité des clubs à capter de la valeur.
En 2025, le marché des transferts internationaux des clubs marocains est marqué par un déséquilibre dans la structuration des flux.
Si l’activité internationale n’est pas négligeable, avec 213 arrivées et 170 départs, elle repose en grande partie sur des transferts sans indemnité.
Sur les 170 transferts sortants, 121 concernent des joueurs hors contrat, soit près des trois quarts des mouvements. Une proportion qui dépasse la tendance observée à l’échelle mondiale.

Selon la FIFA, 62 % des transferts internationaux en 2025 impliquent des joueurs libres, dans un marché record de 24.558 transactions et plus de 13 milliards de dollars de dépenses.
Ces données reposent sur les transactions déclarées dans le TMS (Transfer Matching System), la plateforme de la FIFA qui centralise et encadre les transferts internationaux.
Quatre types de mouvements structurent le marché des transferts :
- Le transfert sans contrat : lorsqu’un joueur libre signe dans un nouveau club sans qu’aucun accord entre clubs ne soit nécessaire ;
- Le prêt : le joueur rejoint temporairement un autre club dans le cadre d’un accord entre les deux parties ;
- Le retour de prêt : le joueur réintègre son club d’origine à l’issue de la période de prêt ;
- Le transfert permanent : correspond à un recrutement définitif impliquant un accord entre clubs, ou l’intégration d’un joueur à l’issue d’un prêt.
Afin de mieux comprendre, Médias24 fait le point avec Laurent Déchaux, ancien directeur sportif du Hassania Union Sport d’Agadir et fort d’une expérience de plus de 20 ans acquise notamment en Angleterre, en France et à Chypre.

Un marché structuré par l’export… et contraint en interne
D’emblée, Laurent Déchaux tient à préciser que le fonctionnement du marché marocain est marqué par une dualité entre "le marché local et celui international".
Le Maroc s’inscrit dans une logique d’exportation, avec des ventes régulières vers les pays du Golfe. "Il s’agit de l’un des championnats africains les plus actifs à l’export", assure-t-il.

Les flux observés avec certains championnats, comme la Libye, relèvent davantage d’opportunités économiques que d’une stratégie structurée.
"Des investissements importants ont été réalisés récemment en Libye. Les plus gros clubs peuvent proposer des salaires importants", précise M. Déchaux.

Ces mouvements concernent principalement des profils à potentiel, issus des structures les plus performantes. À l’inverse, le marché local reste fortement limité.
"Les clubs marocains ont plus de moyens financiers depuis 1 à 2 ans mais ne souhaitent pas s'inscrire dans une logique de rachats de contrats sur le marché local. Ils préfèrent récupérer des joueurs libres ou en prêt".
Faute de moyens, les équipes investissent peu sur des joueurs sous contrat, ce qui freine la circulation interne et favorise mécaniquement les départs en fin de bail.
Certes, en matière de transferts internationaux, les clubs du Royaume présentent un solde positif avec 18 millions de dollars de recettes pour 6,96 millions de dépenses. Mais ce résultat est en trompe-l’œil et masque une réalité plus fragile.

La majorité des flux ne génère pas de valeur directe. Les 35 transferts permanents recensés restent marginaux face au volume de départs libres.
Pour faire simple, Les clubs marocains voient de nombreux joueurs partir chaque saison, mais en vendent assez peu au bout du compte.

Le Maroc s’inscrit dans certains circuits de transferts, notamment vers le Golfe et des marchés émergents, mais reste en retrait sur les segments les plus structurés, là où la création de valeur est la plus forte.
Le cœur du problème réside dans la maîtrise des opérations. "Beaucoup de clubs ne maîtrisent pas leur politique sportive", déplore notre interlocuteur.
Selon Laurent Déchaux, l’absence de direction sportive structurée dans une majorité de clubs entraîne une forte dépendance aux intermédiaires. "Les clubs et leurs joueurs sont attaqués par des agents locaux et des agences européennes".
Les directions des équipes délèguent souvent la gestion des transferts à des agents qui ne disposent pas toujours des connexions directes avec les marchés cibles.
Cela crée une chaîne complexe avec une multiplication d’intermédiaires. "Un agent local travaille avec un agent européen. Et au final, le club ne maîtrise plus rien", souligne-t-il.
Cette organisation favorise aussi une circulation de l’information au détriment des clubs. "Les concurrents connaissent les contrats, les durées, et savent quand intervenir pour récupérer un joueur libre".
Ils peuvent ainsi anticiper les fins de contrat et structurer leur recrutement en conséquence, en limitant les indemnités.
Cette dépendance aux intermédiaires et agents se traduit dans les chiffres. En 2025, 12,7 % des transferts entrants au Maroc impliquent une commission, contre 5,9 % en CAF et 17,7 % au niveau mondial.

À l’inverse, 24,1 % des transferts sortants comportent une commission, un taux supérieur à la moyenne mondiale (17,7 %) et continentale (14,2 %).

Jeunes joueurs, un potentiel mal exploité
Le cas des jeunes talents cristallise également les limites du système. Idéalement, "il faut investir sur les jeunes, les exposer, les faire jouer", indique Laurent Déchaux.
Mais dans les faits, cette logique n’est pas toujours appliquée. En fouillant dans ses souvenirs, M. Déchaux évoque un cas concret vécu dans l’un de ses précédents clubs.
"J’avais proposé un projet visant à structurer un développement autour de jeunes joueurs U20. Avec revalorisation salariale, temps de jeu et exposition. Mais il n’a pas été retenu. On m’a répondu que ces joueurs ne méritaient pas cet investissement".
Résultat, les jeunes en question ont été peu rémunérés, peu exposés, mais avec des clauses libératoires élevées. "Des clauses déconnectées de la réalité sportive".
Un déséquilibre qui ne favorise pas les transferts de joueurs contre indemnité. "Les clubs étrangers intéressés attendent simplement la fin du contrat".

De fait, les joueurs partent tardivement, souvent sans indemnité. L’âge moyen des transferts (25,8 ans contre 24,6 au niveau mondial) reflète davantage un problème de timing et de structuration des sorties qu’une véritable stratégie de valorisation.
Au-delà de la gestion des contrats, la formation reste un levier central mais inégal. "La qualité est très hétérogène selon les clubs", déplore notre interlocuteur.
Certaines structures comme l’Académie Mohammed VI ou des clubs comme le Fath Union Sport (FUS), l’Association sportive des Forces Armées Royales (ASFAR), ou encore la Renaissance sportive de Berkane (RSB) tirent leur épingle du jeu.
Mais globalement, des lacunes persistent. "Il y a du potentiel technique chez les jeunes joueurs, mais des manques tactiques et dans l’exigence", souligne-t-il, tout en précisant que le programme de formation des jeunes footballeurs devrait améliorer les standards de formation.
En attendant, la transition vers le haut niveau des jeunes à fort potentiel reste également un point faible. "Il faut intégrer deux à trois jeunes par saison et leur donner du temps de jeu". Dans le même temps, les clubs européens ont profondément modifié leur approche.
"Aujourd’hui, ils contrôlent toute la chaîne. Grâce à des académies partenaires et des réseaux en Afrique, ils identifient les talents en amont et interviennent au moment le plus favorable pour récupérer les joueurs à moindre prix voire uniquement en payant l’indemnité de formation”, explique M. Déchaux.
En somme, le constat dépasse la simple question des transferts. Il renvoie à une organisation globale du football marocain. "Il y a un manque à gagner important", conclut notre interlocuteur.
La domination des joueurs hors contrat dans le paysage des transferts internationaux traduit un système où la valorisation des joueurs reste insuffisamment anticipée et maîtrisée.
Le défi n’est pas d’augmenter le volume des transferts, mais de mieux les structurer, afin de transformer un marché de flux en un véritable modèle de création de valeur.
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