Henna Virkkunen : “Le Maroc est un hub d’innovation et de connectivité stratégique pour l’Europe”
En marge du GITEX, Médias24 a interrogé Henna Virkkunen, la vice-présidente exécutive de la Commission européenne chargée de la souveraineté technologique, de la sécurité et de la démocratie, sur l’état et les perspectives de la coopération numérique entre le Maroc et l’Union européenne.
Alors que Rabat et Bruxelles célèbrent trois décennies de partenariat, la Commission européenne veut désormais donner une nouvelle profondeur à cette relation à travers un dialogue numérique structuré. Pour Bruxelles, le Maroc s’impose à la fois comme un hub africain de l’innovation, un point nodal de connectivité et un pays en mesure de renforcer sa souveraineté technologique, notamment grâce à ses investissements dans les infrastructures, l’IA et l’énergie propre.
Médias24 a rencontré Henna Virkkunen, vice-présidente de la souveraineté technologique, de la sécurité et de la démocratie, dans le cadre de sa visite au GITEX Africa Morocco. Elle détaille dans cet échange les priorités du nouveau dialogue numérique entre Rabat et Bruxelles.
- Vous avez lancé ce mercredi 8 avril 2026 un dialogue numérique avec le Maroc pour renforcer la coopération stratégique entre l'UE et le Royaume, dont l'accord d'association célèbre d'ailleurs cette année son 30ᵉ anniversaire. Que représente ce cap pour les deux parties ?
Henna Virkkunen : Trente ans signifient que nous avons déjà un partenariat de longue date. Et même avant cela, nous avions déjà une coopération très forte, notamment dans les domaines de la culture et de l’économie.
Mais aujourd’hui, il faut aussi regarder la situation mondiale, et en particulier le rôle des technologies, ainsi que leur importance cruciale pour notre sécurité et notre compétitivité.
Je pense donc qu’il est très important que nous lancions aujourd’hui ce dialogue numérique entre l’Union européenne et le Maroc, car de notre côté nous voulons aussi donner davantage de place aux technologies et à la digitalisation dans notre partenariat.
- En parallèle à ce dialogue, un arrangement administratif est conclu avec le Maroc, dans le cadre duquel l’UM6P et quatre systèmes cyber ont signé une lettre d'intention. Qu’est-ce que cela signifie concrètement ? Et qu’est-ce que cela implique à la fois pour l’Europe et pour le Maroc ?
- Aujourd’hui, avec l’ouverture de ce dialogue numérique, nous avons posé un point de départ. Nous avons identifié trois grands axes sur lesquels nous allons nous concentrer dans les mois à venir. Bien sûr, d’autres sujets pourront s’ajouter, mais nous allons commencer par là.
Le premier concerne la collaboration autour de nos usines d’IA et de nos supercalculateurs. C’est pour cela que nos quatre usines d’IA ont signé aujourd’hui cet accord avec des partenaires marocains (UM6P, ndlr). Le développement de l’intelligence artificielle est quelque chose de très important pour nous tous, et le soutien à notre écosystème de startups ainsi qu’à nos chercheurs, dans tout ce qui touche à l’innovation en matière d’IA, est essentiel. La capacité de calcul en fait évidemment partie.

Le deuxième sujet important est celui de la connectivité : les câbles sous-marins, les réseaux 5G, et à l’avenir les réseaux 6G, ainsi que la coopération dans ce domaine. L’Europe peut aussi proposer des opportunités de financement, grâce à ses ressources financières et à la Banque européenne d’investissement (BEI). Ce sont bien sûr des possibilités qui sont également examinées ici. Nous devons maintenant identifier, avec les parties prenantes marocaines, quels sont les projets prioritaires dans le domaine de la connectivité.
Le troisième axe dont nous avons parlé aujourd’hui avec la ministre concerne les infrastructures publiques numériques. Le Maroc a des plans très ambitieux pour digitaliser davantage différents services. Par exemple, le Maroc est en train de mettre en place des portefeuilles numériques pour les citoyens.
Dans l’Union européenne, d’ici la fin de l’année, nous disposerons aussi de solutions interopérables, car aujourd’hui chaque pays européen a encore ses propres systèmes de portefeuille numérique. Nous travaillons donc à leur interopérabilité. C’est également un domaine dans lequel nous voulons coopérer avec le Maroc : construire des solutions interopérables pour nos citoyens en matière de portefeuilles numériques, mais aussi pour nos entreprises, puisque nous avons également lancé des portefeuilles numériques professionnels en Europe. Cela permettrait, par exemple, une reconnaissance mutuelle des signatures numériques, le partage de documents, et ce type d’usages. Ce sont des avantages très concrets pour les citoyens et pour les entreprises si tout peut fonctionner de manière pleinement numérique et interopérable.
- J’aimerais avoir votre avis sur le marché de l’IA du point de vue marocain. Comment le percevez-vous aujourd’hui ?
- Je pense qu’il est très important que le Maroc investisse aujourd’hui dans les infrastructures, car c’est véritablement une condition préalable si l’on veut créer ses propres systèmes d’IA. Il faut disposer d’une capacité de calcul. Par ailleurs, le Maroc mise aussi fortement sur les startups, et cela me semble évidemment très important si l’on veut développer des technologies locales et stimuler réellement l’innovation dans le pays.
Je constate que ce sont aussi des priorités très fortes pour nous dans l’Union européenne. Nous augmentons notre propre capacité de calcul, et nous soutenons activement nos startups pour qu’elles puissent développer et entraîner des systèmes d’IA. L’un des principaux obstacles auxquels elles se heurtent est justement l’absence d’accès à une capacité de calcul suffisante. C’est pourquoi il est important d’investir dans ce type d’usines d’IA ou de supercalculateurs, afin d’ouvrir cette capacité de calcul aux startups et de leur permettre de développer et d’entraîner réellement leurs modèles.
Par exemple, dans l’Union européenne, nous comptons 8.000 startups qui développent actuellement des systèmes d’IA. Mais il existe un goulet d’étranglement majeur, à savoir qu'elles ne disposent pas d’une capacité de calcul suffisante. C’est pourquoi nous investissons aujourd’hui dans 19 usines d’IA au sein de l’Union européenne. Et quatre de ces usines étaient également présentes ici aujourd’hui et ont signé un accord avec leurs homologues marocains.
- Comment voyez-vous l'évolution de la coopération surtout avec cette nouvelle perspective que portent les accords qui viennent d’être signés ?
- Oui, les trois grands axes portent avant tout sur l’IA — son développement et son entraînement —, ensuite sur la connectivité et la construction des infrastructures, puis sur les différents services numériques. Ce sont les éléments centraux de notre dialogue numérique.
Mais je suis certaine que de nouveaux volets viendront s’ajouter dans les prochains mois, car aujourd’hui nous venons seulement de lancer ce dialogue. Nous allons maintenant aller plus en profondeur et explorer d’autres domaines possibles.
Bien sûr, nous avons commencé principalement au niveau gouvernemental. Mais il est essentiel d’impliquer aussi les entreprises, les industriels et les startups, afin que l’ensemble de l’écosystème puisse en bénéficier.
En ce qui concerne les startups et la coopération entre l’Union européenne, le Maroc et plus largement l’écosystème africain des startups, il y a aussi un projet européen présent ici, Bridge (ADIB, ndlr). Il construit des passerelles de coopération entre les écosystèmes de startups en Europe et dans les pays africains. Ils étaient ici avec notre Conseil européen de l’innovation. Et j’ai compris qu’il y avait eu beaucoup d’intérêt ces derniers jours.
- Quels sont les avantages ou les bénéfices que l’Europe tire de cette coopération ?
- Pour l’Union européenne, il est très important de renforcer notre souveraineté technologique, car nous voyons aujourd’hui à quel point il est crucial, pour notre compétitivité et notre sécurité, de disposer de certaines capacités propres, sans dépendre excessivement de pays tiers ou de grandes entreprises dans des secteurs très critiques pour notre société et notre économie.
Mais en même temps, nous ne voulons pas travailler en vase clos. Nous voulons travailler avec des partenaires de confiance. C’est exactement la raison pour laquelle nous avons lancé ce dialogue numérique avec le Maroc, car nous considérons que le Maroc est véritablement un hub d’innovation en Afrique, mais aussi un hub de connectivité. De nombreuses connexions importantes passent par le Maroc, qui est également à l’avant-garde des technologies dans cette région.
Nous considérons donc qu’il est stratégique pour l’Union européenne de construire cette coopération. Bien sûr, c’est au Maroc de décider lui-même quel type d’infrastructure technologique il souhaite développer. Je pense qu’il devient de plus en plus important pour les pays de pouvoir réellement maîtriser leurs technologies. Par exemple, les données sensibles doivent être localisées dans le pays. Et la vie privée des citoyens doit également être respectée, notamment en ce qui concerne les données. Je pense que ce sont là des dimensions très stratégiques pour chaque pays. Et je crois que c’est aussi un sujet sur lequel le Maroc réfléchit, comment renforcer sa souveraineté dans ces domaines.
Je tiens vraiment à souligner que nous suivons de près les évolutions en cours ici, et nous voyons que le Maroc a un programme très ambitieux de digitalisation du pays. Des investissements très importants sont également réalisés.
Le Maroc est aussi dans une position favorable, car vous avez accès à une énergie propre. Beaucoup de pays qui veulent aujourd’hui investir dans la capacité de calcul liée à l’IA ou dans des centres de données rencontrent de grandes difficultés, parce qu’ils ne disposent pas de suffisamment d’énergie propre. Or le Maroc est, je pense, dans une bonne position pour développer ce type de centres de données durables et d’usines d’IA.
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