Cybersécurité : pour Anas Chanaa, le défi du Maroc et de l’Afrique est d’abord “humain et infrastructure”
Invité du Médias24live Studio, en direct du GITEX Africa Morocco à Marrakech, Anas Chanaa, cofondateur de Nucléon Security, revient sur la genèse de sa startup, les fragilités du marché africain de la cybersécurité et les leviers d’action pour accompagner la transformation digitale des entreprises. Pour lui, l’enjeu est de développer des solutions souveraines, de former davantage de talents et d'investir massivement dans les infrastructures.
À l’origine de Nucléon Security, explique Anas Chanaa, il y a d’abord un travail de recherche mené avec ses cofondateurs autour des malwares. « À la base, nous sommes des chercheurs en cybersécurité. Même quand on travaille dans des entreprises, on a toujours des sujets de recherche, des idées qu’on veut explorer, tester », raconte-t-il. Pendant une longue période, l’équipe a travaillé sur « de nouveaux concepts sur la partie virus, ou ce qu’on appelle aujourd’hui des malwares », avec une ambition : « trouver la solution ultime à ces malwares».
C’est dans cette continuité qu’a été créée, en 2022 au Maroc, Nucléon Security. « L’objectif, c’était de proposer une alternative souveraine aux géants qui existent aujourd’hui sur le marché », affirme l’entrepreneur. Une alternative « développée en interne », fondée sur « une notion de souveraineté d’hébergement », afin de permettre « aux institutions de l’État et aux entreprises marocaines de garder la totale maîtrise de leurs données ».
Pour Anas Chanaa, le marché de la cybersécurité en Afrique évolue rapidement sous l’effet combiné de la transformation technologique et de l’intensification des menaces. « Aujourd’hui, avec l’avènement de l’intelligence artificielle, même les attaquants utilisent l’intelligence artificielle pour développer de nouvelles attaques. Du coup, nous, défenseurs, il faut aussi l’utiliser pour contrer cette partie-là », souligne-t-il.
Mais, à ses yeux, les défis du continent restent d’abord structurels. « Pour résumer, le challenge, c’est humain et infrastructure », insiste-t-il. Sur le premier volet, il évoque un manque criant d’experts : « Aujourd’hui, on est en manque d’experts. Selon une dernière étude, il y a à peu près une dizaine de milliers d’experts, vraiment experts en cybersécurité. C’est très peu pour notre continent ». Des initiatives existent, notamment au Maroc, pour accélérer la reconversion et la formation, « mais c’est toujours peu. On n’y est pas encore ».
L’autre difficulté majeure concerne les infrastructures. « On ne peut pas prétendre être à l’avant-garde d’une révolution qu’est l’intelligence artificielle sans avoir investi énormément dans les data centers », dit-il. Le Maroc, selon lui, est déjà engagé sur cette voie, mais le retard reste important à l’échelle du continent. « Aux États-Unis, il y a plus de 7.000 investissements data centers, alors que dans toute l’Afrique, on n’est pas à la moitié », relève-t-il.
Cette question se pose avec acuité dans le contexte de la transformation digitale des PME. Pour Anas Chana, le mouvement est nécessaire, mais il doit impérativement intégrer une dimension cyber. « Quand on dit digital, automatiquement et mécaniquement, on augmente la surface d’attaque », prévient-il. Dès lors, « une stratégie digitale sans axe cyber, ça va être très challenging, très compliqué ».
L’entrepreneur insiste, en particulier, sur le besoin de sensibilisation. « La TPE et la PME, c’est une grande partie du tissu économique marocain », rappelle-t-il. Or, si la digitalisation ouvre des perspectives, elle expose aussi davantage les entreprises aux attaques. « Il faut sensibiliser cet écosystème économique », dit-il, en rappelant le risque que représente notamment le ransomware, « un logiciel qui va chiffrer vos données » et qui peut « bloquer la totalité de l’activité ».
À cette exigence de sensibilisation doit s’ajouter, selon lui, un effort de mise à disposition de solutions adaptées. « Il y a des éditeurs, il y a des solutions marocaines, voire africaines, qui peuvent développer ces partenariats-là pour proposer ces solutions et mitiger ces risques-là», affirme Anas Chanaa, qui plaide pour des partenariats public-privé avec « une approche un peu citoyenne ».
Sur la question des talents, il rappelle que la pénurie ne concerne pas seulement le Maroc. « Le manque de talents dans la cybersécurité, c’est un problème mondial », souligne-t-il, évoquant des besoins qui se chiffrent « en millions » à l’échelle internationale. Nucléon Security s’appuie ainsi sur des partenariats avec des initiatives comme JobInTech pour accompagner la reconversion de jeunes vers les métiers de la cybersécurité. « Les partenaires de JobInTech vont former pendant quelques mois ces stagiaires. Nous, on va les prendre pour certains et leur permettre de mettre la main dans le cambouis », explique-t-il.
L’entreprise travaille également avec des acteurs étatiques sur la montée en compétences des responsables IT et sécurité. « On travaille avec la DGSSI, avec la direction de la formation, pour former des responsables IT, des responsables de la sécurité dans des institutions marocaines, à la détection, à la réponse, avec des choses pratiques à mettre en place », précise-t-il. « Il y a le théorique, mais aussi le pratique, où on doit vraiment mettre la main dans le cambouis ».
Autre levier mis en avant : l’IA dite agentique. Anas Chanaa y voit un outil susceptible de compenser, au moins en partie, le déficit de ressources humaines. « Quand on détecte une attaque, l’analyste qui va l’analyser, ça va lui prendre entre une heure et une heure trente en action humaine manuelle. Avec l’agentique, on a réussi à baisser ça à trois minutes », affirme-t-il. « C’est un vrai levier », ajoute-t-il, tout en appelant à la prudence face aux effets sociaux et professionnels que ces technologies peuvent produire.
Enfin, interrogé sur le rôle que peut jouer le Maroc à l’échelle continentale, Anas Chanaa estime que le pays dispose d’atouts réels, même si la compétition reste ouverte. « On reste assez précurseurs avec certains pays en Afrique », dit-il, en soulignant que le Royaume a « une carte à jouer ». Pour lui, l’enjeu est désormais de fédérer un écosystème capable de produire des solutions souveraines. « Aujourd’hui, ce qu’il faut, c’est fédérer un écosystème pour développer des solutions souveraines qui répondent à des problématiques sociales, sociétales, économiques », conclut-il.
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