Amine Bensaïd : “Former les talents numériques, c’est une question de souveraineté”
Président d’Al Akhawayn University, Amine Bensaïd explique comment son université entend contribuer à l’objectif national de former 100.000 talents numériques par an. Il détaille au Médias24Live Studio déployé au sein du Gitex sa vision d’une formation centrée sur l’intelligence humaine, la pensée critique et l’intégration de l’IA dans tous les cursus.
En direct de GITEX Africa à Marrakech, Médias24 a reçu Amine Bensaïd, président d’Al Akhawayn University, pour évoquer un enjeu central de la stratégie Maroc Digital 2030, celui de la formation de 100.000 talents numériques par an. Rôle des universités, transformation des cursus, articulation avec les besoins du marché et place de l’intelligence artificielle dans l’enseignement supérieur, voici l’essentiel de cet échange.
Médias24 : Le Maroc affiche une ambition claire et forte : former plus de 100.000 talents numériques par an. Concrètement, comment votre université peut-elle contribuer à cet effort national ? Et quels sont, selon vous, les principaux freins et défis à relever pour atteindre cet objectif ?
Amine Bensaïd : Merci pour votre invitation. C’est effectivement un sujet très important, stratégique, pour le pays, pour les organisations et au niveau individuel. C’est excellent que le Maroc ait une vision. Cela facilite les choses pour les opérateurs.
Ce sur quoi Al Akhawayn intervient, c’est le talent et la technologie au service d’une souveraineté à différents niveaux : au niveau individuel, parce qu’aujourd’hui, avec tous les changements en cours, on a presque envie de parler de souveraineté individuelle ; et au niveau d’un pays, parce qu’entre cybersécurité, intelligence artificielle et transformations très rapides, il est extrêmement important de pouvoir compter sur soi.
- Quels sont les principaux défis, justement, quand on est à la tête d’une université comme Al Akhawayn ?
- D’abord, on est dans un écosystème. Et ce que nous remarquons, c’est que les différents acteurs ont presque le défi soit de se perdre face à des changements très rapides, soit de se disperser, soit de geler, parce qu’il y a tellement de choses en train de se passer qu’on a envie de tout cerner, presque de perfectionner.
La première réflexion, c’est qu’il faut y aller, il faut plonger, il faut commencer, il faut expérimenter. Il faut se rendre compte qu’on n’est pas dans la perfection et que chacun doit faire au mieux dans son domaine.
Pour Al Akhawayn, qui est une université marocaine sur système américain, accréditée aux États-Unis, et qui fait partie d’environ 1.000 universités américaines sur 4.000 à être sur un modèle dit de Liberal Arts and Sciences Education, cela signifie que l’objectif numéro un est d’accompagner les jeunes pour qu’ils développent leur manière de réfléchir avant de décider à quoi réfléchir.
Donc, c’est l’humain au centre. C’est une formation holistique, une formation basée sur la relation, une formation qui a comme ambition d’influencer les habitudes de réflexion. Et c’est là qu’on arrive à l’intelligence artificielle.
- Justement, votre université est historiquement reconnue pour son modèle pédagogique inspiré du système américain. En quoi ce modèle vous permet-il aujourd’hui d’intégrer plus rapidement les mutations liées à l’intelligence artificielle ?
- On est au centre de la question, parce qu’on parle d’intelligence. On parle d’intelligence, de toute l’augmentation de productivité qui est possible grâce à un outil extraordinaire. Et, d’un autre côté, on parle aussi d’un certain nombre de risques, notamment par rapport à une passivité cognitive, à la monétisation par la technologie, et aux risques d’influence sur les positions et les idéologies.
Nous sommes donc en plein cœur de ce sur quoi travaille Al Akhawayn. Sur son modèle liberal arts, ce que l’université a décidé de faire, c’est de maîtriser l’intelligence artificielle et de la mettre au service de ce modèle.
Cela veut dire : comment est-ce que je booste la capacité de l’étudiant et de l’étudiante à réfléchir, à exercer leur pensée critique, à se protéger et à protéger les autres ? Et aussi, comment orienter l’intelligence artificielle pour être en résonance avec l’humain et le servir ? C’est ce que les spécialistes appellent l’alignement.
L’objectif global reste le même pour Al Akhawayn : comment impacter. L’impact final étant cette protection de l’étudiante et de l’étudiant, cette capacité de réfléchir de manière autonome, mais aussi leur employabilité et leur épanouissement.
- Le marché du travail est aujourd’hui confronté à une véritable pénurie de compétences en intelligence artificielle. Comment Al Akhawayn prépare-t-elle ses étudiants pour répondre à ces besoins ?
- Pour Al Akhawayn, cela s’inscrit dans une continuité. L’université a été lancée en 1995. Dès 1995, elle avait déjà lancé son master en intelligence artificielle et travaillé sur ce sujet pendant 25 ans. En 2020, l’université a lancé son premier bachelor en intelligence artificielle, donc une spécialité entièrement dédiée à l’IA.
Depuis ChatGPT et l’IA générative, fin 2022, l’université a passé deux années à former et accompagner les professeurs sur tous les développements de l’intelligence artificielle dans la formation et dans l’éducation.
À partir d’août dernier, Al Akhawayn déploie une stratégie où l’intelligence artificielle est injectée dans chaque cours. Que ce soit dans les spécialités d’intelligence artificielle, naturellement, ou dans les différentes matières et spécialités en ingénierie, mais pas uniquement : également en business, en sciences humaines, en communication, en développement des ressources humaines ou en diplomatie.
Concrètement, cela veut dire qu’un cours de philosophie à Al Akhawayn injecte de l’intelligence artificielle pour voir comment atteindre au mieux les objectifs du cours, donc les compétences visées.
Il y a d’abord AI in every course, c’est-à-dire l’intelligence artificielle dans chaque cours. Ensuite, il y a AI across the curriculum : les compétences en intelligence artificielle sont prédéfinies et on s’assure que le mapping est fait pour que tout étudiant qui sort de l’université ait acquis les compétences en IA nécessaires.
Enfin, il faut aussi s’assurer que les compétences transversales sont bien données. Par exemple, aujourd’hui, au niveau de l’école d’ingénieurs, parmi les étudiants post-bac, 34% travaillent sur des projets de recherche. L’idée est de s’assurer qu’on garde le recul nécessaire pour maîtriser l’IA, se protéger et protéger contre l’IA, et pouvoir l’influencer.
- Pour coller au plus près des besoins du marché, le lien avec les entreprises est essentiel. Comment travaillez-vous aujourd’hui avec le secteur privé ? Et comment ces partenariats se traduisent-ils concrètement dans la construction des formations ?
- En termes de mindset, nous considérons que nous sommes au service de l’étudiant et de l’employeur de l’étudiant. Que ce soit pour l’un ou pour l’autre, notre stratégie est de donner une intelligence que nous appelons duale : intelligence artificielle, mais aussi intelligence humaine boostée et augmentée grâce à cette intelligence artificielle.
Notre travail avec les employeurs, nous l’avons commencé il y a cinq à six ans, en innovant ensemble pour être capables de nous accompagner mutuellement face à des transformations très rapides.
Depuis cinq ans, nous avons injecté une dose importante de ce qu’on appelle la formation expérientielle. L’idée étant que, puisque le marché du travail avance très vite, la meilleure manière de servir l’employeur et l’étudiant, c’est d’être dans une relation de proximité très forte avec l’employeur.
Concrètement, cela veut dire qu’en plus des composantes dont j’ai parlé, l’idée est de faire des formations alternées entre université et entreprise, mais aussi de monter des programmes où les étudiants, en parallèle de leur cursus, effectuent un travail à distance au sein même de l’équipe de l’employeur.
Ainsi, quand un étudiant termine son cursus, il a un diplôme, mais il a aussi une expérience : il a eu un patron, il a travaillé sur des projets, il a dû livrer. Et avec l’IA, cela veut dire qu’il est amené à voir comment elle est utilisée dans l’entreprise, de quoi l’entreprise a besoin, et comment, avec le temps dont il dispose avec son professeur, il peut utiliser l’IA pour apporter de la valeur ajoutée.
L’objectif est qu’une fois sortis, les étudiants soient déjà exercés à ce type de travail et capables d’apporter de la valeur ajoutée à leurs employeurs.
- Au-delà de la politique nationale, Al Akhawayn développe également des partenariats à l’international. Pouvez-vous nous en dire plus sur ces collaborations et leur impact dans le domaine de l’intelligence artificielle et de la formation ?
- Absolument. Déjà, au Maroc, notre objectif d’ici 2030 est de contribuer à former 5.000 lauréats capables d’avoir une valeur ajoutée dans le domaine de l’intelligence artificielle. Nous avons déjà triplé le nombre d’étudiants que nous avons dans le domaine, en ingénierie entièrement avec de l’IA.
Aujourd’hui, on voit que les jeunes sont très intéressés, donc il y a une demande tout à fait naturelle. Mais pour s’assurer qu’ils ont la valeur ajoutée et la confiance nécessaires, nous souhaitons rester au niveau de l’état de l’art et innover à ce niveau pour les besoins marocains.
Par exemple, nous sommes impliqués, pour la meilleure transition possible de l’IA et de la digitalisation en Afrique, dans un réseau de neuf universités, y compris Carnegie Mellon University, qui est numéro un en informatique et en intelligence artificielle.
Nous avons donc ce type de collaboration avec les meilleures universités africaines pour nous assurer que nous apportons de la valeur ajoutée. Ce que nous souhaitons faire, c’est continuer à nourrir ce leadership marocain dans le domaine à travers les talents, mais aussi à travers ces collaborations.
De la même manière, au Maroc, nous travaillons beaucoup avec l’UM6P. L’UM6P étant une université de recherche, et nous une université de talent d’abord, l’idée est de mettre en complémentarité ce que nous faisons pour avoir l’impact nécessaire.
Au niveau de l’Afrique, nous travaillons avec l’université de Wits, en Afrique du Sud, avec l’American University in Cairo.
Et au niveau international, nous sommes par exemple engagés dans un projet avec les Américains, au meilleur niveau de l’état de l’art, pour réfléchir à ce que doit être la formation universitaire de demain, justement dans un contexte de complémentarité entre l’humain et l’intelligence artificielle.
Nous sommes aussi dans une coalition d’une trentaine d’universités. Nous sommes la seule université non américaine dans ce réseau. Il y a le MIT, Georgetown, Dartmouth, NYU. Et l’objectif, dans cette coalition, est d’innover ensemble pour voir comment servir le bien-être et l’épanouissement de l’humain tout en maîtrisant cette intelligence artificielle et son accélération.
- Pour conclure, beaucoup de jeunes, notamment issus de la génération Z, s’interrogent aujourd’hui sur leur avenir face à la rapidité des transformations technologiques. Quel message souhaitez-vous leur adresser ? Et quels conseils leur donner pour s’adapter et réussir dans ce nouvel environnement dominé par l’intelligence artificielle ?
- Tout d’abord, franchement, je souhaiterais les féliciter, parce qu’ils sont beaucoup plus volontaristes que notre génération. Et on le voit. Par exemple, de manière tout à fait naturelle, au minimum 50% des projets de fin d’études, au niveau post-bac, se sont orientés vers l’intelligence artificielle, même dans des programmes qui ne sont pas des programmes d’intelligence artificielle.
Oui, effectivement, cela va vite. Très vite. La technologie avance, et en même temps les risques liés à la technologie avancent aussi. Mais ce que je souhaite dire, c’est qu’il est très important, et même naturel, de ne pas être impressionné. Parce que tout le monde est en train de découvrir, entre guillemets, les comportements de cette intelligence artificielle. Et tout le monde est au même niveau.
Nous avons au Maroc les capacités, avec ces cursus et avec ces jeunes, d’être au niveau de l’état de l’art.
Donc ce que je dirais, c’est : assurez-vous de continuer à pratiquer, de découvrir les nouveautés, mais en restant ancrés dans les fondamentaux. Les fondamentaux sont que je réfléchis moi-même, je ne sous-traite pas ma réflexion, je reste dans la pensée critique, dans le problem solving, dans le team building, dans l’analyse et dans la recherche.
Qu’est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire que oui, je maîtrise. Oui, je sais me protéger parce que je connais les risques. Et oui, c’est moi qui vais influencer. Et c’est cette génération qui va tout influencer. C’est très positif.
à lire aussi
Article : Bologne : la mort d’un Marocain lors d'une arrestation secoue l’Italie
Installé en Italie depuis plus de trente ans, Abderrahim Fakir a perdu la vie le 19 juillet sous les yeux de ses voisins. Retour sur un drame qui ébranle la péninsule italienne.
Article : Bank Al-Maghrib chiffre l’effet d’éviction du financement public sur le crédit au secteur privé
Bank Al-Maghrib estime qu’une hausse de l’encours des actifs publics détenus par les banques, équivalente à un point de PIB, est associée, à long terme, à une baisse de 0,79 point de PIB du crédit aux entreprises privées. Un chiffrage officiel du canal bancaire de l’effet d’éviction, alors que le privé peine encore à prendre le relais de l’investissement public.
Article : 800 drones lumineux pour retracer l’histoire du Chellah en septembre 2026
Le site archéologique du Chellah accueillera, du 4 au 8 septembre 2026, une série de spectacles de 800 drones lumineux dans le cadre du programme "Nostalgia, les émotions d’antan". Le projet, porté par le ministère de la Culture, est estimé à 5.320.080 dirhams.
Article : Secteur bancaire : ce qu’il faut retenir du bilan 2025 présenté par Bank Al-Maghrib
Le résultat net agrégé des banques a atteint 19,2 MMDH en 2025, porté par la progression des revenus récurrents et la baisse du coût du risque. Dans le même temps, les crédits ont augmenté de 6,5% et les dépôts de 7,6%, selon le bilan présenté par Bank Al-Maghrib.
Article : Curtiss-Wright prévoit une usine de traitement de surface au Maroc
Le groupe américain Curtiss-Wright prévoit d’implanter une nouvelle installation de traitement de surface au Maroc pour accompagner le développement de l’industrie aérospatiale. L’entreprise évalue actuellement plusieurs sites et vise une mise en service de cette future unité à la mi-2027.
Article : Pour l’AEI, les marchés pétroliers résistent, pour l'instant
Malgré l'aggravation des tensions au Moyen-Orient et les menaces qui pèsent désormais sur les détroits d'Ormuz et de Bab el-Mandeb, les marchés pétroliers restent, pour l'heure, relativement résilients, estime l'Agence internationale de l'énergie.