Souveraineté de l’IA au Maroc : six niveaux pour une indépendance numérique graduelle
Face à l’essor rapide de l’intelligence artificielle, le Maroc s’engage dans une réflexion stratégique sur sa souveraineté numérique. Entre dépendance technologique et ambition d’autonomie, six niveaux structurent les étapes vers une maîtrise progressive de l’IA. Une tribune d'analyse de Abdellatif Kobbane, Professeur en informatique à l’ENSIAS, Université Mohammed V de Rabat
L’intelligence artificielle n’est plus un sujet de laboratoire : elle devient une infrastructure de puissance. Après la révolution industrielle puis la révolution numérique, une nouvelle compétition s’impose, structurée par trois actifs critiques : les données, le calcul et les modèles. En 2024, les institutions basées aux États-Unis ont produit 40 "modèles notables", loin devant la Chine (15) et l’Europe (3) : l’écart est réel, même si la qualité des modèles chinois progresse rapidement.
Cette asymétrie n’est pas qu’un problème de recherche. Elle est matérielle : la domination se joue dans la capacité à entraîner et déployer des modèles à grande échelle. Selon Chatham House, en mars 2025, les États-Unis concentraient environ 75 % de la performance mondiale des supercalculateurs IA, contre environ 15 % pour la Chine : un rapport de force qui recompose les dépendances des "puissances moyennes".
Elle est aussi physique : l’IA "à l’échelle" est énergivore. L’Agence internationale de l’énergie estime qu’en 2024, les data centres consommaient environ 415 TWh (≈1,5 % de l’électricité mondiale) et projette un niveau proche de 945 TWh à l’horizon 2030, tiré notamment par le calcul accéléré utilisé pour l’IA.
La "souveraineté IA" ne signifie pas autarcie
Dans ce monde-là, la "souveraineté IA" ne signifie pas autarcie. Elle signifie capacité d’arbitrage : décider quelles dépendances sont acceptables, lesquelles deviennent critiques, et comment réduire les risques d’extraterritorialité, de rupture d’approvisionnement ou de perte de maîtrise.

par Abdellatif Kobbane
Professeur en informatique à l’ENSIAS, Université Mohammed V de Rabat
L’OCDE recommande d’ailleurs des plans nationaux de "AI compute" intégrant résilience, sécurité, soutenabilité… et souveraineté. De son côté, l’Unesco rappelle une exigence non négociable pour la confiance : des systèmes auditables et traçables, au service des droits et de l’intérêt général.
Le Maroc a donc raison d’afficher une ambition forte à travers Digital Morocco 2030 et l’initiative "AI Made in Morocco". Cette vision assume un modèle hybride "cloud souverain / cloud public" et pose un principe fondamental : les données sensibles doivent rester sur le territoire national, sous juridiction marocaine.
Reste à transformer l’ambition en autonomie stratégique. Pour y parvenir, je propose de lire la souveraineté de l’IA comme une construction en six niveaux : six souverainetés complémentaires, chacune avec ses choix, ses métriques, ses exigences et ses risques.
1. La souveraineté d'infrastructure
Premier niveau : la souveraineté d’infrastructure (énergie, connectivité, cloud, compute). Sans data centres, sans cloud, sans GPU, aucun passage à l’échelle n’est possible. Ici, le Maroc dispose d’un atout différenciant : l’énergie renouvelable, avec un objectif national de 52 % de capacité électrique renouvelable en 2030 et des réalisations emblématiques comme le Complexe solaire Noor Ouarzazate (580 MW). Dans un monde où l’électricité devient un facteur de compétitivité du calcul, cet avantage peut attirer du "compute"… à condition de négocier la localisation, la sécurité et la réversibilité, au lieu de les subir.
Cette souveraineté d’infrastructure dépend aussi de la connectivité. Le lancement de la 5G et l’atterrissement du câble sous-marin Medusa à Nador s’accompagnent d’une Cable Landing Station présentée comme la première du Royaume en "open access", renforçant la position du pays dans les routes de données euro-méditerranéennes. Là aussi, l’opportunité est claire : devenir un hub, mais un hub dont les règles sont fixées par nous.
Mais au-delà de l’attractivité, l’enjeu est désormais de bâtir une capacité nationale maîtrisée. Cela suppose la mise en place d’un cloud national, conçu selon nos moyens et nos priorités, adossé à un réseau de data centers sectoriels ou institutionnels, déployés au sein des administrations et dimensionnés selon leurs besoins réels en stockage et en calcul. Ces infrastructures doivent être interconnectées et orchestrées avec le cloud national afin de garantir à la fois performance, souveraineté et résilience. Une telle architecture permettrait d’éviter une dépendance excessive aux solutions externes, tout en optimisant les investissements et en renforçant la maîtrise des flux de données sensibles.
Il convient toutefois de rappeler qu’en amont de cette souveraineté d’infrastructure se situe un niveau encore plus fondamental : la souveraineté technologique. Elle renvoie à la capacité d’industrialiser les composants critiques à savoir les semi-conducteurs, puces, GPU, CPU, serveurs, ainsi qu’à la maîtrise des sciences des matériaux qui les sous-tendent. À ce stade, le Maroc, comme la majorité des pays, ne dispose pas encore de telles capacités. Cette réalité impose une approche lucide et progressive : concentrer les efforts sur les infrastructures et les usages, tout en préparant, à plus long terme, une montée en compétence sur ces technologies stratégiques.
2. La souveraineté des données
Deuxième niveau : la souveraineté des données. Les données sont la matière première des modèles, mais elles ne valent que si elles sont numérisées, qualifiées, classées et gouvernées. Il faut passer d’un patrimoine informationnel dispersé à un "capital data" administré : catalogues, responsabilités (data owners), traçabilité, politiques de conservation, chiffrement, contrôle d’accès. La loi 09-08 (et la CNDP) fournit le socle juridique et encadre notamment les transferts vers l’étranger : c’est une protection, mais aussi une discipline collective à industrialiser.
Il faudra éviter que des données produites au Maroc alimentent des modèles externes qui viendront ensuite structurer nos propres décisions.
Cette souveraineté s’étend également aux données captées par les grandes plateformes internationales. Une part significative de la valeur est aujourd’hui extraite localement mais exploitée ailleurs. Il devient essentiel de définir une doctrine nationale de négociation : garantir l’accès, la portabilité, la transparence et la réversibilité, tout en protégeant la vie privée et les intérêts économiques. L’enjeu n’est pas de tout posséder, mais d’éviter que des données produites au Maroc alimentent des modèles externes qui viendront ensuite structurer nos propres décisions.
Dans cette logique, l’accès à des données anonymisées issues des plateformes, notamment celles générées depuis des adresses IP marocaines, constitue un levier stratégique pour entraîner des modèles nationaux. Il est également indispensable de créer des sandboxes réglementaires permettant l’expérimentation contrôlée des données sur les modèles d’IA développés.
3. La souveraienté des modèles, des codes et des logiciels
Troisième niveau : la souveraineté des modèles, des codes et des logiciels.
Le Maroc n’a pas besoin de réinventer l’IA ; il a besoin de maîtriser l’adaptation. Avec des modèles open source correctement choisis, évalués et sécurisés, il devient possible de construire une constellation de modèles "plus petits et experts", par secteurs (santé, eau, agriculture, fiscalité, éducation), plutôt qu’un seul modèle géant. Les techniques modernes rendent cette stratégie réaliste : LoRA adapte un modèle préentraîné de manière frugale en entraînant très peu de paramètres ; les architectures RAG connectent le modèle à des bases de connaissances explicites ; l’apprentissage fédéré permet d’entraîner sans déplacer les données sensibles.
4. La souveraineté des comptéences, la production de la connaissance
Quatrième niveau : la souveraineté des compétences et de la production de la connaissance.
Aucun pays ne devient souverain par décret : il le devient par ses recherches scientifiques, ses activités de R&D, ses ingénieurs, ses chercheurs, ses data scientists, ses startups, ses expertises sectorielles et des équipes capables d’industrialiser (MLOps, tests, qualité, sécurité).
Il convient d’ajouter une dimension souvent sous-estimée mais essentielle : la souveraineté sociétale de l’intelligence artificielle. Une IA souveraine n’est pas seulement une IA maîtrisée techniquement ; c’est une IA qui reflète les valeurs, les références, les priorités et les choix de la société qui la conçoit.
Dans ce cadre, l’implication des compétences marocaines dans la conception est déterminante. L’intelligence artificielle qui structurera les services publics, l’éducation, la santé ou encore l’économie de demain doit être pensée, conçue et gouvernée par celles et ceux qui vivent ces réalités au quotidien, au service de la société dans laquelle leurs enfants vivront demain. Sans cette appropriation collective, le risque est grand de voir émerger des systèmes importés, déconnectés des besoins réels et porteurs de logiques qui ne sont pas les nôtres.
Impliquer les compétences marocaines, c’est garantir que l’IA développée aujourd’hui soit alignée avec les priorités nationales et adaptée à notre contexte culturel, religieux, économique et social. C’est aussi renforcer la confiance, l’acceptabilité et l’impact des technologies déployées.
La souveraineté de l’IA est donc aussi une souveraineté citoyenne : elle se construit avec l’ensemble de la société et conditionne le modèle de développement que nous souhaitons pour les générations futures.
5. La souveraineté du déploiement et de la preuve
Cinquième niveau : la souveraineté du déploiement et de la preuve. Une IA souveraine se prouve en production avec des cas d’usage : délais réduits, fraude détectée, eau économisée, soins mieux orientés, services simplifiés… Cela exige une méthode : données → modèle → évaluation → passage à l’échelle, avec des indicateurs publiés et des audits possibles. Les principes internationaux invitent à cette "culture de la preuve" : l’auditabilité et la traçabilité sont des conditions de la confiance publique.
6. La souveraineté de confiance
Sixième niveau : la souveraineté de confiance (cybersécurité, droit, pilotage et garantie politique). Les cinq premiers niveaux s’effondrent si la sécurité est ajoutée "après coup". Le cadre marocain avance : le décret n°2-24-921 impose aux entités et infrastructures d’importance vitale de recourir à des prestataires cloud qualifiés. Il fixe, pour le niveau 2, des exigences de contrôle capitalistique majoritairement marocain, de traitement et de stockage des données exclusivement sur le territoire national, de supervision depuis le territoire national, ainsi que des obligations de réversibilité et de suppression effective après restitution. Ce texte est plus qu’une contrainte : c’est un plan d’architecture de confiance, à condition d’en faire la norme du sensible, et non l’exception.
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Le développement de l’IA marocaine ne peut se faire sans un véritable appui, une protection, un pilotage et une garantie politique au plus haut niveau de l’État.
La souveraineté ne signifie pas l’indépendance totale, mais la maîtrise des dépendances. Le Maroc restera dépendant sur certains maillons technologiques, mais il doit, en parallèle, construire des capacités qui rendent d’autres pays dépendants de ses propres solutions. C’est dans cet équilibre entre dépendances maîtrisées et influence assumée que se joue une souveraineté réelle. À ce titre, le Maroc peut devenir un partenaire stratégique pour ses alliés africains en développant des solutions d’IA adaptées à leurs contextes.
Le Maroc a les ingrédients : énergie, connectivité, talents et un cadre réglementaire qui se renforce. L’enjeu, désormais, est d’assembler ces pièces en une souveraineté graduelle, mesurable et orientée vers l’impact. La question est simple : voulons-nous être un acteur qui façonne l’IA selon nos priorités… ou un utilisateur qui subit celles des autres ?
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