De N’Djamena à Dar es Salaam : comment le Maroc construit son réseau de mosquées en Afrique
MISE EN PERSPECTIVE. Avec l’inauguration, ce 6 mars 2026, de la mosquée Mohammed-VI au Tchad, le Maroc ajoute une nouvelle pièce à un dispositif religieux désormais déployé dans le continent. Tanzanie, Guinée, Côte d’Ivoire ou encore Tchad... au fil de ces chantiers, Rabat se veut le promoteur d'un islam africain de la modération et structure, pas à pas, une offre religieuse et institutionnelle destinée à consolider les constantes spirituelles communes en Afrique.
Ce vendredi 6 mars est un jour à marquer d'une pierre blanche pour la communauté musulmane au Tchad. N'Djamena, la capitale populeuse du pays (1,6 million d'âmes environ), s'apprête à inaugurer la toute nouvelle mosquée Mohammed-VI.
On le devine, c'est la plus haute autorité de l'État marocain qui est à l'initiative de ce joyau architectural de 33.000 m2, situé dans le quartier de Diguel, dans le VIIIe arrondissement de l'ancienne ville de Fort-Lamy.
Il y a une dizaine d'années, le Roi Mohammed VI avait en effet donné ses instructions pour en lancer la construction. Le résultat final aujourd'hui visible, c'est tout un complexe cultuel qui intègre également une salle de conférences, une bibliothèque scientifique, des salles de réunion et des bureaux administratifs, selon les indications fournies le 4 mars par la Fondation Mohammed-VI des ouléma africains (qui supervisera la cérémonie d'ouverture).
Budget total, tel qu'il était encore mis sur la table par le ministre des Habous, Ahmed Toufiq, lors d'un passage à la Chambre des représentants en date du 14 novembre 2025 : 22 millions de dirhams.
En somme, le prix à payer pour "consolider les constantes religieuses communes et promouvoir les valeurs de juste milieu, de modération et de coexistence" dans le reste du continent africain, pour citer encore le communiqué de la Fondation Mohammed-VI.
Huit mosquées au total, un rythme accéléré depuis 2020
Mais il faut rappeler que la mosquée Mohammed-VI de N'Djamena n'est pas la première du genre que construit le Maroc dans d'autres pays d'Afrique.
Si l'on prend en compte même celles que le Royaume n'a financées qu'en partie, il y en a huit au total. Les sept autres étant, par ordre chronologique d'inauguration :
- la Grande Mosquée de Dakar (Sénégal, 1964) ;
- la Grande Mosquée de Yamoussoukro (Côte d'Ivoire, 1968) ;
- la mosquée Hassan-II de Libreville (Gabon, 1983) ;
- la mosquée Hassan-II de Nouakchott (Mauritanie, 1987) ;
- la mosquée Mohammed-VI de Dar es Salaam (Tanzanie, 2022) ;
- la mosquée Mohammed-VI de Conakry (Guinée, 2024) ;
- la mosquée Mohammed-VI d'Abidjan (Côte d'Ivoire, 2024).

La première chose que l'on remarque, naturellement, c'est qu'il y a eu une accélération du lancement de mosquées marocaines en Afrique depuis le tournant de la décennie 2020, la moitié d'entre elles n'étant donc fonctionnelles que depuis quatre ans ou moins.
Dans une certaine mesure, cela va de soi : ce mouvement reflète en soi le réancrage tous azimuts du Maroc dans son continent, illustré éloquemment par son adhésion de janvier 2017 à l'Union africaine (UA), après près de trente-trois ans d'absence des instances décisionnelles continentales. Et la spiritualité n'y échappe pas, avec la création, en juillet 2015, de la Fondation Mohammed-VI des ouléma africains, déjà citée plus haut.
Réunissant des savants musulmans des quatre coins de l'Afrique, cette organisation, dont le président est le Roi Mohammed VI lui-même, s'occupe d'ailleurs directement de la gestion et du fonctionnement d'une partie de ces mosquées. Mais nous n'avons pas pu en savoir plus, le secrétariat général de la Fondation, basé à Fès, n'ayant pas donné suite à plusieurs de nos sollicitations.
En revanche, par rapport aux mosquées, il est clair qu'elles constituent un outil "grassroots" de coopération religieuse et civilisationnelle au service des communautés locales, en plus de contribuer, comme y a bien fait allusion la Fondation Mohammed-VI des ouléma africains dans son communiqué, à préserver la sécurité spirituelle de l'Afrique.

Car il faut dire que du wahhabisme importé depuis la fin des années 1970 du Moyen-Orient, en passant par le frérisme porté par les réseaux transnationaux tentaculaires et une stratégie d'entrisme politico-prosélyte presque assumée, et jusqu'au chiisme duodécimain que cherche à promouvoir le régime iranien actuel à des fins d'"exportation de la Révolution islamique", les tentatives d'ingérence doctrinale et les entrepreneurs de la radicalité sont légion dans le continent.
Sans désigner nommément ces menaces, le Roi Mohammed VI avait d'ailleurs formulé le souhait, au moment de la mettre en place, que la Fondation des ouléma africains s'attèle à "répandre la pensée religieuse éclairée et [à] faire face aux thèses d’extrémisme, de repli sur soi et de terrorisme que certains pseudo-prédicateurs colportent au nom de l’islam, alors que celui-ci n’a rien à voir avec elles".
À cet égard, les mosquées, en tant que matrices de socialisation religieuse, apparaissent comme un bras tout indiqué pour couper l’herbe sous le pied aux discours intégristes.
Des objectifs d’abord prosaïques, puis géopolitiques
Mais au moment où, au début des années 1960, le Maroc avait commencé à prendre part au financement de mosquées en Afrique, les objectifs étaient encore on ne peut plus prosaïques. "La vie est faite de la crainte de Dieu d’abord… élevez vos enfants dans la crainte de Dieu", soulignait le Roi Hassan II, dans un discours prononcé à l'occasion de l'inauguration officielle de la Grande Mosquée de Dakar, le 27 mars 1964.
Par la suite, le choix des pays a semblé davantage conditionné par l'excellence des relations entre eux et le Maroc, en plus de leurs besoins propres : il en va ainsi de la Côte d'Ivoire de Félix Houphouët-Boigny, fervent catholique mais qui n'en tenait pas moins à se poser en garant d’un équilibre religieux et d’une coexistence confessionnelle apaisée parmi les siens ; et du Gabon d'Omar Bongo, né chrétien et converti à l'islam en septembre 1973, et n'ayant pas à disposition de lieu de culte islamique d'envergure sur le territoire gabonais.
S'agissant de la Mauritanie, l'idée de la mosquée Hassan-II intervient dans un contexte général de rapprochement intermaghrébin, qui donnera lieu, en février 1989, à la naissance de l'Union du Maghreb arabe (UMA). L'endroit vient d'ailleurs de bénéficier d'une large opération de rénovation au cours de l'année 2021, à un moment où, il faut le souligner, Rabat et Nouakchott reprenaient de plus belle leurs relations après la décennie décevante au pouvoir du président Mohamed Ould Abdel Aziz (août 2009-août 2019).

Au milieu des années 2010, et alors que le Maroc se prépare à rejoindre l'UA, le dossier des mosquées marocaines en Afrique est pris en mains propres par le Roi Mohammed VI. C'est de cette époque que date d'ailleurs le projet de la mosquée Mohammed-VI de N'Djamena, cité par Ahmed Toufiq lors de la signature, en février 2016 à Rabat, d'un protocole d'accord avec le Tchad visant à former 200 imams tchadiens à l'Institut Mohammed-VI pour la formation des imams, des morchidines et des morchidates.
Quant aux coûts engagés, les voici par mosquée :
- Mosquée Mohammed-VI de Dar es Salaam : 115 millions de dirhams.
- Mosquée Mohammed-VI de Conakry : 127 MDH.
- Mosquée Mohammed-VI d'Abidjan : 120 MDH.
En plus donc de la vingtaine de millions qu'a requis la nouvelle mosquée de N'Djamena. La plus imposante étant celle d'Abidjan, conçue par l'architecte marocain Mustapha Zeghari et réalisée par l'opérateur national TGCC, et qui aujourd'hui peut accueillir jusqu'à 7.000 fidèles en même temps.
à lire aussi
Article : Pratt & Whitney Canada inaugure son usine de moteurs d'avions à Casablanca
Pratt & Whitney Canada a officiellement inauguré, ce mardi 21 avril 2026, sa nouvelle installation au cœur de la zone Midparc à Nouaceur. Détails.
Article : Cuivre. Prix records, projets en cascade… nourrie par les tensions géopolitiques, la ruée vers le Maroc s’accélère
Porté par un cuivre désormais autour de 13.100 dollars la tonne sur le LME et plus de 6 dollars la livre sur le COMEX, le secteur minier marocain entre dans une phase d’accélération. Entre la montée en puissance de Tizert, les ambitions de Managem (jusqu’à 182.000 tonnes en 2026) et l’arrivée de nouveaux acteurs internationaux tel KGHM, le Royaume se positionne comme un relais stratégique dans un marché mondial sous tension, où transition énergétique et dépenses de défense redessinent la hiérarchie des producteurs. Décryptage.
Article : Au SIAM 2026, OCP met en avant sa vision intégrée de l'agriculture et de l'élevage
Le groupe OCP met en avant, à l'occasion du 18e Salon international de l'agriculture au Maroc (SIAM) qui se tient du 20 au 28 avril à Meknès, sa vision intégrée des systèmes agricoles, illustrant le rôle central du phosphore dans l'articulation entre fertilité des sols, production végétale et alimentation animale.
Article : Ligue arabe : Rabat insiste sur une réponse commune aux actions iraniennes
Réuni en visioconférence le 21 avril 2026 à l’initiative de Bahreïn, le Conseil ministériel a examiné les répercussions des tensions régionales. De son côté, le Maroc a réaffirmé son soutien aux États concernés et au respect du droit international.
Article : En visite à Stockholm, Hammouchi formalise un partenariat sécuritaire inédit avec les autorités suédoises
Paraphé lors d’entretiens avec le ministre de la Justice Gunnar Strömmer et les responsables policiers du pays nordique, le dispositif inclut des canaux rapides de coopération opérationnelle et d’assistance technique.
Article : Législatives 2026. Samir Chaouki : pourquoi j'ai choisi le PJD
C’est l’une des investitures les plus commentées de ce premier round PJDiste. En propulsant Samir Chaouki, journaliste de renom et président du think tank OMEGA, dans la circonscription de Hay Hassani, le PJD envoie probablement, comme il l'avait fait par le passé, un signal d'ouverture. Entre rupture avec les méthodes classiques et volonté de transparence, le candidat se confie à Médias24 sur ce nouveau défi.