Tensions financières au Japon. Le Maroc reste, pour l’instant, relativement épargné
Depuis plusieurs mois, la courbe des taux au Japon s’inscrit dans une hausse progressive et continue. Cette dynamique, accentuée récemment, alimente des tensions sur les taux longs aux États-Unis et en Europe, ce qui soulève des interrogations sur les répercussions potentielles à l’échelle mondiale, y compris pour le Maroc.
Ce mouvement n’est pas nouveau. Les rendements des obligations d’État japonaises augmentent progressivement depuis plusieurs années, en particulier sur les maturités longues.
Mais ce qui change aujourd’hui, c’est l’ampleur du mouvement, sa rapidité et, surtout, le contexte macroéconomique dans lequel il s’inscrit.

Les premiers effets commencent déjà à se faire sentir en Europe et aux États-Unis. Le secrétaire américain au Trésor, Scott Bessent, a ainsi adressé un message à son homologue japonais, l’appelant à intervenir, par crainte d’un durcissement plus marqué des conditions financières et de répercussions plus graves sur les marchés mondiaux, aussi bien dans les économies avancées que dans les pays émergents.
Quel impact pour le Maroc ?
Contacté par Médias24, un directeur de salle de marché indique qu'une réallocation des capitaux japonais peut durcir durablement les conditions financières mondiales. Le Maroc, pour l'instant, reste relativement épargné, mais n'est pas immunisé"C'est déjà en cours. Il n'y a qu'à regarder les chiffres : les investisseurs japonais ont ralenti leurs achats nets de Treasuries depuis fin 2023. Résultat ? La prime de terme US remonte, même avec une Fed qui a coupé. Ce n'est pas anodin. Est-ce durable ? Cela dépend de variables clés :
- La trajectoire de la BoJ (Bank of Japan) : s'ils continuent à monter graduellement, oui, la réallocation sera structurelle.
- Le différentiel de taux couvert : tant que les JGB* 10 ans ou 20 ans offrent un rendement décent après couverture FX, les flux resteront domestiques. Mais si la Fed ou la BCE maintiennent des taux élevés pendant que la BoJ ralentit ses hausses, cet écart peut se rouvrir et relancer les flux sortants du Japon vers l'étranger.
Pour les émergents, c'est plus direct : moins de liquidité globale = moins d'appétit pour le risque = spreads qui s'élargissent. On l'a vu sur certains souverains d'Asie du Sud-Est et d'Amérique latine ces derniers mois. Le Maroc, pour l'instant, reste relativement épargné, mais on n'est pas immunisés", précise notre interlocuteur.
Pour ce qui est des canaux par lesquels un durcissement des conditions financières mondiales pourrait affecter le marché marocain, notre source indique qu’ils sont multiples.
"Concrètement, voici ce qu'on surveille en tant que trader :
- Canal obligataire : si les taux longs US/Europe montent durablement, ça peut tirer notre courbe domestique par le haut, surtout sur les maturités longues. Pas mécaniquement, mais via les anticipations et le pricing relatif. Un Trésor marocain qui veut lever à 10 ou 15 ans devra composer avec un environnement global moins favorable.
- Canal FX et réserves : un dollar fort (souvent corrélé à une remontée des taux US) peut peser sur nos réserves de change et renchérir nos importations énergétiques.
- Canal actions et sentiment : une volatilité accrue sur les indices internationaux peut se transmettre au MASI via les investisseurs étrangers (OPCVM, fonds régionaux), surtout en cas de risk-off global. Cela dit, le MASI reste moins corrélé que d'autres marchés émergents, ce qui limite l'impact. On l'a vu en 2022 : quand le risk-off global s'installe, les flux se tarissent, mais Casablanca absorbe mieux que d'autres places.
- Canal crédit corporate : les grandes entreprises marocaines qui lèvent en devises (euro-obligations, club deals) vont sentir la pression si les spreads émergents s'élargissent. Ça reste marginal pour l'instant, mais c'est un point d'attention".
Pour notre interlocuteur, le marché marocain est suffisamment protégé face à un choc financier international d’origine externe. "On est dans une position bien meilleure qu'on ne le dit souvent. Et pour plusieurs raisons structurelles qui vont au-delà de la simple résilience.
Ce qui joue massivement en notre faveur :
- Dette majoritairement domestique et en dirhams : on n'a pas le profil Turquie ou Argentine. Nos besoins de refinancement externe sont gérables. Cela nous donne une véritable autonomie financière.
- Système bancaire solide et bien capitalisé : peu d'exposition aux marchés de gros internationaux, liquidité domestique correcte, ratios prudentiels respectés. Les banques marocaines ont traversé 2008, 2020, et les crises émergentes sans broncher. C'est un atout majeur.
- Politique monétaire crédible et flexible : Bank Al-Maghrib a de la marge de manœuvre, une communication claire et une crédibilité établie. Ça compte énormément en période de stress – les investisseurs font confiance.
- Réserves de change confortables : on a reconstitué un matelas solide qui nous permet de tenir un choc temporaire. C'est un véritable filet de sécurité.
- Inflation maîtrisée : on est à ~0% d'inflation, ce qui est exceptionnel dans un contexte mondial où tout le monde lutte contre l'inflation. Cela nous donne une flexibilité monétaire considérable en cas de besoin.
Le Maroc n'est pas en première ligne face à un choc financier international. Et contrairement à beaucoup d'autres pays émergents, on dispose des outils pour l'absorber.
Mais surtout, on n'est plus en mode défensif. On est en mode offensif : la CAN 2025 et la Coupe du monde 2030 créent une dynamique positive qui va renforcer notre résilience et attirer des capitaux (pas juste des flux spéculatifs, mais des investissements structurels).
L'essentiel, c'est de capitaliser sur cette dynamique : continuer à investir dans les infrastructures, maintenir la discipline budgétaire et monétaire, et profiter de cette fenêtre d'opportunité pour diversifier l'économie et approfondir les marchés financiers.
Si on fait ça bien, un choc financier international ne sera qu'une perturbation temporaire, pas une menace existentielle. Et franchement, c'est une position bien meilleure que celle de la plupart des émergents", conclut notre interlocuteur.
Comprendre la mécanique des taux japonais et ses effets au-delà du Japon
Pendant près de trois décennies, le Japon a occupé une place importante dans la finance mondiale. La Banque du Japon a maintenu des taux d’intérêt proches de zéro, parfois négatifs, dans un environnement marqué par une croissance faible, une inflation quasi inexistante et une démographie en déclin.
Ce régime de taux extrêmement bas n’a pas seulement soutenu l’économie japonaise. Il a aussi joué un rôle stabilisateur à l’échelle mondiale.
Tant que les rendements japonais restaient proches de zéro sur toute la courbe, les investisseurs japonais étaient incités à placer leur épargne à l’étranger, notamment aux États-Unis et en Europe. Le Japon est ainsi devenu l’un des plus grands exportateurs nets de capitaux au monde, contribuant à contenir les taux longs internationaux.

Mais ce régime est aujourd’hui sous tension. Le Japon connaît désormais une inflation importée. La faiblesse du yen renchérit les importations d’énergie et de matières premières, ce qui alimente la hausse des prix domestiques.
Dans le même temps, le gouvernement japonais a adopté une orientation budgétaire plus expansionniste, avec des dépenses accrues pour soutenir le pouvoir d’achat et l’activité.
Ce double mouvement change les anticipations des marchés. Une inflation plus élevée réduit la marge de manœuvre de la Banque du Japon pour maintenir des taux durablement bas.
Une politique budgétaire expansionniste, dans un pays déjà très endetté, alimente l’anticipation de déficits plus importants et donc de nouvelles émissions de dette publique.
C’est ici que la mécanique obligataire devient centrale. Lorsque l’État émet davantage d’obligations, l’offre de titres sur le marché augmente. Si la demande n’augmente pas au même rythme, les prix des obligations baissent. Or, le rendement d’une obligation évolue en sens inverse de son prix.
Prenons un exemple simple. Une obligation japonaise verse un coupon annuel fixe de 3 yens pour une valeur faciale de 100 yens. Si cette obligation s’échange à 100 yens, son rendement est de 3%. Si, en raison d’une hausse de l’offre, son prix baisse à 90 yens, l’investisseur paie 90 aujourd’hui pour recevoir toujours 3 yens par an.
Le rendement passe alors d’environ 3% à 3,3%. Il augmente non pas parce que le coupon change, mais parce que le prix d’achat est plus bas.
C’est exactement ce qui se produit aujourd’hui sur le marché japonais. Les anticipations d’émissions de dette font baisser les prix des obligations et monter les rendements, en particulier sur les maturités longues. Ainsi, la courbe des taux japonaise se redresse et se tend, atteignant des niveaux inédits depuis des décennies.
Ce mouvement ne reste pas confiné au Japon. Lorsque les rendements domestiques augmentent, les investisseurs japonais réévaluent leurs arbitrages. Les actifs japonais deviennent plus attractifs, sans risque de change et avec un risque souverain perçu comme faible. Certains investisseurs rapatrient alors une partie de leurs capitaux placés à l’étranger.
Pour rapatrier ces capitaux, il faut vendre des actifs étrangers, notamment des obligations américaines et européennes. Ces ventes font baisser le prix de ces obligations sur les marchés internationaux, ce qui entraîne mécaniquement une hausse des taux longs aux États-Unis et dans l’Union européenne.
Autrement, lorsque les obligations déjà en circulation offrent des rendements plus élevés, les émetteurs doivent proposer des taux plus attractifs sur les nouvelles émissions pour trouver preneur, ce qui entraîne une hausse générale des taux longs.
Ce canal de transmission est purement financier, mais ses effets sont macroéconomiques.
Une hausse des taux longs américains et européens durcit les conditions de financement. Elle renchérit le coût de la dette publique, pèse sur l’investissement privé et fragilise les valorisations des actifs financiers. Les marchés actions, le crédit et certains segments plus risqués deviennent plus vulnérables.
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JGB : Japanese Government Bonds (obligations d’État japonaises).
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