Études sur les nappes: l’irrigation doit reculer pour que l’eau revienne
Saignées par l'agriculture intensive et sept années de sécheresse, les nappes phréatiques marocaines peinent à se régénérer. Les études scientifiques ont prouvé que la recharge des nappes provient principalement des neiges, mais les épisodes d’enneigement actuels arriveront-ils à compenser le rythme d’exploitation ?
Asséchés par sept années de sécheresse consécutives, les barrages ne suffisent plus, reportant une grande pression sur les aquifères. Les restrictions imposées par les autorités de l'eau ne suffisent plus alors que les agriculteurs continuent de recourir massivement à l'irrigation privée, puisant davantage les ressources des nappes.

La saison 2023-2024 reste la référence en raison de ses faibles précipitations et enneigement. Les enseignements nous poussent à revoir notre compréhension des modalités de prélèvement, d’utilisation et de renouvellement de l’eau au Maroc.
À cet effet, plusieurs entités de recherche nationales se sont focalisées sur les problématiques de l’eau sur l'ensemble de ce cycle. Elles ont commencé par produire dans un premier temps un diagnostic de la situation actuelle, puis proposer des solutions durables et concrètes.
Parmi ces recherches, l'une récemment publiée (El Mezouary et al., 2025) a démontré que dans le bassin du Haouz, si les surfaces agricoles irriguées baissent de 25%, cela permettrait à la nappe de se régénérer, malgré les effets du réchauffement climatique (paramètres pris en compte) qui devront s’intensifier dans les prochaines années.
Faire baisser les superficies irriguées, d'une manière volontariste s'impose, désormais, comme une nécessité, d’autant plus qu’une autre publication scientifique (Miftah et al.,2025) a déjà démontré que la qualité des nappes au Maroc est majoritairement de qualité moyenne à mauvaise, à l’exception de la nappe moyen-atlasique qui préserve une bonne qualité.
Entre ces deux enjeux, la rationalisation des ressources hydriques ne se limite pas à une simple nécessité : elle doit s'appuyer en premier lieu sur l'affinement de nos modèles hydrogéologiques pour pouvoir suivre l'eau de la source jusqu'à l'aval.
Grâce à des technologies avancées (télédétection, isotopes…), les scientifiques marocains mènent depuis un certain temps un débat clé : l'état des nappes dépend-il davantage de la pluie ou de la neige ?
Les nappes aquifères : une ressource sous haute tension
Sur la période allant de septembre 2024 à mars 2025, l'enneigement a couvert 30.734 km², soit plus du triple de la superficie enregistrée l'année précédente (9.723 km² en 2023-2024). Cet essor considérable (+216%) a représenté une véritable aubaine pour les ressources en eau. Son impact s'est concrètement traduit par un apport significatif aux retenues des barrages, permettant de franchir le seuil de 40% de remplissage dès avril-mai 2025, et ce malgré la faiblesse et la disparité des précipitations sur cette période.
Les besoins en eau agricole continuent d'exercer une pression massive, notamment sur les ressources souterraines. Les nappes sont sollicitées avec un prélèvement de 4 milliards de mètres cubes par an, principalement pour l'irrigation. Ces prélèvements se concentrent essentiellement dans les bassins du Sebou (1.100 Mm³), de la Moulouya (586 Mm³), du Tensift (528 Mm³), de l'Oum Er-Rbia (512 Mm³) et du Souss (499 Mm³). À eux seuls, ces bassins représentent environ 80% du prélèvement global des eaux souterraines.
Une étude scientifique a analysé les variations du stock total d'eau (TWS) dans les aquifères des bassins de l’Oum Er-Rbia et du Tensift. Les résultats révèlent une forte baisse des réserves, minoritairement masquée par les processus de recharge naturelle.
Cependant, des travaux récents de la même équipe de recherche ont démontré que la vitesse de diminution des nappes varie significativement d’un bassin à l’autre. Ainsi, dans la nappe du Haouz-Mejjate, la baisse est rapide, en raison de l’intensification de l’agriculture et de la multiplication des réservoirs d’irrigation. À l’inverse, dans la nappe du Jurassique, située au nord d’Errachidia, le décalage entre les prélèvements et leur impact est retardé de trois à quatre mois, du fait de superficies irriguées encore limitées et de l'impact de la fonte des neiges.
Précipitations ou fonte des neiges : quel apport domine la recharge des nappes ?
Situées au cœur du Maroc, les chaînes atlasiques constituent l’emplacement de plusieurs sources d’eau alimentant les principaux cours d’eau. Leur impact s’étend également aux nappes situées dans les bassins avoisinant l'Atlas, comme les nappes d’Al Haouz, du Souss, de la Moulouya…
À l’aide d’analyses isotopiques, une équipe de recherche de l’université Mohammed VI Polytechnique (UM6P) a comparé la contribution des précipitations et de la fonte des neiges à la recharge des aquifères dans deux bassins : la partie supérieure de l’Oum Er-Rbia (région de Tadla-Beni Mellal) et celui de l’Ourika.
Dans la partie amont du bassin de l’Ourika, sur un substratum granitique fissuré, les précipitations s’infiltrent rapidement et dominent la recharge (environ 70%), malgré un important manteau neigeux. À l’inverse, en aval, la contribution de la fonte devient prépondérante (environ 60%).

Dans l’amont de l'Oum Er-Rbia, caractérisé par des calcaires perméables, la recharge provient à parts égales de la pluie et de la neige. En revanche, en aval, où dominent des roches imperméables, la recharge est principalement d’origine externe, où près de 80% de l’eau souterraine provient de la fonte des neiges acheminée depuis l’amont.
L’étude souligne également la dynamique temporelle de la recharge naturelle où elle permet de réalimenter les nappes jusqu’en mars, correspondant au pic annuel de stockage. Cependant, les prélèvements intensifs pour l’irrigation (de mars à septembre) entraînent une baisse significative des niveaux.
Où se rechargent les nappes : exemple des nappes au pied de l’Atlas
Une étude scientifique récemment publiée a cartographié les zones potentielles de recharge des eaux souterraines au Maroc à partir de l’analyse de six facteurs, avec une validation des résultats par des méthodes isotopiques.

L’importance de cette cartographie réside dans le fait que les prélèvements agricoles dans les zones de recharge des nappes nuisent aux processus de recharge naturelle. C’est pourquoi disposer de telles cartes à l’échelle de tous les bassins hydrauliques du Maroc est essentiel.
L’excès de profondeur de la nappe rend son renouvellement de plus en plus difficile; ainsi, le développement d'épaisses zones non saturées pourrait faire perdre à certaines zones leur potentiel initialement identifié comme favorable.
Dans le bassin du Tensift, l’étude a démontré que 30,5% de la superficie ont été classés comme zone de recharge modérée à élevée, principalement dans le sud du Haut Atlas et les zones de piémont. La recharge provient principalement de la fonte des neiges (représentant jusqu’à 57%) et des précipitations en altitude alors que les processus actifs se situent entre 1.800 et 2.800 mètres.
Alors que le modèle agricole est en cours de révision, une telle cartographie s’avère essentielle pour permettre une gestion durable des ressources en eau et planifier des campagnes efficaces de recharge artificielle des aquifères.
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