Étudiants salariés : des frais jusqu’à 15.000 DH, une “privatisation déguisée”?
La récente décision du ministère de l’Enseignement supérieur d’instaurer des frais d’inscription pour les étudiants salariés déclenche un débat animé. Cette mesure est-elle une réforme visant à renforcer l’attractivité des universités, ou s’inscrit-elle dans une logique de commercialisation de l’enseignement public ?
Le ministre de l’Enseignement supérieur, Azzedine El Midaoui, a introduit une nouvelle mesure imposant aux étudiants salariés le paiement de frais d’inscription annuels variant selon le cycle : 5.000 DH pour la licence, 15.000 DH pour le master et 10.000 DH pour le doctorat.
Certaines universités appliquent toutefois des tarifs supérieurs, tandis que d’autres ont refusé d’adopter ce nouveau système. En réaction, plusieurs étudiants salariés se sont regroupés pour contester cette mesure, comme c’est le cas à l’Université Mohammed Iᵉʳ d’Oujda ou à l’Université Abdelmalek Essaâdi de Tétouan.
Afin de justifier cette décision, Azzedine El Midaoui a expliqué, en réponse aux interventions des députés lors de l’examen du budget sectoriel 2026, que le recours au dispositif du temps aménagé pour les étudiants salariés était inévitable, précisant que deux options étaient envisagées :
- soit revenir au système d’autorisations délivrées par les employeurs aux employés ;
- soit instaurer un dispositif officiel de temps aménagé au sein des universités.
Il a souligné que le ministère a retenu cette seconde option, estimant que le recours aux autorisations posait plusieurs difficultés, faute de garantie que tous les employeurs les accordent systématiquement à leurs employés.
Partant de "la priorité accordée à l’étudiant et à son droit de bénéficier d’un enseignement supérieur de qualité dans des conditions favorables", il a précisé que "de nombreux professionnels – médecins, architectes et autres – qui obtiennent leur diplôme, intègrent le marché du travail puis souhaitent reprendre des études dans de nouvelles filières, ne peuvent actuellement pas bénéficier des mêmes conditions ni des mêmes horaires que les étudiants ordinaires".
Accusations de privatisation
Contacté par nos soins, Khalid Zekri, professeur à l’Université de Meknès et président de l’Association culturelle Tafkir, considère cette mesure comme une première étape engagée par le ministre pour "préparer la généralisation de la fin de la gratuité de l’enseignement supérieur public". "Cela concernera bientôt tous les étudiants, qu’ils soient salariés ou non", a-t-il affirmé, estimant qu’"il s’agit du début de la privatisation des universités publiques".
Khalid Zekri a déploré l’importation de modèles figés, issus de paradigmes différents du système marocain, et leur imposition même lorsqu’ils sont inadaptés. "On ne peut pas constamment transposer des modèles lointains qui obéissent à des logiques éloignées de notre niveau de vie et de nos conditions sociales, encore précaires", a confié notre interlocuteur.
Frais d’inscription jugés "trop élevés"
Au sujet des frais d’inscription, que certains jugent "trop élevés", Khalid Zekri précise que ceux exigés par les universités marocaines sont disproportionnés par rapport à la moyenne du niveau de vie des Marocains. "Les frais d'inscription instaurés par le ministère sont beaucoup plus élevés que ceux payés dans les universités publiques françaises, par exemple", souligne-t-il.
De son côté, le ministre estime que "ces frais restent raisonnables", rappelant que" les étudiants salariés souhaitant intégrer un doctorat occupent généralement au moins l’échelle 11, voire hors échelle, et que leurs salaires leur permettent de les couvrir". Le ministère indique avoir pris ces éléments en considération.
Pour Azzedine El Midaoui, ce dispositif apparaît "plus avantageux que la formation continue, qui impose aux travailleurs des frais de scolarité élevés pouvant atteindre 50.000 DH, alors même que le diplôme obtenu à l’issue de ces parcours n’est pas toujours reconnu par l’État". "Le travailleur pourra ainsi bénéficier d’un dispositif officiel sans avoir à supporter ces coûts importants".
"Impossibilité" de concilier études et travail
Azzedine El Midaoui a indiqué que certaines universités connaissaient une forte surcharge, avec des étudiants travailleurs représentant jusqu’à 30% à 40% des effectifs. Pour répondre à cette situation, les études en temps aménagé seront organisées en dehors des horaires professionnels, permettant aux étudiants salariés de suivre leurs cours dans des conditions favorables, notamment après 17 h.
Il a souligné les difficultés rencontrées par ces étudiants pour concilier travail et études ; soit un employé quitte son poste pour assister aux cours, soit il ne suit pas les cours, ce qui fausse les statistiques ministérielles.
Le dispositif garantira aux étudiants travailleurs l’accès aux mêmes formations et au même référentiel pédagogique que les autres étudiants, avec des examens organisés dans des conditions identiques. Les travailleurs n’ayant jamais bénéficié d’une formation universitaire ou disposant de revenus modestes seront exonérés des frais d’inscription.
Pour Khalid Zekri, les arguments avancés par le ministre sont "spécieux", soulignant que la surcharge ne constitue plus un enjeu majeur, le nombre d’inscriptions dans les facultés étant en baisse depuis plusieurs années. Il affirme que les établissements universitaires à accès ouvert "connaissent une diminution significative du nombre d'inscrits, sans compter ceux qui n'assistent pas aux cours".
Il rappelle également qu’"il est tout à fait possible de concilier études et emploi", affirmant que "dans les pays développés, quasiment tous les étudiants travaillent tout en poursuivant leurs études". Ainsi, "l'argument selon lequel il serait difficile de concilier études et travail n'a aucun fondement".
Un dispositif pour renforcer l'attractivité de l'université
Pour le ministère, l’instauration des frais d’inscription pour les étudiants salariés renforcera l’attractivité des universités publiques. Azzedine El Midaoui précise que ces frais constitueront une source de revenus supplémentaire pour les enseignants ne souhaitant pas se consacrer à la recherche, certains pouvant percevoir jusqu’à 25.000 DH supplémentaires, et permettront d’améliorer les conditions de fonctionnement des établissements, tant au niveau du personnel que du matériel.
Par ailleurs, ce dispositif offrira aux étudiants salariés une formation de qualité à moindre coût, contrairement aux universités privées où les formations continues sont plus coûteuses et dont les diplômes ne sont pas toujours reconnus par l’État.
Le ministère considère également ces frais comme une indemnisation pour l’ouverture des salles en soirée et la mobilisation continue du personnel universitaire et technique durant ces sessions.
De son côté, Khalid Zekri critique l'argument de l’amélioration de la situation économique des enseignants pour justifier ce dispositif. "Le fait que le ministre de l'Enseignement supérieur ose tenir un tel discours montre bien qu'on a atteint le fond dans notre pays", a-t-il confié, affirmant que les enseignants n'ont jamais réclamé l'amélioration de leur salaire par ce qu'il a qualifié de "pillage des étudiants".
"Par ailleurs, si l'on veut prendre au sérieux le raisonnement du ministre, cela voudrait dire que les fluctuations des salaires perçus par les enseignants de la fonction publique seraient tributaires du nombre d'étudiants inscrits dans les établissements universitaires !"
Pour Khalid Zekri, "le ministre tient un discours populiste pour faire endosser aux enseignants la responsabilité de cette injustice qu'il veut infliger aux étudiants salariés". Il précise que "les enseignants sont pour la gratuité de l'enseignement public, conformément à la vocation de tout service public".
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