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ECONOMIE

Textile. Le passage à un modèle de produits finis “nécessite un écosystème solide et opérationnel”

Face à un modèle de sous-traitance à bout de souffle, Ryad Mezzour appelle à un basculement du textile vers la création de marques nationales ou le rachat de marques internationales en perte de vitesse, à l’instar de la Turquie. Cette ambition exige, selon les professionnels, un écosystème complet, du financement à la formation.

Ouvrières dans une usine textile.
Ouvrières dans une usine textile.
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Le 11 novembre 2025 à 18h38 | Modifié 11 novembre 2025 à 18h56

Le textile marocain enregistre un recul à l'export. Ce recul est dû à trois facteurs expliqués par Ryad Mezzour au Parlement, dans le cadre des discussions du budget sectoriel lors de l'examen du PLF 2026.

"D’abord, le pouvoir d’achat, puisque notre principal marché est l’Europe, et que le pouvoir d’achat en Europe a quelque peu diminué. Ensuite, la fermeture de certains marchés, notamment le russe qui s'est totalement fermé, contribue à ce recul. Enfin, la disparition de certaines marques avec lesquelles nous travaillions, qui ont elles-mêmes fermé ou fait faillite, en particulier en France, contribue également à ce recul. Deux marques... j’espérais que l’un de nos producteurs les rachèterait".

Le ministre fait référence à des donneurs d'ordre français, comme Camaïeu, Pimkie ou Naf Naf, dont la faillite a eu des retentissements sur le secteur textile marocain.

"Pour vous donner un exemple : une marque aujourd’hui bien connue, distribuée et vendue massivement au Maroc, était à l’origine une marque française. Elle a été rachetée par des investisseurs d’un autre pays qui la distribuent aujourd’hui dans le monde entier. C’était à l’origine une marque française bien établie. Ces investisseurs fabriquaient déjà pour cette marque, puis ont été sollicités pour distribuer ses produits en Turquie. Quand la marque a connu des difficultés et fait faillite, ils l’ont rachetée et ont commencé à la distribuer dans le monde entier. C’est ce genre de situation qui crée des opportunités".

"Nous avons essayé de racheter certaines marques, mais nous le ferons encore, inchallah, car cela permet aussi de bénéficier d’un nom commercial fort, ce qui donne plus de poids à la distribution", révèle le ministre.

La marque dont parle Ryad Mezzour n'est autre que LC Waikiki, qui, à l'origine, était une marque française avant d'être rachetée par la société turque Tema Textile en 1997.

Le plus marquant, c'est que l'industrie textile turque a récidivé avec le rachat récent de l'enseigne Naf Naf par le groupe turc Migiboy Tekstil. Ce dernier a offert plus de 1,5 million d'euros pour reprendre l'iconique enseigne française, en redressement judiciaire.

Rompre avec la sous-traitance pour bâtir un secteur à forte valeur ajoutée

Ryad Mezzour estime que "le textile est aujourd’hui le secteur le plus menacé sur le plan industriel, en raison de sa faible productivité". Il explique que c'est un secteur sur lequel il faut agir avec force et rapidité : "rapidité dans la création, rapidité dans l’intégration du fil et du tissu, rapidité dans la production des accessoires, et surtout rapidité dans le développement de nos propres marques".

"Jusqu’à présent, nous avons toujours travaillé en sous-traitance, en répondant aux demandes de nos donneurs d’ordres : 'Faites ceci, faites cela'. Nous avons tout fait : respect des normes de sécurité, environnementales, de qualité, etc. La pression a été constante. Mais nous n’avons pas réussi à en tirer une forte productivité. Aujourd’hui, il faut passer à une maîtrise complète de la marque et de la valeur ajoutée qu’elle génère. C’est pourquoi j’insiste : nous devons maîtriser notre production et nos marques".

Cette orientation reste toutefois conditionnée à la mise en place d’un véritable écosystème industriel, financier et logistique. À l’heure actuelle, ces conditions demeurent encore loin d’être réunies pour permettre une telle transformation du secteur textile au Maroc.

Dans le même sens, contacté par Médias24, Abderrahmane Atfi, industriel et ex-président régional de l’Association marocaine des industries du textile et de l’habillement (AMITH) pour Casablanca, indique que la productivité reste à des niveaux logiques et n’est pas faible.

"La productivité n’est pas le nœud du problème dans le secteur textile. Étant actif dans la sous-traitance, notre productivité opérationnelle reste remarquable. En revanche, ce qui nous pénalise, c’est la faible valeur ajoutée, et cela est tout à fait normal. La valeur ajoutée demeure faible parce que l’activité textile marocaine repose sur la sous-traitance", explique-t-il.

En d’autres termes, la faible valeur ajoutée est un constat logique tant que le secteur demeure majoritairement tourné vers la sous-traitance.

"On parle de ce sujet depuis plus de trente ans, ce n’est pas nouveau. Tant que nous resterons dans la sous-traitance, la valeur ajoutée demeurera faible. Dans ce modèle, la valeur ajoutée repose essentiellement sur le travail. Il y a très peu de capital engagé, donc mécaniquement, elle reste faible".

Notre interlocuteur s'aligne sur le constat et les propos du ministre. Le modèle fondé sur la sous-traitance a montré ses limites et n’est plus durable.

"Le modèle actuel s’essouffle. Si nous voulons de vrais résultats et un développement durable, il faut monter en gamme et aller vers plus d’intégration pour livrer des produits finis".

Selon Abderrahmane Atfi, "deux voies existent. Soit livrer un produit fini entièrement réalisé par des acteurs marocains, soit passer à la co-traitance, où nous coproduisons et captons la part la plus importante de la valeur ajoutée. Dans les deux cas, l’objectif est de livrer un produit fini au client".

"La co-traitance consiste à se procurer les composants que nous ne pouvons pas fabriquer localement, comme la filature ou le tissu auprès d’acteurs étrangers, puis à assurer au Maroc la conception, la transformation et la production du produit fini avant sa livraison. C’est tout à fait réalisable".

Financement, formation, écosystème : les conditions d’un vrai saut industriel

Cependant, plusieurs obstacles freinent le passage vers un tel modèle, notamment la situation financière des entreprises du secteur et la formation de la main-d’œuvre.

"Le premier verrou est financier. Pour faire du produit fini ou de la co-traitance, il faut du fonds de roulement. La majorité des entreprises, qu’elles soient petites, moyennes ou grandes, n’ont pas les moyens suffisants. Pour réussir ce basculement, il faut multiplier par quatre à cinq le capital des entreprises", précise-t-il.

"Pourquoi faut-il autant de capital ? Parce qu’il est nécessaire d’abord d’investir dans les usines et les équipements, ensuite d’avancer le coût des matières premières et des composants, puis de financer l’activité en attendant le règlement des clients. En général, les paiements sont effectués entre 60 et 120 jours après la livraison", poursuit Abderrahmane Atfi.

La formation de la main-d’œuvre reste un facteur indispensable pour réussir la transition vers un modèle axé sur le produit fini.

"Il existe une main-d’œuvre qualifiée au Maroc, mais pas sur toute la chaîne nécessaire au produit fini. Les maillons que nous ne maîtrisons pas aujourd’hui, nous pouvons les sourcer à l’extérieur. Cette intégration progressive, en produisant ce que nous savons faire et en achetant ce que nous ne faisons pas encore, permet de construire nos propres marques et de livrer des produits finis".

Concernant l’idée exprimée par le ministre, consistant à racheter des entreprises en difficulté et à tenter de relancer leur activité tout en développant de nouveaux produits, Abderrahmane Atfi estime que le soutien de l’État est indispensable, ces opérations nécessitant des moyens financiers actuellement hors de portée des acteurs privés marocains.

"Acheter des entreprises existantes, c’est une bonne idée. Mais elle ne peut réussir sans un appui fort de l’État. La majorité écrasante des acteurs n’ont pas les moyens financiers de se lancer seuls dans ce type d’opération", souligne-t-il.

"L’objectif reste de maîtriser la marque, pas seulement de l’acheter. Même si l’on acquiert une entreprise étrangère, encore faut-il être capable de reproduire ses produits avec le même niveau de qualité et les mêmes volumes, tout en développant nos propres gammes. Prenons un exemple concret, une marque française comme Camaïeu compte entre 200 et 300 magasins, et certaines marques en gèrent jusqu’à 800. Sommes-nous aujourd’hui prêts à livrer de tels volumes ?".

Par ailleurs, Abderrahmane Atfi insiste sur le fait que la réussite d’un tel modèle dépend de la mise en place d’un écosystème complet, cohérent et pleinement opérationnel, couvrant l’ensemble des maillons nécessaires à la production et à la commercialisation.

"Acheter une marque ne suffit pas, il faut tout un écosystème opérationnel derrière, incluant les bureaux d’études, la conception, la logistique, le financement et la commercialisation. C’est pourtant la bonne direction à suivre. Si nous voulons changer de modèle, c’est une nécessité absolue. Le modèle actuel, fondé sur la sous-traitance, n’est plus soutenable", conclut-il.

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