Nizar Baraka : “La vitesse du Maroc, c’est celle de sa jeunesse et de ses femmes”
Lors d’une conférence de l’Alliance des ingénieurs istiqlaliens, Nizar Baraka a dénoncé les fractures territoriales et sociales qui divisent le Maroc. Il appelle à une mise en œuvre équitable des politiques publiques et affirme que la vitesse d’une nation dépend de la participation de ses jeunes et de ses femmes.
Lors d’une conférence organisée par l’Alliance des ingénieurs istiqlaliens sur le thème "Pour un Maroc à une seule vitesse", Nizar Baraka, secrétaire général du parti de l’Istiqlal, a dressé un diagnostic sans détour des fractures économiques, sociales et territoriales qui persistent dans le Royaume.
Nizar Baraka est membre du gouvernement et, à ce titre, co-responsable de son bilan. Cela étant, il est l’un des rares à sortir sur le terrain et à effectuer une certaine autocritique.
"Aujourd’hui, on peut dire qu’il existe une véritable problématique : nous avons un Maroc à deux vitesses, si ce n’est plusieurs", a-t-il affirmé en ouverture de son allocution, chiffres à l’appui.
Un Maroc fragmenté entre régions dynamiques et territoires en retard
Pour Nizar Baraka, les écarts entre zones urbaines et rurales restent l’un des défis majeurs du développement national. Le taux de pauvreté multidimensionnelle atteint 13,1% en milieu rural, contre seulement 3% en milieu urbain.
Les trois régions littorales assurent près de 60% du PIB national, tandis que 40% des Marocains vivent dans des zones ne produisant que 28% du PIB.
Sur le marché du travail, les contrastes sont frappants : 113.000 emplois ont été créés dans les zones urbaines au deuxième trimestre 2025, alors que 107.000 ont été perdus dans les zones rurales.
Les écarts se mesurent aussi dans l’accès aux services de base : près de 100% des ménages urbains ont accès à l’eau potable contre moins de 50% en milieu rural. L’accès à Internet illustre la même disparité : 6,8% des ménages urbains n’en disposent pas, contre 22% en milieu rural.
L’indice de Gini, indicateur des inégalités, est passé de 38,5% en 2019 à 40,5% en 2022, confirmant une aggravation des écarts. Le chômage touche particulièrement les jeunes et les femmes :
- 35,8% des 15-24 ans ;
- 21,9% des 25-34 ans ;
- 19,9% des femmes actives ;
- 19% des diplômés.
Les jeunes NEET (ni en emploi, ni en études, ni en formation) sont estimés à 1,5 million, dont 58% en zones rurales et 72% de femmes, précise Nizar Baraka dans son intervention.
Éducation et santé : les écarts territoriaux se creusent
Le niveau d’éducation dépend encore largement du territoire de naissance. Le taux d’analphabétisme s’élève à 38% en milieu rural contre 17,3% en milieu urbain. La durée moyenne de scolarisation est de 7,9 ans en ville contre 3,2 ans à la campagne, et plus de 62% des ruraux âgés de 25 ans et plus n’ont jamais fréquenté l’école.
La carte sanitaire traduit la même inégalité : la région Rabat-Salé-Kénitra compte 13,45 médecins pour 10.000 habitants, contre seulement 2,92 à Drâa-Tafilalet.
En matière de santé maternelle, 96% des accouchements urbains se déroulent dans un établissement médicalisé, contre moins de 75% en milieu rural.
Des politiques publiques qui ont transformé le paysage rural
Le secrétaire général a toutefois rappelé les avancées importantes réalisées depuis les années 1990, grâce à des programmes structurants :
- PERG : électrification rurale passée de 18% à 99,9% (1995-2024).
- PAGER : accès à l’eau potable passé de 14% à 98%.
- INDH : baisse de la pauvreté multidimensionnelle à 6,8% en 2024 (contre 11,9% en 2014).
- PRDTS : 50 milliards de DH mobilisés pour réduire les inégalités territoriales.
- PNRR : désenclavement de 3 millions de personnes rurales grâce à 29.500 km de routes.
Ces programmes, selon Nizar Baraka, traduisent une "volonté nationale constante d’un développement équilibré et équitable", ayant permis au Maroc d’intégrer, en 2025, la catégorie des pays à développement humain élevé.
"On ne choisit pas entre stades et hôpitaux, on veut les deux"
Abordant les débats sur les priorités d’investissement public, Nizar Baraka a tenu à nuancer : "À ceux qui disent 'on ne veut pas de stades, on veut des hôpitaux', je réponds 'on veut les deux'. Au moment où un stade a coûté 5 MMDH, l’hôpital Ibn Sina en a coûté 12,5 MMDH".
Pour étayer son propos, Nizar Baraka a cité le discours du Roi Mohammed VI à l’occasion de la Fête du Trône du 29 juillet 2025, qu’il a qualifié de réponse claire à cette problématique : "Il n’y a de place, ni aujourd’hui, ni demain, pour un Maroc avançant à deux vitesses".
Pour concrétiser cette vision, le secrétaire général de l’Istiqlal a présenté une feuille de route en huit axes :
- Refonder la gouvernance territoriale : décentralisation effective, gestion locale professionnelle et contrats de convergence régionale.
- Développement rural intégré : accès équitable aux services publics et inclusion numérique.
- Diversification économique des campagnes : nouvelles chaînes de valeur, entrepreneuriat, télétravail et e-commerce rural.
- Réforme de la protection sociale : passer de l’aide à la transformation sociale durable.
- Architecture territoriale polycentrique : connecter les régions par des corridors de cohésion et créer des pôles de développement locaux.
- Emploi comme indicateur central de réussite territoriale.
- Jeunesse et femmes, moteurs du changement : entrepreneuriat vert, digital et social.
- Pacte moral et civique : fondé sur la dignité, la solidarité, l’égalité des chances et la participation citoyenne.
En conclusion, Nizar Baraka a appelé à "agir avec équité et efficacité" pour concrétiser la vision d’un Maroc uni et inclusif. "Le défi n’est plus la vision, mais l’exécution juste et partagée sur tout le territoire. Libérer chaque potentiel, c’est bâtir un pays où chacun contribue à son rythme".
Et de souligner : "La vitesse d’une nation se mesure à la participation de ses jeunes et de ses femmes dans le développement".
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