L’âge d’or de l'automobile est-il derrière nous ? Ce que révèle la baisse des exportations
Depuis bientôt deux décennies, l’industrie automobile s’est imposée comme l’un des piliers de l’économie marocaine, à la fois pourvoyeuse d’emplois et locomotive des exportations. Pourtant, cette success story semble aujourd’hui confrontée à une série de défis, qui interrogent autant la soutenabilité du modèle construit de longue date que la vision stratégique qui l’a guidé.
La contraction de la demande automobile en Europe, accélérée par la transition vers les motorisations hybrides et électriques, au détriment du thermique, rebat les cartes d’un modèle marocain d’exportation presque exclusivement centré sur le thermique destiné au marché européen.
Cette dépendance à un débouché principal unique, dans une géographie unique, pour un type de motorisation désormais en voie d’obsolescence, constitue aujourd’hui un angle mort de la stratégie nationale.Le changement était imminent, le virage était clairLes signaux n’étaient pas absents. L’Union européenne a fixé depuis plusieurs années l’échéance de 2035 comme la fin des ventes de véhicules thermiques neufs. Dès 2019, certains pays membres annonçaient des restrictions anticipées dès 2030. L’industrie automobile mondiale, elle, amorçait déjà un virage technologique, massif et irréversible, vers les motorisations hybrides et électriques.
Pourtant, au Maroc, l’industrialisation automobile a poursuivi son expansion sans réorientation visible vers les segments électriques. C'était le choix des constructeurs installés au Maroc:
Un repli conjoncturel ou un déclin structurel ?
Il est légitime de s’interroger : s’agit-il d’une situation conjoncturelle ou d’un défaut de stratégie de long terme ? La baisse des ventes automobiles sur le marché européen, principal client de l'industrie marocaine, est-elle un simple cycle ou le symptôme d’une mutation structurelle ?
Lors de son intervention à la Chambre des conseillers, le 3 juin 2025, le ministre de l’Industrie et du Commerce a indiqué que les exportations de véhicules avaient enregistré une baisse de 22% en glissement annuel sur les quatre premiers mois de l’année. Notons toutefois que pour l'ensemble de l'industrie automobile, la baisse est seulement de 7 %. Les fabricants de composants ont donc nettement atténué la baisse de l'ensemble. Le reste de cet article sera consacré aux seules exportations de véhicules automobiles.
A ce sujet, le ministre a toutefois précisé qu’il s’agissait d’un recul conjoncturel. Mais est-ce réellement le cas ?
Seules les données permettent de répondre objectivement à cette question, ou du moins d’en offrir une lecture plus claire et plus étayée.
L’analyse des données semble indiquer que la contraction de la demande ne résulte pas seulement de la crise conjoncturelle, que ce soit du pouvoir d’achat ou des antécédents des politiques monétaires restrictives, dont le cycle a pris fin depuis un bon moment en Europe, mais d’un déplacement de la demande vers des véhicules électrifiés.
Les données en Europe montrent que les motorisations thermiques perdent du terrain en faveur des autres motorisations depuis 2021. Cependant, ces segments, stratégiques pour l’avenir, ne constituent pas encore une spécialité marocaine.Est-il vraiment prématuré de tirer des conclusions à partir des données des quatre premiers mois de l’année ?
Certains responsables soulignent qu’il serait prématuré de tirer des conclusions à partir de seulement quelques mois de données. Pourtant, les performances de l’automobile ont souvent été saluées sur la base de bilans mensuels ou trimestriels, et les succès passés ont toujours fait l’objet d’une communication enthousiaste, y compris sur des périodes réduites.
Il serait donc incohérent d’ignorer aujourd’hui les signaux de repli qui s’accumulent. Le bulletin de l’Office des Changes, qui fait autorité en matière de données du commerce extérieur, a ainsi documenté pour le quatrième mois consécutif une contribution négative du secteur automobile à la balance commerciale. Il s’agit d’un tiers de l’année, assez suffisant pour former une idée précise sur la tendance.
Ce repli est d’autant plus préoccupant qu’il coïncide avec une chute spectaculaire des ventes de voitures en France, dépassant les 12% au mois de mai, ce qui rend presque mécaniquement -vu le poids de la France dans la captation des exportations de voitures- une contraction des exportations marocaines à destination du marché européen inévitable, et par ricochet une cinquième baisse consécutive mois après mois.
Ces données imposent de dépasser la lecture strictement conjoncturelle pour interroger les fondements mêmes du modèle.
Le pari d’un modèle concentré sur l’Europe
L’analyse de la structure (*) des exportations automobiles marocaines montre une concentration massive vers le continent européen, qui capte à lui seul plus de 95% des exportations du secteur en 2024. Ce chiffre n’est pas une anomalie conjoncturelle, mais l’aboutissement d’une trajectoire de consolidation qui s’est accélérée depuis 2011.
En 2010, l’Europe représentait 55% des débouchés du secteur automobile marocain. Ce taux est monté à 87% dès 2012, pour atteindre un niveau de 95% à partir de 2018. Autrement dit, sur l’ensemble des quatre grands continents (Afrique, Europe, Amérique, Asie), la quasi-totalité des exportations marocaines de véhicules ou de composants sont destinées à un seul espace économique. L’Australie et les autres zones ne figurent qu’à la marge et n’ont pas d’impact significatif.
Cela expose l’économie nationale à un risque de concentration extrême, dans lequel tout choc sur le marché européen se répercute immédiatement sur les exportations marocaines.
C’est précisément ce que le Maroc subit actuellement. Le fait que 95% des expéditions soient concentrées sur un seul continent, sans filet de sécurité commercial sur les autres zones, prive le pays de toute capacité d’amortissement. Ce modèle ressemble, à bien des égards, à une économie monosectorielle dans sa version géographique.
Ce phénomène est d’autant plus grave que l’automobile représente, en 2024, plus de 34% du total des exportations nationales.
Il ne suffit donc plus de parler de montée en gamme ou de compétitivité industrielle si l’essentiel des flux reste arrimé à un seul marché, sur un seul produit. Diversifier les débouchés, notamment en Afrique et en Amérique latine, ne relève pas du luxe, mais de la sécurité économique.
Par ailleurs, ce qui interpelle le plus, c’est que selon Ryad Mezzour, les autorités envisagent désormais d’élargir les débouchés pour l’industrie automobile nationale. Si cette volonté va dans le bon sens, elle soulève néanmoins une question fondamentale : pourquoi cette démarche n'a-t-elle pas été engagée plus tôt ? Dans un contexte où les signaux de concentration excessive vers l’Europe étaient visibles depuis plus d’une décennie, l’initiative actuelle apparaît tardive.
L’âge d’or est-il derrière nous ?
L’heure est donc peut-être venue de poser des questions taboues : l’âge d’or de l’automobile marocaine marque-t-il une inflexion structurelle vers le recul ou est-ce un ralentissement conjoncturel passager qui serait dépassé ?
Après plus de 15 ans de croissance et d’expansion continues, d’investissements de capacités et d’élargissement de l’écosystème de fournisseurs, de création d’emplois et de succès commerciaux notamment sur le marché européen, quelle valeur est réellement captée localement et est fournie par des industriels, opérateurs et investisseurs nationaux ?
Où serait-il réellement question de la diffusion locale du savoir-faire technique et industriel chez des opérateurs à capital national ? Pourquoi présente-t-on le taux d’intégration du secteur par le nombre de pièces fabriquées localement et non par la valeur ajoutée créée et donc la valeur économique restant dans le pays ?
Peut-on dire aujourd’hui que, 15 ans après, le Maroc est capable de concevoir, d’ingénieriser, de produire et de commercialiser une voiture complète avec un marketing propre ? Ou bien est-on resté au stade de l’assemblage et du travail à façon manufacturier sous ordres, management et contraintes extérieurs ?
Et si l’on veut aller vers l’électrique, peut-on le faire en reproduisant les schémas du thermique, ou faut-il repenser en profondeur le rôle de l’État, la veille, la stratégie de développement industriel, le financement de l’innovation, la formation supérieure, la qualité du capital humain et l’ouverture vers de nouveaux partenaires ?
Où en est l’électrique au Maroc ?
Lorsqu’on évoque le développement de la filière électrique, il convient de clarifier les termes. Produire des petites voitures biplaces de 400 à 500 kg, destinées à des usages urbains limités, ne saurait être assimilé à une véritable stratégie industrielle de l’électrique.
Certains avancent que la transition est déjà amorcée au Maroc, mais il faut distinguer entre un effort embryonnaire, symbolique, et une dynamique structurée capable de positionner le pays dans la compétition mondiale.
Si le Maroc aspire à rejoindre les grands pays producteurs de véhicules électrifiés, il lui faut viser plus haut : plateformes industrielles complètes, intégration technologique, chaîne de valeur batterie, R&D, et montée en gamme vers l’électrique et l’hybride lourds. Il ne s’agit pas simplement de produire "une voiture électrique", mais d’entrer dans l’ère du vrai électrique.
-oOo-
Le Maroc a montré qu’il pouvait devenir un hub de production à l’échelle régionale. Il peut, demain, devenir un pôle de transformation technologique et d’innovation industrielle. Mais cela suppose de sortir du confort d’un modèle basé sur la compétitivité-coût et d’entrer dans l’incertitude féconde de la montée en gamme.
Cela suppose aussi de ne pas se satisfaire des succès d’hier, mais d’anticiper les ruptures de demain. L’automobile, en ce sens, n’est pas une fin en soi. Elle peut être un levier, un test, un miroir. De la réponse qu’on lui apporte dépendra une part non négligeable de la trajectoire industrielle du pays dans les vingt prochaines années.
(*) Les pourcentages représentés sont calculés à partir des seules exportations vers l’Europe, l’Afrique, l’Asie et l’Amérique, ces quatre continents représentant ensemble 100% du total retenu. Les exportations vers l’Océanie ont été exclues en raison de leur part marginale.
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