Distribution des aides sociales : les établissements de paiement font toujours face au défi du cash
L’écrasante majorité des virements reçus sont immédiatement retirés en espèces, alerte Hazim Sebbata, président de l’APEP. Alors que le Maroc s’est engagé dans la numérisation des aides sociales depuis décembre 2023, ce comportement freine la transition vers des paiements numériques et souligne les défis liés à la persistance du cash dans l’économie nationale.
Les aides sociales directes vont boucler leur première année de déploiement en décembre 2024. À travers ce programme, ce sont plus de 4 millions de familles, ainsi que 5,4 millions d'enfants et 1,2 million de personnes âgées de plus de 60 ans, qui en bénéficient, selon les chiffres arrêtés à octobre 2024.
C'est également un an de rodage pour les acteurs "intermédiaires" qui acheminent ces aides aux bénéficiaires, à savoir les banques et les établissements de paiement.
Des milliards de DH qui finissent en cash
Lancé il y a près d’un an, le système de distribution des aides sociales a rapidement démontré son efficacité. "Aujourd’hui, tout fonctionne à merveille, le système est bien huilé", affirme Hazim Sebbata, président de l’Association professionnelle des établissements de paiement (APEP), dans une déclaration à Médias24.
Les bénéficiaires reçoivent leurs allocations via des virements, soit sur des comptes bancaires, soit sur des comptes de paiement mobile, comme exigé par le gouvernement et la Banque centrale.
Cela dit, la tendance observée les premiers mois s'est confirmée : la majeure partie de ces fonds est retirée en espèces après réception. "L’écrasante majorité des virements qui sont reçus sont "cashOutés" immédiatement. Les gens retirent la totalité de cet argent et font ce qu’ils veulent, souvent pour rembourser des dettes ou effectuer des paiements en liquide", explique Hazim Sebbata. Ce comportement met en lumière une résistance culturelle au changement et limite l’impact de cette initiative sur la promotion des paiements numériques.
L’écrasante majorité des virements qui sont reçus sont "cashOutés" immédiatement. Les gens retirent la totalité de cet argent, souvent pour rembourser des dettes ou effectuer des paiements en liquide
Cette préférence pour le cash impose une charge importante aux établissements de paiement, qui jouent un rôle central dans la mise en œuvre du programme. "Chaque mois, ce sont plusieurs milliards de dirhams qui doivent être mis à disposition en liquidités. Cela demande un effort extraordinaire pour garantir que tous les bénéficiaires puissent retirer leur argent dans un délai restreint", souligne Hazim Sebbata.
Cette logistique complexe détourne également des ressources qui pourraient être consacrées à la modernisation et au développement des solutions numériques. "Nous devons trouver un équilibre entre répondre aux besoins actuels et investir dans l’avenir", ajoute le président de l’APEP.
Créer un cercle vertueux : le double défi
Pour que l'on puisse s'appuyer sur ce programme pour accélérer l'inclusion et la digitalisation financières, il est essentiel de transformer les habitudes des bénéficiaires et des commerçants. "Le défi, c’est de convaincre les bénéficiaires de maintenir leur argent sur leurs comptes et de l’utiliser pour des paiements numériques", précise Hazim Sebbata. Cela passe par des campagnes d’éducation financière, mais aussi par des incitations concrètes, comme la réduction des frais de transaction.
Le défi, c’est de convaincre les bénéficiaires de maintenir leur argent sur leurs comptes et de l’utiliser pour des paiements numériques
Du côté des commerçants, l’enjeu est tout aussi crucial. "Si les commerçants acceptaient plus de paiements digitaux, cela inciterait les bénéficiaires à conserver leurs fonds dans l’écosystème numérique. Ce serait un cercle vertueux", explique-t-il. Pour cela, des efforts sont nécessaires pour réduire les barrières à l’adoption des terminaux de paiement et des applications mobiles.
La préférence des bénéficiaires pour le retrait en espèces illustre des défis structurels liés à des réalités économiques et comportementales. Dans la théorie économique, notamment celle de Keynes, la préférence pour la liquidité est un comportement rationnel dans un contexte de vulnérabilité, car il répond à des besoins immédiats ou imprévus. Cependant, il maintient la dépendance au cash et limite l’impact des paiements numériques sur l’économie.
La forte prévalence de l’économie informelle dans des pays comme le Maroc pousse les individus à privilégier le cash, qui offre une flexibilité adaptée aux transactions non régulées. Ce phénomène s’explique aussi par une confiance limitée dans les institutions financières.
Si les bénéficiaires conservaient leur argent sur leurs comptes, les effets économiques pourraient être significatifs. D’un côté, une épargne, même temporaire, offrirait davantage de liquidités au système financier, ce qui renforcerait la capacité des banques et des établissements de paiement à octroyer des crédits ou à financer des projets. D’autre part, les paiements numériques traçables apporteraient une meilleure structuration des flux financiers, ce qui allègerait le poids de l’économie informelle et favoriserait une inclusion économique plus large.
Une opportunité pour transformer le marché des paiements
Malgré les défis, Hazim Sebbata reste optimiste quant à l’impact de ce programme sur le marché des paiements. "Cette initiative est une étape louable vers un monde moins dépendant du cash. Elle s’inscrit dans une vision plus large d’inclusion financière et sociale, même si l’histoire reste à écrire", souligne-t-il.
Néanmoins, "l'initiative du gouvernement de distribuer les aides directes exclusivement via des virements est une initiative louable parce qu'elle va dans le sens de l'inclusion financière et sociale, dans le sens d'un monde avec moins cash".
Le président de l’APEP estime que cette dynamique peut également bénéficier aux établissements de paiement, en encourageant l’innovation et la compétitivité. Les modèles économiques traditionnels, basés uniquement sur le cash ou le digital, montrent leurs limites. "L’avenir est dans l’omnicanal, qui offre une flexibilité à la fois pour les clients et les entreprises. C’est là que réside la clé du succès", conclut-il.
À découvrir
à lire aussi
Article : Le musée du continent africain devrait ouvrir à la fin de 2027 (Mehdi Qotbi)
Porté par la Fondation nationale des musées, le futur musée du continent africain a franchi une étape décisive. Le président Mehdi Qotbi nous annonce que le plus grand complexe muséal d'Afrique, dont les travaux de gros œuvre ont dépassé 85%, entre dans sa phase finale avant une ouverture au public lors du dernier trimestre 2027.
Article : Le jardinier marocain de Jany Le Pen expulsé vers le Maroc pour séjour irrégulier
Selon une information révélée par Le Parisien, Hatim B., un Marocain de 32 ans qui effectuait des travaux de jardinage chez Jany Le Pen, veuve de Jean-Marie Le Pen, a été expulsé le jeudi 23 avril vers le Maroc. En situation irrégulière en France depuis 2017, il faisait l’objet d’une mesure d’éloignement décidée par le préfet des Hauts-de-Seine.
Article : Maghreb : une visite américaine dans un contexte de pression croissante sur l’Algérie
Annoncée par le département d’État, la tournée de Christopher Landau, du 27 avril au 1er mai, intervient dans un contexte marqué par l’implication croissante de Washington dans le suivi du dossier du Sahara et de ses prolongements onusiens.
Article : Ordre des experts-comptables : le scrutin s’annonce serré (liste)
Le scrutin du 21 mai pour le renouvellement du Conseil national de l’Ordre des experts-comptables met en concurrence 41 candidats pour 11 sièges. Parmi eux, se dégagent des profils issus de grands cabinets internationaux, comme EY, Deloitte, Mazars, BDO, KPMG ou Grant Thornton, des figures expérimentées déjà présentes dans les instances de l’Ordre et des profils plus récents, illustrant les équilibres internes de la profession.
Article : Protection des femmes victimes de violence : lancement officiel de la cellule centrale à Rabat
À Rabat, le ministère de la Solidarité a lancé la cellule centrale de prise en charge des femmes victimes de violence, chargée de renforcer la coordination institutionnelle, de superviser les structures territoriales et d'améliorer l’accompagnement juridique, psychologique et social des victimes.
Article : Bourse de Casablanca : le MASI chute de 1,69%, les volumes grimpent à 667 MDH
La Bourse de Casablanca a clôturé la séance du 24 avril 2026 en baisse, avec un MASI en recul de 1,69% à 18.815,18 points. Les échanges ont atteint 667,11 MDH, dominés par Managem, Minière Touissit et Attijariwafa bank.