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SOCIETE

Hrig : une nouvelle culture s'installe, alimentée par les réseaux sociaux

Le partage d’astuces, d’informations et de success stories par les harraga sur les réseaux sociaux engendre une accélération du passage à l'acte chez les jeunes qui rêvent d'atteindre l'autre rive, même ceux dont la situation socio-économique est stable. Focus sur une nouvelle culture du hrig.

Hrig : une nouvelle culture s'installe, alimentée par les réseaux sociaux
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Le 20 septembre 2024 à 13h24 | Modifié 20 septembre 2024 à 17h53

“On croyait que son cas était résolu, puis l'on apprend qu’il est mort noyé”. Ce témoignage résume le cas tragique d’un jeune parmi les nombreuses personnes qui risquent leur vie pour tenter d’en mener une meilleure à l’étranger. Si certains sont poussés par des facteurs socio-économiques, d’autres sont les victimes d’une nouvelle culture, désormais arrivée à maturité.

Une culture de “N’riski” (Je prends le risque) qui s’installe chez les jeunes dits “risqueurs”. Ces derniers ne sont pas forcément dans une situation socio-économique alarmante ou défavorable. Certains ont même un travail et un revenu. C’est le cas d’un jeune qui a été pris en charge par une association à Tanger, comme nous l’explique Sabrina Nassih, chercheuse et militante associative.

“Ce cas nous a particulièrement touchés, car nous avions l’impression d’avoir fait notre travail. Ce jeune de 16 ans a été pris en charge par une association locale qui a réglé sa situation familiale, sa scolarité, tout en travaillant sur son estime de soi. Il a entamé des études en alternance. On croyait que son cas était résolu, stable, puis l’on apprend qu’il est mort noyé. Le fait qu’il ait gardé l’idée de la migration n’est pas dû à des raisons socio-économiques. Finalement, c’est autre chose”.

Et cette “autre chose”, Sabrina Nassih l’a observée grâce à son travail sur le terrain auprès des jeunes depuis 2017, et particulièrement à travers une étude qu’elle mène depuis mars 2024 pour le compte d’une organisation internationale.

“N’riski”, une culture exacerbée par les réseaux sociaux

Militante aguerrie, Sabrina Nassih a relevé de nouvelles tendances culturelles en matière de hrig. De nouvelles tendances qui se remarquent même à l’introduction d’un nouveau lexique et des communautés qui se créent autour. “Avant, on parlait de hrig en tant que résultat de la situation socio-économique. Aujourd’hui, il y a une culture en maturité par laquelle les jeunes, conscients d’avoir moins de 50% de chances de survivre, font le choix de prendre le risque de mourir dans le but d’atteindre cet idéal qu’ils se sont fixé”.

Des jeunes auxquels les parents offrent une vie correcte et qui ont quand même pour projet de partir

À travers son étude, Sabrina Nassih indique avoir observé les “données classiques sur les facteurs socio-économiques (santé, éducation etc.), mais aussi de nouvelles tendances culturelles que les Marocains n’étudient pas et ne comprennent pas”. Il s’agit des jeunes “auxquels les parents offrent une vie correcte, et qui ont quand même pour projet de partir”. Selon notre interlocutrice, ce type de cas est “le plus grave”.

Ce changement a été, selon elle, “extrêmement rapide dans notre société”. Et la cause principale est “la représentativité”. Autrement dit, les personnes auxquelles ces jeunes s’identifient ou les modèles auxquels ils aspirent.

“Avant, l’idée émergeait chez les jeunes lorsqu’ils voyaient ou entendaient parler d’un cousin, un voisin ou un proche qui, après avoir disparu quelque temps, revenait en voiture, bien vêtu, avec une meilleure situation financière pour lui et ses proches restés au pays, etc. Or, cette information est désormais accessible et récurrente à travers les réseaux sociaux. Les gens filment non seulement leur vie après être arrivés à bon port, mais aussi leur périple en entier. Il existe des vlogs de hrig via différentes trajectoires, un partage d’astuces et de détails au quotidien”, déplore-t-elle.

“Une fois arrivés, ils expliquent qu’ils ont rencontré des difficultés, passé des nuits dans la rue, etc. Mais, au final, ce que le jeune voit derrière son écran, c’est un autre jeune qui partage une simple aventure suivie d’images qui reflètent une vie meilleure. Et ce genre de contenu est devenu à portée de main”, poursuit Sabrina Nassih.

Celle-ci rappelle que par le passé, une personne qui voulait émigrer vers l’Europe par exemple n’arrivait que difficilement à trouver un passeur. “Désormais, l’accessibilité des informations et des passeurs a accéléré à la fois la culture et l’action. L’impact des réseaux sociaux sur la culture du hrig est terrible”.

Ce qui se passe aujourd’hui est une catastrophe, et l’une des causes est la faiblesse des politiques dédiées aux NEET

En parallèle à ce contenu abondant, le revers de la médaille n’est pas mis en exergue. Sabrina Nassih regrette que “l’on ne parle pas de ceux qui meurent en essayant. Il n’y a pas de rappel à leur sujet. On ne connaît pas leur nombre, on ne montre pas les visages, etc. Et c’est malheureux, car si on leur consacrait des funérailles correctes ou l’on parlait d’eux, au moins, il y aurait une sensibilisation à l’égard des jeunes. Or, ceux qui meurent n’ont pas de visage”.

NEET : une catégorie aux besoins spécifiques

La solution ? Des politiques publiques dédiées aux NEET, mais aussi la mise en avant des réussites locales pour créer une identification plus saine et proche des jeunes concernés. “Avant, il y avait des représentations positives dans notre société. Aujourd’hui, à qui le jeune va-t-il s'identifier ou tenter de ressembler ? La seule incarnation du succès pour ces jeunes est celle du 'risqueur' qui a réussi. Ce qui se passe aujourd’hui est une catastrophe, et l’une des causes est la faiblesse des politiques dédiées aux NEET”, souligne Sabrina Nassih.

Pour étayer ses propos, elle cite l’exemple des Maisons de jeunes de Tanger. “Nous en avons qui sont dotées de belles infrastructures, lumineuses, etc. Mais il n’y a pas de Wi-Fi, donc personne ne s’y rend”. Selon elle, il faut adopter une “approche participative”, car “ce n’est pas un quinquagénaire qui doit créer le design d’une Maison de jeunes”.

Elle rappelle que “les jeunes recherchent l’unicité et l’appartenance. Deux sentiments contradictoires avec lesquels ils tentent de créer un équilibre”. C’est pourquoi ils ont besoin de diversité, de choix et d’options pour faire éclore leurs passions.

“La majorité a la même passion ou occupation. Alors, pour se démarquer des autres, certains font n’importe quoi et tombent dans le négatif, par manque de choix”, déplore la chercheuse.

C’est pourquoi elle évoque le sport comme solution, mais au-delà des infrastructures. Selon elle, ce qui compte, c’est “la trajectoire et le circuit”, et ce, “à l’instar du modèle américain basé sur les bourses de sport-études qui encouragent les jeunes à performer à la fois dans leurs études et dans le sport, mais aussi à choisir des disciplines diverses et variées leur permettant de se sentir uniques tout en appartenant à une communauté sportive”.

Par ailleurs, Sabrina Nassih souligne l’importance de “la prise en charge” et de “l’écoute”. Et c'est valable “même pour les parents”, car “certains remarquent que leurs enfants mettent de l’argent de côté en ayant le projet d’émigrer en tête, mais ne savent pas quoi faire et ne sont pas toujours conscients des dangers”.

Dans cette optique, elle se félicite du travail réalisé par des associations à Tanger, notamment celle derrière “un centre installé dans un grand lycée à Bni Makada, l’arrondissement numéro un en termes de démographie et en termes de problématiques (exode rural, drogue, extrémisme, migration etc.). Le fait d’avoir un centre dédié aux jeunes au sein même d’une école est d’une grande aide”.

D’autres approches pour épauler cette catégorie de jeunes ont récemment été lancées. Même si l’on ne voit pas encore les résultats de ces opérations qui viennent d'être implémentées, Sabrina Nassih s’attend à ce qu’elles portent leurs fruits. Il s’agit notamment du “projet migrant” (de l’ONG “Seefar” ou “Mouqawil al Hawma”, dont l’idée est de faire rencontrer les NEET et les gens du même quartier, à savoir des charpentiers, des électriciens, etc. qui ont réussi de manière “classique” ou “normale” à s’assurer un train de vie satisfaisant. “L'objectif est de montrer qu’il n’existe pas que deux extrêmes comme le pensent certains jeunes (la richesse absolue ou la pauvreté absolue), mais qu’il y a aussi un juste milieu à rechercher”.

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