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Maroc-France, Sahara, géopolitique: à Casa, les propos sans langue de bois de l'ex-patron de la DGSE

La Chambre française de commerce et d'industrie du Maroc a reçu, le jeudi 23 mai, l'ancien patron du renseignement à la Direction générale de la sécurité extérieure en France DGSE. De la place du Maroc sur l'échiquier mondial à l'échec de l'Hexagone au Sahel, en passant par le Sahara marocain, Alain Juillet n'a rien omis. VERBATIM.

Maroc-France, Sahara, géopolitique: à Casa, les propos sans langue de bois de l'ex-patron de la DGSE
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Le 25 mai 2024 à 16h15 | Modifié 25 mai 2024 à 12h27

Sur le thème "La place du Maroc sur l'échiquier mondial", une rencontre avec l'ancien directeur du renseignement à la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) en France a été organisée à l'initiative de la Chambre française de commerce et d'industrie du Maroc (CFCIM).

C'est à la question "Comment le Maroc peut profiter de la modification des chaînes de valeur à l'échelle mondiale ?" qu'Alain Juillet a répondu en premier lieu. "Il faut faire une stratégie pour s'en sortir, en regardant très froidement ce qui est en train de se passer et ce qui va se passer dans le futur et, à partir de là, faire des choix. Pour ce qui est du Maroc, c'est un pays qui travaillait depuis toujours avec l'Europe, en particulier avec l'Espagne et la France. Il y a un lien avec l'Europe sauf que l'Europe, comme on a dit, ce n'est pas l'avenir, malgré les gros marchés et le potentiel qu'on y retrouve", affirme l'ancien responsable français.

"On a dit aussi que les Américains ne sont pas non plus l'avenir. Sauf que les Etats-Unis resteront pendant très longtemps une très grande puissance mondiale, deuxième puissance mondiale en 2050. Ce n'est pas rien quand même. C'est un pays avec lequel le Maroc a des liens exceptionnels. Le Maroc a été le premier pays au monde à reconnaître l'indépendance des Etats-Unis, chose que les Américains n'ont pas oubliée. Il y a donc des liens très forts et très personnels en définitive avec les Américains, qui se confirment d'ailleurs tous les jours", rappelle ce dernier.

Asie, Moyen-Orient et Afrique : le Maroc a tout intérêt à diversifier ses partenaires 

"... Le Maroc, en ayant décidé stratégiquement de se mettre dans les accords d'Abraham, a pu bénéficier des flux financiers et des échanges avec les pays qui constituent les accords d'Abraham. Maintenant, quand la paix s'installera au Moyen-Orient, vous verrez que le Maroc en sera le plus grand bénéficiaire en dehors des pays de la zone, parce qu'il s'y est mis déjà. Cela va être très intéressant. C'était un axe qui a été choisi par le Maroc. Un axe qui va indiscutablement payer", poursuit Alain Juillet.

"Je vous disais que les Etats-Unis continueront pendant très longtemps. Deuxième puissance mondiale en 2050. Pas de problème. Cela vaut le coup d'être avec eux. Mais, attention, on ne peut pas être qu'avec eux, d'où l'ouverture actuelle [du Maroc, ndlr] vers l'Asie, qui est très intéressante. Parce qu'en réalité le but, c'est quoi ? La Chine va devenir la première puissance mondiale, et l'Asie le premier pôle économique mondial, il faut absolument y aller. Le problème c'est qu'il faut choisir vers qui aller, est-ce vers la Chine, l'Indonésie ou l'Inde, tous les deux encore vierges ? Or, on voit que le Maroc est en train de se chercher sur la Chine et l'Asie".

Les Français ont perdu l'Afrique, les Marocains ont pris le relais

"Vous avez aussi l'Afrique, qui est pour moi l'un des aspects les plus intéressants. Les Français ont perdu l'Afrique. Ce qui est frappant, c'est qu'au moment où nous avons perdu, effectivement le Maroc a repris notre place par derrière. Le Maroc est du coup devenu un véritable hub pour aller sur l'Afrique aujourd'hui. Pourquoi ? Parce que les banques marocaines se sont installées dans toute l'Afrique francophone. Elles ont remplacé les banques françaises qui se sont repliées sur l'Europe, ce qui est un désastre", affirme l'ex-directeur de la DGSE.

"... Le Maroc a eu le coup de génie de dire : dans le fond, il y a un mouvement qui est en train de se passer, et si on en profitait pour s'infiltrer ? Comment le Maroc y est parvenu ? Sa Majesté Hassan II s'est arrêté pratiquement au sud de Dakhla, à la frontière mauritanienne, alors que son fils [le Roi Mohammed VI, ndlr] a fait plein de voyages en Afrique au début de son règne. Il a poussé ses entreprises, les investisseurs, les banques et autres, et a surtout lancé des projets au moment où la France s'est révélée incapable de lancer de grands projets en Afrique. Il y a deux projets qui font actuellement un malheur, c'est le moins que l'on puisse dire : le projet pour ramener du gaz depuis le Nigeria vers le Maroc, et puis l'axe atlantique proposé au Tchad, au Niger et au Mali [Dakhla Atlantique, ndlr]. C'est imparable. Tout le monde a été surpris. Le premier, c'était CMA CGM [compagnie générale maritime française, ndlr] qui avait racheté à Bolloré [multinationale française, ndlr] la gestion du port du golfe de Guinée, et qui, avec cette histoire-là, a perdu au moins 30% de sa valeur. Cela fait mal. Personne ne l'avait vu. Là, c'est de la stratégie".

Alain Juillet mise gros sur le Maroc et sur la place que celui-ci peut acquérir sur la scène internationale.

"Quand vous voyez les pays qui font partie des BRICS et les relations du Maroc actuellement, la logique voudrait que le Maroc devienne un jour un membre des BRICS. Je pense que la question se pose et qu'elle doit se poser au niveau des Affaires étrangères marocaines. À quel moment le Maroc rejoindra donc les BRICS ?... parce qu'il est légitime. Il sera en plus appuyé. Le Brésil dira oui, le Maroc est formidable. Les Chinois trouveront cela très bien. Les pays du Proche-Orient seront pour, bien évidemment. Je pense que ce n'est pas une hypothèse à oublier", estime l'ex-responsable.

Sahara et relations Maroc-France

Une rencontre avec Alain Juillet ne pouvait occulter la question du Sahara marocain et des relations bilatérales Maroc-France. Pour l'ancien patron de la DGSE, la marocanité du Sahara ne se pose même pas puisqu'elle est évidente. Si les récents signes de réchauffement entre Rabat et Paris sont positifs, Alain Juillet estime néanmoins que le moment est venu pour que la France prenne, enfin, une position claire vis-à-vis de ce dossier.

"Le fameux Sahara... Sahara marocain ! Pour moi, la question ne s'est jamais posée. J'étais historien pendant une bonne partie de ma carrière. Or tout le monde sait qu'il y a plus de mille ans, le Royaume de Fès allait de Séville jusqu'au Sénégal. Il englobait bien ce qu'on appelle le Sahara marocain. Donc, la question ne se pose pas. C'est simple... Après, il y a l'aspect politique, à quel moment on peut prendre partie ? Là c'est autre chose, et ce n'est pas moi qui vais vous dire, effectivement, notre président de la République dira "je suis pour, à moitié pour, un quart pour ou autres"... Il est évident que la France de ce côté-là est en train d'évoluer. Elle évolue d'autant plus que, comme vous avez pu le voir, l'Espagne, l'Allemagne et autres... tout le monde commence à dire, c'est une évidence !".

Alain Juillet précise : "D'abord, je ne suis plus dans l'Etat français depuis longtemps. D'autre part, j'ai pour principe de ne pas me substituer à l'Etat qui a sa propre politique, fort heureusement. Néanmoins, il y a une chose qui est certaine. Entre la France et le Maroc, il y a toujours eu d'excellentes relations... En définitive, nous avons des relations avec le Maroc qui sont tout à fait exceptionnelles. Le premier voyage du président français, c'était au Maroc. C'est vrai qu'il y a eu récemment un changement de cap, mais je ne crois pas que c'était contre le Maroc. En France, les chefs d'Etat, les uns après les autres, essayaient de trouver une solution au problème algérien".

"Nous revenons à nos anciennes amours"

"Nous avons des relations détestables avec les Algériens depuis toujours, puisque nous sommes responsables de tout, c'est clair. Même encore aujourd'hui, soixante ans après, s'il y a quelque chose qui se passe quelque part, c'est de notre faute. De ce fait-là, les relations étant très mauvaises, chaque président de la République se dit "je vais essayer de trouver une solution pour arranger les affaires". Il y a eu, à un moment, une prise de conscience qu'on n'arrivait à rien. Les conseillers et les gens autour ont commencé à se dire "pourquoi on a lâché les Marocains avec qui les choses allaient bien ?". Ils se disaient "et si on revenait du côté des Marocains ?" Le processus est clairement en cours. Vous avez des visites et tout cela. Puis il y a des gens qui sont des défenseurs sérieux du Maroc, y compris au niveau des ministres actuels", enchaîne Alain Juillet.

Sur ce volet, il conclut : "À côté de cette prise de conscience, il y a le problème du Sahara marocain, parce qu'il va bien falloir à un moment qu'on prenne position. Le président Chirac avait dit clairement qu'il était pour. Il y a eu ensuite une évolution. Il va falloir peut-être à nouveau qu'il y ait une déclaration qui soit faite. Je ne suis pas à la place des gens qui dirigent mon pays pour vous dire à quel moment cela va se passer. Je suis convaincu toutefois qu'on est parti pour que cela se passe. Comme c'est un échec total d'un côté, les gens ne sont pas idiots, ils vont de l'autre. On revient donc à nos anciennes amours".

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Le 25 mai 2024 à 16h15

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