L'ADER annule l'appel d'offres du Maristane Sidi Frej, un hôpital psychiatrique pionnier dans le monde
L'Agence pour le développement et la réhabilitation (ADER) de la ville de Fès a annulé, le 31 août 2023, l'appel d'offres relatif à la restauration, la réhabilitation et la reconstruction d'un monument méconnu de la ville : le Maristane Sidi Frej. Cet hôpital psychiatrique pionnier, datant du XIIIe siècle, a inspiré de nombreuses expériences similaires dans le monde.
Aucune explication n'est donnée sur cette annulation dont la forme (fac-similé ci-dessous) semble correspondre aux dispositions du décret sur les marchés publics. La remise des plis était prévue pour le 7 août 2023. Il est possible que toutes les offres reçues comportent des budgets supérieurs aux prévisions de l'agence. Le montant indicatif annoncé dans l'appel d'offres était de 10,6 millions de DH.

En espérant un nouvel appel d'offres, revenons sur la genèse du plus vieil hôpital psychiatrique de la région, et les éléments qui en font un monument de l'histoire de la médecine mondiale.
"La dénomination 'Sidi Frej' laisse croire que le maristane a été édifié à l'ombre ou sous la protection d'un saint répondant à ce nom. Or, il est certain qu'il n'y avait pas de tombeau dans l'établissement, et on ne connaît aucun saint du nom de Sidi Frej," nous informent les médecins Abdelfattah Chakib, Omar Battas et Driss Moussaoui, dans un travail de recherche publié dans la revue scientifique Histoire des sciences médicale.
Le Maristane Sidi Frej a été construit par le sultan Abou Youssouf Yacoub, vers 1286, sur un modèle architectural mérinide, largement inspiré de l'architecture hispanique. Il a été restauré par la suite par un autre sultan mérinide, Abou Al Hassan.
L'édifice est situé au cœur de la plus vieille partie de la médina de Fès, à proximité du sanctuaire de Moulay Idriss, saint patron de la ville, entre le souk El Attarine et le souk du Henné. Ces deux souks étaient séparés par la porte Bab El Faraj (porte de la délivrance), d'où l'appellation du maristane.

Des concerts de musique andalouse pour les malades
Le maristane était composé d'un rez-de-chaussée comprenant 18 chambrettes, et d'un étage qui en abritait 22. Le rez-de-chaussée était réservé à l'hospitalisation des hommes et l'étage supérieur aux femmes. Un jardin attenant permettait aux malades de se promener et d'assister à des concerts hebdomadaires de musique andalouse. La gestion du maristane était assurée par un administrateur, aidé de secrétaires et contrôlé par un nadir des Habous (biens de main-morte) qui supervisait l'utilisation des biens qui faisaient vivre l'institution.
La pratique médicale au maristane
L'équipe médicale, dirigée par un médecin-chef, était constituée de médecins, d'infirmiers et d'aides-soignants. Les médecins et pharmaciens (herboristes) soignaient les malades hospitalisés, assuraient des consultations et un service de garde de nuit. Les médecins étaient très probablement choisis après un examen organisé par le médecin-chef du maristane.
Rappelons aussi que la Quaraouiyine, qui est la plus vieille université encore en fonctionnement dans le monde, et qui était située à quelques centaines de mètres du maristane, a délivré jusqu'au XIXe siècle des Ijaza (doctorat) en médecine. Certains de ces médecins se sont spécialisés et perfectionnés en chirurgie en Espagne comme Ali Ben Abi Chaleb El Idrissi, ou Mohamed Ben Kassem El Korchi qui fut directeur du Maristane Sidi Frej. "Il est pratiquement certain que plusieurs spécialités médicales étaient pratiquées dans le maristane, dont la médecine interne, l'orthopédie, l'ophtalmologie et la psychiatrie", soulignent les chercheurs.
Des cigognes en guise de cobayes
Le maristane était un hôpital, mais aussi un centre social et vétérinaire, car il servait en plus à donner des soins aux cigognes blessées. Il est hautement probable que les emplâtres réalisés au profit des cigognes fracturées étaient un moyen d'enseigner aux étudiants. Il s'agissait donc d'une sorte de médecine expérimentale.
Une agence de presse avant l'heure
Le maristane, de par sa position centrale dans la médina, jouait le rôle d'une agence d'information. Toutes les annonces importantes aux habitants de Fès étaient faites par le crieur public devant la porte du maristane.
Quant au financement du maristane, il était assuré par :
- les Habous : l'établissement était doté de biens de main-morte inaliénables ;
- le Trésor de l'Etat (Makhzen) qui participait à l'entretien du maristane ;
- les dons de la population qui servaient à l'achat de médicaments ou de nourriture pour les malades.
"Il faut bien souligner, comme le faisait Hassan El Ouazzan, dit Léon l'Africain, que le Maristane Sidi Frej réservait une partie de l'établissement aux malades mentaux, mais n'est devenu exclusivement un asile d'aliénés qu'à partir de la décadence qui a commencé à s'opérer au XVIe siècle", relèvent les chercheurs.
Un modèle pour le premier hôpital psychiatrique du monde occidental
Au temps de sa splendeur, le Maristane Sidi Frej a très probablement servi de modèle pour la construction du premier hôpital psychiatrique dans le monde occidental. En effet, le père Gilbert Jofre était venu à deux reprises en "Afrique" pour racheter des prisonniers de guerre chrétiens à la fin du XlVe siècle.
Le père Jofre créa une association qui construisit le premier asile pour aliénés à Valence, en Espagne, en 1410. "Ceci représente un excellent exemple du 'transfert de technologie' sud-nord de la fin du Moyen-âge", font observer les chercheurs.
Le début de la fin
À partir du début du XVe siècle, le sultan mérinide Abou Said Othman II a commencé à vendre et à hypothéquer les biens du maristane pour équiper son armée, et ce, malgré les protestations de la population. Le maristane est tombé progressivement dans la décrépitude et a alors été transformé progressivement en asile pour aliénés.
Léon l'Africain a travaillé pendant deux ans comme secrétaire au début du XVIe siècle au Maristane Sidi Frej, et la description qu'il faisait de l'hospitalisation des malades mentaux n'était pas des plus flatteuses. "La situation a continué à se dégrader au fil des siècles, et les témoignages que nous avons de l'état des lieux en 1906 par Salmon et Michaux Bellaire, ainsi que celui du Dr Du Mazel en 1922, sont catastrophiques."
"À l'image du reste, l'assistance aux malades physiques ou mentaux s'était détériorée dans les maristanes, au point d'en faire plus des prisons que des lieux de soins", indiquent les chercheurs.
La transformation de l'hôpital en kissaria
Le Maristane Sidi Frej a ainsi fonctionné jusqu'en 1943, date à laquelle il a été partiellement détruit. À sa réouverture, le bâtiment a été transformé en kissaria vendant des vêtements et des affaires de maison, à ce jour. Les malades ont été transférés dans un autre édifice appelé "le nouveau Maristane Sidi Frej" construit en 1949 à Bab Khoukha. Un nouvel hôpital psychiatrique a enfin vu le jour en 1982 à Fès, rejoignant par là le mouvement moderne de la psychiatrie.
"Ceci ne doit pas nous faire oublier que, pendant des siècles, le Maristane Sidi Frej a soigné des centaines de milliers de malades, et a porté au firmament la civilisation marocaine", concluent les chercheurs.
La réhabilitation pour un travail de mémoire
Depuis plusieurs décennies, la réhabilitation de ces lieux en tant qu'élément fondamental du patrimoine culturel de la capitale spirituelle du Maroc a été maintes fois envisagée, sans toutefois aboutir à des résultats concrets. La dernière initiative date de juillet dernier. En effet, l'Agence pour le développement et la réhabilitation de la ville de Fès (ADER-Fès) avait lancé un appel d'offres pour les travaux de restauration, de réhabilitation et de reconstruction de l’hôpital Maristane Sidi Frej.
Les travaux consistaient sommairement en :
- l'étayage, la démolition et la dépose des ouvrages dégradés ;
- la réalisation de travaux de fouilles et de reprise en sous-œuvre ;
- la consolidation des murs en infrastructure et la réfection des parties dégradées des murs de la superstructure ;
- la reprise des planchers dégradés en bois de cèdre ;
- l’étanchéité en Dfira, chape étanche et zellij Tagra à la terrasse ;
- le revêtement des sols et murs en zellij traditionnel ;
- la restauration ou reprise des portes, et fenêtres en bois de cèdre ;
- la reprise des lots secondaires et de finition : plomberie-sanitaire, électricité, etc.
- la sécurité incendie ;
- la peinture.
Ces opérations, qui devaient durer 8 mois, furent estimés à 10,6 millions de DH, mais l'ADER-Fès a annulé l'appel d'offres, le 31 août 2023. Les responsables de l'agence n'en ont pas expliqué les raisons.
à lire aussi

Article : Sebta et Melilia : un rapport militaire espagnol alerte sur la montée en puissance du Nord marocain
Dans son "Cahier de stratégie" n° 234, le ministère espagnol de la Défense analyse les effets de Tanger Med, de Nador West Med et des nouvelles infrastructures marocaines sur l’équilibre stratégique du détroit. Derrière les considérations portuaires, le document révèle surtout les inquiétudes de Madrid autour du devenir de Sebta et Melilia dans un environnement régional en pleine recomposition.

Article : Engrais : pourquoi le nouveau plan européen ne menace pas le Maroc
Pour réduire sa dépendance aux importations et sécuriser sa souveraineté alimentaire, la Commission européenne a adopté, le 19 mai 2026, un plan d'action sur les engrais misant sur les fertilisants biosourcés et bas carbone à la place des engrais chimiques. Voici ce qu’il faut savoir sur cette mise à jour et sur ses implications pour notre pays.

Article : Condamnation à 3 ans de prison pour un Émirati ayant incité au mariage de mineures au Maroc
L’homme ayant diffusé sur les réseaux sociaux des contenus incitant au mariage de mineures au Maroc a été condamné à trois ans de prison et à une amende de cinq millions de dirhams.

Article : Stationnement à Casablanca. Les détails du grand coup de balai que prépare la ville
Le stationnement continue de souffrir d’une gestion jugée anarchique à Casablanca. Pour améliorer ce service, la commune avance progressivement vers une délégation du secteur à un opérateur spécialisé. Ce que l'on sait.

Article : UM6P Hospitals : un pôle médical de haute technologie prend forme à Benguérir
Formation médicale immersive, hôpital de haute technologie, recherche biomédicale et incubateur de start-up santé… À Benguérir, l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P) déploie un écosystème hospitalo-universitaire intégré, articulé autour des soins, de l’innovation et de l’entrepreneuriat.

Article : Rabat : la DGSN prolonge les Journées portes ouvertes jusqu’au 24 mai
La DGSN a prolongé ses Journées portes ouvertes à Rabat jusqu’aux 23 et 24 mai 2026, en raison de l’engouement du public, afin de permettre aux visiteurs de découvrir ses missions, équipements et actions dans le cadre de sa stratégie de proximité avec les citoyens.




