Les ravages psychosociaux de Lbouffa exposés par le Dr Hachem Tyal
Communément appelée "drogue des pauvres" pour son prix de vente à la portée de tous, Lbouffa fait des ravages au Maroc ces dernières années. Zoom sur ce qui distingue cette substance terriblement addictogène des autres drogues dures, à travers les explications du Dr Hachem Tyal, président de la Fédération nationale de la santé mentale.
Comme indiqué dans un précédent article, au centre d’addictologie du CHU de Casablanca qui reçoit en moyenne une quarantaine de patients par jour, depuis près de deux ans, une admission sur deux concerne désormais des toxicomanes accros à Lbouffa. C’est dire à quel point cette drogue se répand fortement.
Il s’agit de débris de cocaïne, synthétisés à partir d’une réaction chimique avec de l’ammoniac ou des bicarbonates de soude. Brûlés puis inhalés, ces cristaux, qui peuvent être extrêmement toxiques (l’ammoniac est un puissant corrosif), produisent un effet "stimulant", et confèrent une forte assurance et une estime de soi accrue.
Cette drogue de synthèse, apparentée à de la cocaïne de très mauvaise qualité, provoque non seulement des troubles du comportement, mais aussi des dépassements qui peuvent aller jusqu’au passage à l’acte criminel, alerte le Dr Hachem Tyal, président de la Fédération nationale de la santé mentale, contacté à ce sujet.
La drogue se répand rapidement, notamment à cause de son prix de vente abordable. À titre de référence, Lbouffa est vendue à 100 DH le gramme, l’équivalent de 5 à 7 doses, soit moins de 20 DH la dose, contrairement à la cocaïne "crue", c’est-à-dire non synthétisée, ou "cuite", dont le prix du gramme varie entre 600 et 700 DH.
C’est pourquoi Lbouffa est surnommée la "drogue du pauvre". L’accessibilité de cette drogue est d’ailleurs une des raisons principales pour lesquelles elle fait des ravages. "Le prix est tellement bas qu’on en consomme à tour de bras", constate notre interlocuteur.
Accro dès la première prise
Lbouffa est aussi et surtout "la drogue qui a le plus gros pouvoir addictif jusqu’à présent. Dès la première prise, une envie irrépressible incite à en reprendre et on est prêt à tout pour assouvir ce besoin", fait savoir le Dr Tyal.
D’autant plus que son mode d’utilisation n’est pas très compliqué. Le produit est chauffé dans un premier temps sur une plaque à feu doux, puis mélangé à de l’ammoniac jusqu’à ce qu’il prenne la forme de cristaux, nous explique-t-on.
Il est ensuite soit inhalé à l’aide de pipes en verre, soit fumé. Les jeunes aspirent généralement la fumée dans une petite bouteille d’eau bricolée, à travers un stylo à bille vidé de son encre qui fait office de paille.
Lbouffa provoque chez le consommateur un effet immédiat, et la descente est aussi rapide que l’euphorie intense produite au moment de la prise. Le drogué peut ainsi vite devenir très irritable et violent, ce qui explique "l’envie irréfrénable" d’en reprendre aussitôt, précise le spécialiste.
Par ailleurs, pour apaiser ces montagnes russes émotionnelles, les consommateurs de Lbouffa se retrouvent souvent à prendre d’autres drogues, notamment une benzodiazépine (le rivotril en l'occurence). Cela leur permet de surmonter l’état de dépression qui survient peu après la consommation, poursuit-il.
L’adolescent, victime parfaite de Lbouffa
L’accessibilité de cette drogue et l’immédiateté de la sensation d’euphorie séduisent les jeunes et adolescents, principales victimes de Lbouffa, nous fait savoir le spécialiste. Leur fragilité émotionnelle favorise également le processus d’addiction.
"Les adolescents ont généralement à ce stade un comportement qui défie l’autorité et résiste aux règles établies. Ils aiment aussi prendre des risques, et sont à la recherche de nouvelles expériences et d’une validation des pairs en reproduisant leurs comportements pour ne pas être exclus."
L’adolescence est ainsi le moment par excellence pour tomber dans l’addiction, car toutes les conditions sont réunies. "Certains peuvent développer des maladies mentales à l’occasion d’une seule prise, mais la plupart développent des troubles du comportement plus ou moins graves."
À la moindre sensation de manque, les consommateurs accros ont une attitude agressive et peuvent faire du mal aux autres comme à eux-mêmes. En dehors des dépassements que provoque cette drogue, les retombées sur l’appareil cardiovasculaire et respiratoire, ainsi que le système nerveux, sont fréquents, voire irréversibles, nous explique-t-on.
Mettre le doigt sur la plaie
Pour le Dr Tyal, "expliquer ce qu’est Lbouffa et parler de ses effets non seulement sur le consommateur, mais aussi sur son entourage, est nécessaire". "On a tendance à penser que ces malheurs n’arrivent qu’aux autres, mais personne n’est à l’abri de l’addiction."
Il faut aussi sensibiliser les parents et l’entourage à être vigilants et à savoir détecter l’addiction, souligne notre interlocuteur. "Les ruptures entre un avant et un après sont assez claires, et il ne faut pas les prendre à la légère. Ainsi, dès qu’on a le moindre doute d’addiction, il faut mettre la personne potentiellement accro à Lbouffa entre les mains d’un spécialiste qui, dans un premier temps, a les moyens de confirmer l’addiction à travers des examens urinaires, avant le démarrage du protocole de prise en charge."
À découvrir
à lire aussi
Article : Sahara : l'UE juge l'autonomie sous souveraineté marocaine comme la solution “la plus réalisable”
L'Union européenne a affiché jeudi 16 avril 2026 à Rabat une position nettement plus explicite sur le Sahara marocain, en estimant qu'"une autonomie véritable" sous souveraineté marocaine pourrait constituer "une solution des plus réalisables" pour clore ce différend régional.
Article : DGI. Facturation électronique : lancement en préparation, les détails avec Younes Idrissi Kaitouni
Validation en temps réel, rôle central de la DGI dans la circulation des factures, intégration des systèmes d’information et contrôle renforcé des délais de paiement… La réforme de la facturation électronique se précise, avec un déploiement progressif et un écosystème en cours de structuration.
Article : Réduction des effectifs d’ingénieurs chez Renault. Première réaction de Renault Maroc
En annonçant une réduction de ses effectifs d’ingénieurs dans ses centres de recherche et développement, Renault fait naître des interrogations au Maroc, où le groupe vient de lancer un nouveau centre d’ingénierie en 2025.
Article : Dans le Haut Atlas marocain, l’Observatoire de l’Oukaïmeden se veut un hub scientifique mondial
Derrière ses dômes blancs, l’Observatoire de l’Oukaïmeden s’est mué en quelques années en une véritable machine à découvertes. Fort de plus de 4.700 objets célestes identifiés et de collaborations internationales de haut niveau, il s’affirme désormais comme une infrastructure stratégique, à la croisée de la recherche, de la technologie et de la souveraineté scientifique. Et ce n'est qu'un début.
Article : Dakhla : un mégaprojet de datacenters verts de 500 MW lancé pour asseoir la souveraineté numérique du Maroc
Une convention entre plusieurs institutions publiques acte le démarrage des études chargées de fixer le modèle économique, la gouvernance et les modalités de financement du programme.
Article : Coupe du monde 2026. Ce que disent les chiffres sur les retombées économiques
Le rapport de la FIFA et de l’Organisation mondiale du commerce sur la Coupe du monde 2026 donne une estimation des retombées économiques de la compétition, aussi bien dans les pays organisateurs qu’à l’échelle mondiale. Des projections qui se recoupent sur plusieurs aspects avec celles annoncées en vue du Mondial 2030.