Maroc-France : comment interpréter la réponse ferme de Rabat à Macron
Évoquée jusqu’à présent par les seuls médias et analystes géopolitiques, la crise entre Rabat et Paris prend désormais une allure officielle et assumée du côté marocain.
Commençons par les faits. Le 27 février, le président Emmanuel Macron déclare lors d’une conférence de presse que les relations de la France avec le Maroc comme ses relations personnelles avec le Roi Mohammed VI sont "amicales" et le "demeureront".
Ces déclarations sont intervenues à la veille d’une tournée africaine qu’envisageait Emmanuel Macron en Afrique subsaharienne. Tournée qui a débuté le 1er mars à Libreville (Gabon) et se poursuivra durant quatre jours à Luanda (Angola), à Brazzaville (République du Congo) et à Kinshasa (République démocratique du Congo).
Le 1er mars, le magazine panafricain Jeune Afrique relaie la réponse d’une source officielle du gouvernement marocain qui dément de manière sèche les propos du président français. "Les relations ne sont ni amicales ni bonnes, pas plus entre les deux gouvernements qu’entre le Palais royal et l’Élysée", déclare la source marocaine à Jeune Afrique.
La réponse marocaine intervient donc deux jours après les déclarations d’Emmanuel Macron. Elle est ferme, claire et ne laisse aucune ambiguïté sur le statut des relations entre les deux capitales.
"Une claque" pour Macron à la veille de sa tournée africaine
Un journaliste français, auteur de plusieurs essais sur la Macronie, qualifie cette réponse de "claque" pour le président français. "Macron a répondu à une question de journaliste. Il a utilisé, comme ont l’habitude de le faire les chefs d’Etat, un langage diplomatique, essayant de nier des évidences... Je ne crois pas qu’il s’attendait à une telle réponse de la part du Maroc, qui s’est montré ferme et dur dans ses propos. La réponse de Rabat a le mérite d’être claire. C’est d’abord un démenti ferme aux propos du président. Ce qui est une première dans les relations entre les deux pays et entre Etats censés être amis. Et c’est une claque pour lui, surtout à la veille de sa visite africaine qu’il considère comme stratégique", commente l’essayiste français.
C’est en effet une première. La crise entre Rabat et Paris était jusqu’à présent un sujet de journalistes, un objet de discussion de salon, et n’a jamais été évoquée de manière officielle, ni par la France ni par le Maroc. La réponse de Rabat dans Jeune Afrique change la donne. On passe d’une hypothétique crise entre les deux pays à une crise déclarée et officielle, du moins du côté marocain. C’est nouveau.
Deuxième remarque qui ne passe pas inaperçue pour les habitués du langage diplomatique : les termes utilisés. Directs, clairs et fermes, ils confirment la nouvelle ligne de la diplomatie marocaine dans ses relations internationales : zéro ambiguïté.
"Les mots employés signifient que les relations entre Rabat et Paris passent par une phase, pour le moins que l’on puisse dire, difficile et empreinte d’incompréhensions. Il ne s’agit pas d’une mésentente passagère entre des administrations techniques qui peut finir par des arrangements et des adaptations", commente un ancien diplomate marocain.
Selon lui, "Macron et le gouvernement français dans sa totalité sont hors sol dans leurs analyses de la situation régionale, sans parler de la situation internationale qui nécessite de l’audace dans l’analyse, surtout dans les décisions et les approches nouvelles que leur pays doit porter vers ses vrais partenaires. La légèreté par laquelle Macron a évalué les relations avec le Maroc laisse pantois, car il n’a tracé aucune politique claire pour sortir les relations maroco-françaises de l’ornière", interprète notre expert.
Le Maroc confirme sa ligne du "zéro ambiguïté"
Face au langage codé et (trop) diplomatique d’Emmanuel Macron, le Maroc répond donc par un message qui ne laisse aucune ambiguïté sur le statut des relations entre les deux pays. La source officielle qui s’est exprimée dans Jeune Afrique ne recourt pas au double langage. Et cela n’est pas nouveau pour ceux qui suivent les positions diplomatiques du Royaume depuis quelques années.
Une clarté et une fermeté similaires ont été utilisées dans la crise avec l’Allemagne et l’Espagne. Et le Roi avait exprimé à plusieurs occasions, dans ses récents discours, l’exigence du Maroc vis-à-vis de ses partenaires : clarté dans les positions, fin de l’ambiguïté et fixation de la position sur le Sahara comme seul prisme dans les relations amicales avec les autres pays.
Une ligne que l’Elysée et le gouvernement français n’ont, semble-t-il, pas encore intégrée dans leur grille d’analyse et de lecture de leur relation avec le Maroc.
"Quand Macron déclare que les relations sont amicales alors que l’ambassadeur marocain a été rappelé, sans qu’il soit remplacé, les jugements lancés par le président paraissent inappropriés et vides de sens. Maintenant, si Macron est incapable de comprendre ou d’accepter la nouvelle donne, il semblerait que le Maroc puisse facilement attendre la fin de son mandat pour repartir sur de nouvelles bases. Le Maroc a l’avantage du temps long. C’est le propre des monarchies…", commente notre diplomate.
Le timing de la réponse marocaine au président Macron n’est pas fortuit non plus. Et envoie plusieurs signaux que l’Elysée et le Quai d’Orsay ont certainement dû capter.
Cette réponse marocaine a d’abord un impact direct sur la visite africaine du président français. "La réponse du Maroc, à la veille d’une visite stratégique de Macron dans quatre pays africains, aura des effets sur le périple français qui s’annonce. Les manifestations qui se déroulent actuellement contre la visite de Macron au Gabon sont la démonstration d’un sentiment que, plus que jamais, cette politique française est rejetée par une large majorité d’Africains. Et le Maroc, par sa réponse, et son attitude ferme, montre un peu la voie à ses amis africains", explique notre expert.
Tout cela dans une situation où les relations de Paris avec l’Afrique passent par plusieurs zones de turbulences. "Macron s’est fâché avec le Maroc, l’Algérie et la Tunisie… Tout cela en quelques semaines. Ce qui démontre une certaine immaturité diplomatique et géopolitique. Il a déséquilibré également ses relations avec le Sahel, avec le Mali et le Burkina Faso, et s’est impliqué grossièrement dans la passation de pouvoir au Tchad, sans compter des comportements cavaliers ailleurs comme dans la crise libanaise", souligne notre expert.
Autre signal envoyé, selon notre source : le Maroc n’est plus aussi dépendant des bonnes relations avec Paris.
"La réponse de Rabat est une étape qu’il faut situer dans un processus lent qui ne s’achèvera pas de sitôt. Le Maroc a déjà trouvé des partenaires plus solides avec lesquels il compte renforcer sa coopération si Paris reste figé dans ses positions anti-marocaines, soit directement, soit à travers d’autres institutions européennes interposées", analyse notre source.
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